à Monsieur le Président : Rendez justice à mon père adoré

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à Monsieur le Président : Rendez justice à mon père adoré

Je viens de perdre un homme qui était la lumière de mes yeux, le centre de ma vie, le pilier de ma famille. Ce grand homme, c’était mon père. A ce jour, ce genre de souffrance m’était inconnu, aujourd’hui je suis atrocement anéantie par la douleur. Je l’adorais, il représentait les qualités majeures de cette vie, un papa exemplaire, qui était plein d’amour envers sa famille, d’attention et de douceur.

Mon père, Allah yerahmou, a toujours servi son pays loyalement, sans rien attendre en retour, il a été un moudjahed attesté, sans jamais accepter la pension qui lui était due, car il disait : «Je ne suis pas un légionnaire». Il a exercé en tant que président d’APC de Bab El Oued et a œuvré avec conscience et surtout intégrité. Il a servi en tant que dirigeant et président du club de football, le Mouloudia, car il portait dans son cœur les Vert et Rouge.

Mon père adoré a donné le meilleur de lui-même à son pays, et par-dessus tout, à sa famille. Il était respecté et considéré de tous, on l’appelait Ami Abdelkader ou Si Abdelkader, Allah yerahmou. Monsieur le Président, la douleur et le déchirement me poussent à m’adresser à vous en tant qu’être humain et en tant que citoyenne algérienne, en tant que personne ayant vécu ma souffrance un jour à la suite de la perte d’un être très cher.

Monsieur le Président, je suis consciente que tous les parents doivent nous quitter un jour, mais on souhaite que ce soit dans la plus grande dignité et dans la paix, entourés des leurs. Mon père était très malade ces derniers jours, son état s’est aggravé, suite à des complications respiratoires. On l’a hospitalisé à Maillot, à Bab El Oued, au service des urgences du déchocage.

C’est là que le cauchemar de notre vie a commencé et que je n’oublierai jamais, là que la peur, la torture et l’impuissance ont pris forme pour moi et ma famille. L’anarchie, un manque de sérieux total, l’attente infernale sans savoir à qui s’adresser. Je hurlais pour qu’un médecin vienne le consulter, mais rien, mes frères allaient dans tous les sens.

Les médecins qui l’ont examiné avaient des avis différents et une attitude à la limite du mépris, un détachement des plus sadiques envers le malade et envers nous. On ne représentait rien pour eux. Le temps passait et nous étions dans une angoisse indescriptible. Je ne cessais de pleurer, de crier, de les supplier d’aider mon père, je quémandais leur attention, leurs soins. Il souffrait sous mes yeux et je ne pouvais rien faire pour lui, il nous faisait signe de le ramener à la maison, mais on voulait lui donner une chance de s’en sortir.

On nous a ignorés, on le traitait avec indifférence. Mon père a perdu connaissance et a été placé sous respiration artificielle. Je le voyais partir à petit feu sous mes yeux, je ne pouvais rien pour lui, la lumière de mes yeux ne me répondait plus et j’étais impuissante, sans armes. Je pleurais, je suppliais le Tout-Puissant de me le garder, car j’ai compris que j’étais dans un mouroir, avec des sans-cœur et des négligents. Dans la salle de réanimation où il se trouvait, il y avait deux morts.

Les parents de ces défunts hurlaient à vous déchirer le cœur devant un malade comme mon père. Je sentais que mon père avait peur, il disait toujours : «Je ne ferai jamais confiance aux hôpitaux algériens, vous rentrez debout, vous sortez les pieds devant».

Cela s’est confirmé. Il attendait beaucoup de nous, sa famille, pour l’aider, mais que pouvions-nous faire devant une anarchie pareille, des médecins qui traitent les malades comme des objets sans grande valeur, qui ne tiennent pas compte de votre peur, de votre torture. Monsieur le Président, mon père a été évacué après deux jours vers un autre service de réanimation. Les jours qu’ils a passés dans ce service resteront gravés à jamais dans ma mémoire et celle de ma famille. Il est resté sous respiration artificielle.

