4e vendredi de manifestations à Alger : «Son Excellence le peuple vous a tous virés»

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4e vendredi de manifestations à Alger : «Son Excellence le peuple vous a tous virés»

Des marches imposantes dans tout le pays : La Réponse cinglante du peuple

Et encore une claque ! Et quelle claque ! Les Algériens ont répondu massivement au dernier courrier du «Président-par-correspondance» et ses vaguemestres, Bedoui et consorts. Et, comme toujours, ils l’ont fait avec classe.

Le clan présidentiel tablait sur un essoufflement du «mouvement du 22 février» et une fissuration dans l’opinion après sa dernière proposition de sortie de crise. La réponse du peuple a été claire et nette, cinglante, sans appel, et toujours, toujours, avec le sourire, sur le mode «Silmiya», avec des «smiley» et des «smahli» en veux-tu, en voilà, des gestes de douceur et de bienveillance d’une rare prodigalité. De la tendresse à profusion. Sauf envers ceux qui l’ont cherché, qui ont manqué de respect à son intelligence du cœur.

Il est 11h30. Nous quittons la Maison de la presse et marchons vers la place du 1er Mai en passant par la Maison du peuple. Les portraits géants à l’effigie de Bouteflika accrochés sur la façade de l’UGTA doivent se sentir affreusement seuls comme le patient de Zéralda. A la place du 1er Mai, un important groupe de manifestants est déjà entré en action sous le regard passif de la police qui est encore plus décontractée par ce vendredi printanier. D’ailleurs, le dispositif antiémeute est sensiblement allégé.

Ce sont des citoyens qui organisent la circulation automobile entre deux blocs de manifestants. Des citoyens massés sur la place Mohand Tayeb Ferkoune donnent le ton avec des pancartes sur lesquelles on peut lire : «Ni Bedoui, ni Brahimi, ni Lamamra, ils sont tous du système», «Deuxième Bataille d’Alger : la famille de Bouteflika contre le peuple», «La lihadihi el mahzala essiyassiya» (Non à cette mascarade politique), «Bouteflika rends-nous notre patrie»… Sur le bord d’en face, un jeune brandit une large pancarte qui nous fend le cœur : «Pour la première fois, j’ai pas envie de te quitter mon Algérie», écrit-il en français.

Et il a ajouté en arabe ce message bouleversant : «A nos frères harraga dévorés par les poissons, nous sommes désolés que vous ne soyez pas avec nous. Nous vous demandons pardon, parce que nous étions en retard. Nous essayons maintenant de bâtir l’Algérie que vous désiriez.»

«Ni prolongation ni report»

Sur la rue Hassiba Ben Bouali, des cortèges de marcheurs drapés de l’emblème national, certains coiffés d’un chapeau ou un bob vert-blanc-rouge, défilent allègrement dans une ambiance festive.

Des vendeurs sur le trottoir proposent des articles aux couleurs nationales : fanions, écharpes, mais aussi des «vuvuzela», ces trompettes qui faisaient fureur dans les stades lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Deux jeunes paradent au milieu de la chaussée avec une large banderole : «Barakat ! Barakat ! A bas le régime des gangs.» Nous coupons par la rue Ahmed Zabana pour gagner la rue Didouche Mourad.

Des jeunes en gilet orange et brassard font partie d’un comité de vigilance. «C’est pour éviter tout grabuge et parer à d’éventuels dérapages», explique l’un d’eux. Ils ont disposé une table sur le trottoir derrière laquelle trône un mur d’images.

On y reconnaît les doux visages de Maurice Audin, Hassiba Ben Bouali, Larbi Ben M’hidi, Didouche Mourad… Des images satiriques sont également placardées : celles de Sellal, Ouyahia, avec des bulles rigolotes. «Wesh el batata ? wesh bihoum el faqaqir ?» interroge Sellal.

Un «Wanted» donne à voir quelque-unes des personnalités les plus impopulaires du moment (Ould Abbès, Haddad, Sidi Saïd, Bouchareb, etc.). Des pancartes au ton plus solennel proclament : «Construisons le futur.

Système dégage !» Un peu plus bas, des jeunes sur le trottoir arborent cet écriteau : «On ne règle pas les problèmes avec ceux qui les ont créés». Deux jeunes femmes descendent la rue Didouche avec une banderole sur laquelle est marqué : «La tamdid, la taadjil/ Errahil, errahil !» (Ni prolongation ni report, partez, partez). Ambiance de folie aux abords de la place Audin.