Les médecins qui s’occupaient de lui ne prenaient même pas la peine de se présenter et de nous informer de l’évolution de son état, nous devions chercher par nous-mêmes qui était son réanimateur et lui poser des questions. On faisait appel à des proches ayant de l’expérience dans le domaine pour pouvoir approcher ses médecins et savoir un tant soi peu le suivi de son évolution. Les réponses étaient évasives, mon père était semi-comateux. Un jour j’ai demandé à un médecin pourquoi il était froid.

Elle me répond : «Parce qu’il doit s’alimenter, mais vous ne ramenez jamais rien». J’ai cru devenir folle, car jamais aucun médecin ne nous l’avait demandé, vu qu’il était intubé. Nous étions impuissants jusqu’au jour où le téléphone a sonné à la maison et une voix nous a dit avec un froid et une indifférence: «Venez et n’oubliez pas la carte d’identité de votre père». Personnellement j’ai vu la fin du monde devant moi, j’étais morte avec lui.

Ma sœur, la pauvre, courait dans la rue, vu la peur qui l’habitait. Une fois sur les lieux, le lit de mon père était vide. Elle hurlait et réclamait notre père, seule une femme de ménage tenant une serpillière lui a dit : «Toutes mes condoléances, il est à la morgue», alors que juste deux heures avant, il était encore vivant, mon frère lui avait rendu visite. Le médecin, qui a fini par s’adresser à ma sœur, a confirmé le décès avec un détachement inhumain, comme s’il s’agissait d’un objet perdu : «Allez à la morgue, demandez dehors, on vous indiquera où elle se trouve».

Ma pauvre sœur criait et courait, livrée à elle-même, à la recherche de la morgue. Monsieur le Président, je m’adresse à vous en sachant que vous êtes très malade et je prie Dieu de vous guérir, mais je veux que vous sachiez que moi et des millions de citoyens algériens sommes à la merci de ce secteur médical sans cœur, sans aucun respect de la dignité du malade ni de sa famille, ni aucune considération.

Que représentait mon père adoré pour eux? Rien, moins que rien, ils n’ont pas agi envers lui comme il se doit, il a été très mal pris en charge. Monsieur le Président, si mon papa avait été président, il serait peut-être aujourd’hui auprès de nous et de ses petits-enfants, car il aurait été soigné humainement et avec tous les égards qui lui sont dus par des médecins dignes de ce nom, par des médecins faits pour ce métier, par des médecins avant tout humains, par des médecins qui ont le sens de la déontologie et du respect pour leurs malades, mais pas par des médecins ne voyant en eux que des futurs morts, un quotidien pour eux.

Mon père n’a pas eu droit au respect qui lui était dû, ni à des soins adéquats. On l’a jeté comme un malpropre à la morgue sans nous consulter, ils n’avaient pas le droit de le traiter ainsi. Ce n’était pas un lépreux, ils devaient attendre notre arrivée, c’est un être humain, pas un chien. Ils n’ont même pas pris la peine de nous dire de quoi il est mort ni pourquoi alors que, deux jours avant, il était en amélioration et a ouvert les yeux. Il comprenait ce que nous lui disions, il souriait, on lui tenait la main.

Aujourd’hui, il est sous terre, Allah yerahmou, ma famille et moi sommes encore sous le choc, on se pose des questions sur la cause de son décès, mais pas sur sa maladie, car on la connaissait sans avoir de réponses. «Ya baba adjeaale tessmahalena ya rabe», on t’a mis entre les mains de personnes déshumanisées, de personnes froides comme leur morgue, car on n’a pas eu votre chance, Monsieur le Président, de prendre l’avion et d’aller outre-mer pour mettre toutes les chances de notre côté. Je le pleure, une braise brûle en moi, je souffre, je me sens coupable, de même que ma famille, de n’avoir pas été à la hauteur, mais que pouvions-nous faire ?