Pas de cordon de police, pas de BRI. Un homme propose des dattes aux passants. Une forêt de drapeaux et de pancartes, plus inspirées, plus inventives et plus créatives, les unes que les autres, nous happe d’emblée. Les slogans rivalisent d’ingéniosité, et nous nous en voulons de ne pouvoir les restituer et les documenter tous.

«Yetnahaw Ga3 !»

Un slogan fait l’unanimité : «Yetnahaw Ga3 !» (Il faut tous les virer !). La tirade est extraite d’une vidéo devenue culte, où l’on voit un jeune f’hal, comme on les aime, répondre par ces termes à une journaliste de la chaîne Sky News Arabic qui recueillait ses sentiments le soir de l’annonce de l’annulation de l’élection.

On en trouve des déclinaisons très inspirées. Des militants l’ont même imprimée sur des t-shirts, et l’un d’eux a eu la gentillesse de nous en offrir un (merci Samir). Une jeune femme a détourné pour sa part le fameux jeu télévisé, «Questions pour un champion». «Que veulent les Algériens ?» interroge-t-elle, avant de proposer l’une de ces réponses : «A- Qu’on viole leur Constitution ; B- Un 4e mandat sans fin ; C- Marier leur Président ; D- Que le système dégage.» Autres pancartes, pêle-mêle : «On ne peut bâtir un nouveau bateau avec de vieilles planches» ; «Troho yaani troho (Vous partez, c’est que vous partez).

Demain sera plus beau qu’hier» ; «Notre revendication est que vous partiez, notre projet : construire l’Etat du peuple et des jeunes», «Son excellence le peuple a décidé de vous virer. #Yetnahaw ga3 !», « La rue ne se taira pas», «On n’est pas sur Facebook, on est dans la rue», «On a demandé des élections sans Bouteflika et non un coup d’Etat», «Dégagez, laissez-nous vivre !» «Rendez-vous, vous êtes cernés par le peuple», «Ce camembert Président pue moins que votre système», «Non à Bouteflika et ses dérivés», «Vous avez prolongé votre mandat, on prolonge notre combat», «Les prochains harraga, c’est vous», «Notre histoire on l’écrira nous-mêmes».

Une jeune manifestante résume l’un des enjeux des prochains jours en soulevant cet écriteau : «Vigilance ! Qui va nous représenter ?» «C’est à nous de nous représenter, plaide-t-elle. Il faut que les jeunes soient dans la transition.

Il faut être du côté du peuple et rester vigilant.» Une dame en haïk arbore cette pancarte : «Nidham fassed, irhalou !» (Système corrompu, partez !) Elle s’appelle Nacéra, elle est maman de huit enfants «et je suis grand-mère», sourit-elle. «Nous sommes là pour leur dire dégagez. 20 ans, c’est trop ! Il y a de jeunes cadres, de jeunes généraux, qui sont prêts à prendre la relève. Il faut un changement de A à Z. Bedoui, Lamamra, c’est du passé. Il faut laisser la place aux jeunes générations. Beaucoup ont fait des études supérieures, on ne leur a pas donné leur chance. On a préféré la donner aux imbéciles heureux. Il faut un changement radical», exige-t-elle.

Zoubir, lui, est venu manifester avec ses deux enfants, une fille et un garçon. Ils brandissent une pancarte avec un arrache-clous et ces mots : «Tah el cadre, qaadou lemssamer» (Le cadre est tombé, les clous sont restés). Zoubir explique : «On est là pour notre libération effective afin que nos enfants vivent libres et indépendants. La France est partie en 1962, mais elle a laissé ses enfants ici. Ce sont eux qui dirigent le pays.

Ce régime est corrompu, on le connaît. Depuis toujours, il ne travaille que pour ses propres intérêts. Ces gens-là n’ont jamais œuvré pour l’intérêt du peuple. C’est toujours le peuple qui paie. Eux, ils ont tous une planque là-bas (à l’étranger, ndlr), pour se mettre à l’abri, eux et leur progéniture. Notre action depuis le 22 février, c’est pour chasser ce régime afin que l’Algérie soit réellement indépendante, libre et démocratique.» Son fils lâche : «Inchallah hadi hiya ellakhra.» (On espère que ça sera la dernière).

Dans la foule compacte, nous croisons maître Badi Abdelghani, avocat et défenseur des droits humains, qui s’est battu avec acharnement, en 2014 déjà, contre le 4e mandat de Abdelaziz Bouteflika. Nous lui avons posé la question sur la suite du mouvement et la question de la «représentativité» dans la période de transition. «Il est trop tôt pour parler de représentativité. Cela risque de casser le mouvement. Il faut laisser le ‘‘hirak’’ grandir. Il faut le laisser mûrir. C’est un mouvement horizontal qui produira lui-même ses formes de représentation.

Le mouvement est en train de s’exprimer très clairement. Sa réponse est sans appel. Ses désirs sont des ordres. Ce ne sont pas des demandes qu’il est en train de formuler, mais des décisions scellées et non négociables», tranche Me Badi.

Nous avons inévitablement croisé aussi l’infatigable Abdelouahab Fersaoui, président du RAJ, qui a été de toutes les manifs depuis le début. Son regard sur l’évolution du «mouvement du 22 février» et ses perspectives fait sens. Il nous dit : «Le peuple algérien est sorti, d’une manière très forte, durant les trois premiers week-ends, et aujourd’hui, il est sorti pour la quatrième fois d’une manière tout aussi forte.

C’est une réponse claire à ce pouvoir qui a essayé d’étouffer, de manipuler et d’affaiblir ce mouvement, avec sa proposition d’aller vers une conférence nationale, et d’enclencher des réformes, alors que le peuple algérien est sorti pour dire on ne veut pas des réformes, on ne veut pas un changement de personnes, on veut un changement du système.

Donc aujourd’hui c’est un message très clair qui est transmis au pouvoir et à ces responsables qui continuent d’insulter l’intelligence des Algériens, de mépriser ce peuple. Je pense qu’ils n’ont d’autre choix que de céder à la rue. La revendication de la rue est très claire, c’est le changement de ce système. La mobilisation de la rue doit continuer, et je pense que la démission de Bouteflika du poste de président n’est qu’une mesure d’apaisement de la rue.

Il est là jusqu’au 26 ou 27 (avril), au-delà du 26, il ne peut plus exercer ses fonctions, donc il est temps pour lui, pour son gouvernement, d’annoncer sa démission et de rendre le pouvoir au peuple. Ce peuple, j’en suis sûr et j’ai confiance en lui, va s’en occuper et va mettre les premiers jalons d’une République démocratique et sociale.»

Représentativité, transition : «L’Algérie n’est pas le premier pays qui va faire cette transition d’un régime autoritaire à une démocratie, il y a des méthodes, des procédures qui ont été éprouvées de par le monde, une période de transition gérée par des compétences nationales qui font le consensus est indispensable, mais pas par ces gens qui ont échoué durant des décennies et qui, aujourd’hui, veulent gérer la transition.

Donc la transition devra être gérée par des gens durant cette période qui sera bien déterminée. On va réunir toutes les conditions pour revenir à l’exercice politique dans le respect des standards de démocratie, des libertés et de respect des droits de l’homme. Aujourd’hui c’est tout le peuple qui est sorti, mais notamment les jeunes.

Le pouvoir n’a pas fait confiance à ce peuple, il nous a considérés comme des mineurs, mais là, le peuple algérien, particulièrement ses jeunes, ont donné une gifle à ce pouvoir, ça fait 4 semaines que ce peuple, cette jeunesse sortent dans les rues sans qu’il y ait des incidents, sans qu’il y ait de violence, donc leur argument de la peur, comme quoi ce qui se passe en Syrie, dans la région ne tient plus la route.

Ils n’ont aucun argument aujourd’hui. Le moment est venu qu’ils partent et qu’ils laissent la place à ce peuple.» A 14h, l’avenue Didouche est noire de monde jusqu’à la Grande-Poste.

La foule, compacte, a déferlé par l’avenue Pasteur, jusqu’au Tunnel des facultés, puis a pu franchir la barrière de police qui coupait le boulevard Mohammed V. Les manifestants ont scandé à tout rompre : «Ma tzidche dqiqa ya Bouteflika», un slogan décliné également sur des pancartes assortie d’un chrono.

On a répété aussi : «Rana shina, bassitou bina», «Klitou lebled ya esseraquine», «Fel assima makache el kachir», «Nehou el issaba, nwellou labass», «La casa d’El Mouradia». Dernière image : «Lamamra et Brahimi» sur une large banderole et ces mots : «Danger pour l’Algérie. Silmiya».

Plusieurs collègues sont bloqués, les clameurs montent encore, jamais Alger n’a connu une telle liesse. Historique ! S’il vous reste une once de dignité, M. Bouteflika, partez !

El-Watan.com