L’Algérie nous a offert un service hospitalier défaillant, avec une négligence et une incompétence totales. Je ne pardonnerai jamais, ni sur terre ni devant Dieu, à ceux qui ont failli à leur devoir envers lui et envers nous. Je prie Dieu de m’accorder la force de surmonter mon immense douleur et par-dessus tout mes remords envers baba laâziz, car ma famille et moi avons le sentiment de l’avoir abandonné entre les mains de tortionnaires. Nous n’étions pas auprès de lui au moment où il rendait l’âme. Il a dû avoir peur, seul, dans une chambre sinistre, sans amour, sans affection. Je ne me le pardonnerai jamais, même si je n’y suis pour rien.

On nous a enlevé la chance d’être auprès de lui et d’entendre ses dernières paroles. Monsieur le Président, si vous lisez ma lettre, je vous en conjure, mettez-vous une seconde à notre place, devenez un Algérien sans pouvoir, sans fortune, sans puissance et sans connaissance, un citoyen sans défense et qu’un être qui vous est profondément cher tombe entre leurs mains et qu’il subisse cela, qu’on vous le jette à la morgue comme un sac-poubelle et on vous l’annonce comme une information banale, qu’auriez- vous ressenti ?

Ce malheur qui nous a anéantis m’a ouvert les yeux sur la réalité algérienne, sur notre place en Algérie, sur le respect et les droits élémentaires qui nous sont dus. Aujourd’hui, nous essayons, mes deux frères, ma sœur et moi, de nous occuper de notre mère, une ancienne moudjahida qui est clouée sur une chaise roulante depuis une année par la faute d’un chirurgien incompétent, qui a fui ses responsabilités sans qu’il soit sanctionné. Il n’a fait preuve d’aucune compassion, ni remords ni excuse. Encore une fois qui sommes-nous à leurs yeux pour prétendre aux soins dignes de ce nom et de respect ? Rien. Lui, il continue de vivre en l’ayant oubliée, et elle sa vie s’est arrêtée encore une fois.

Nous souffrons par leur faute. Ma mère n’a pu se déplacer au cimetière pour aller sur la tombe de celui qui a partagé sa vie durant 62 ans, car le jour de l’opération chirurgicale, l’incompétence, le manque de sérieux, le manque de conscience professionnelle et le manque d’expérience étaient au rendez-vous. Monsieur le Président, nous les Algériens sans défense, sans moyens, sommes victimes d’un secteur hospitalier totalement défaillant, livré à lui- même, sans contrôle, chacun agit à sa guise, et un grand nombre d’entre eux sont incompétents et inhumains et dotés d’une arrogance insultante.

J’ignore si vous lirez ma lettre et ressentirez mon déchirement, ma honte, mon remords d’avoir abandonné l’homme que j’aimais le plus au monde, qui m’a tant aimée, chérie et protégée entre les mains de sans-cœur et sans compétence, déshumanisés, sans respect pour le genre humain. Votre père meurt et c’est une femme de ménage qui vous informe d’une nouvelle aussi dévastatrice que cela, c’est inhumain. Si vous ignorez ma lettre, c’est que ma famille et ses petits-enfants ne représentent rien pour vous, et ils ont eu raison de nous mépriser, de traiter mon père comme un rien. Je comprendrais que vous cautionniez cela. Quelle que soit la finalité, j’aurai crié ma rage, ma colère et mon immense déception à l’encontre du secteur hospitalier qui a traité mon père, le digne homme qu’il était, le père adoré, comme un objet sans âme, sans nom, sans valeur, et ce, à la face de toute l’Algérie.

Aujourd’hui, je n’ai que mes yeux pour le pleurer, mon cœur saigne, je n’entendrai plus le mot «benti laâziza» (ma fille adorée). Je ne l’entendrai plus me dire «benti, iaychec, que disent les journaux ?». Je vais sur sa terre, cette terre froide sous laquelle il se trouve et je ne cesse de lui demander pardon, pardon de n’avoir pas pu te sauver et te retirer à temps de ce mouroir, car lui n’aurait jamais permis que l’on me traite ainsi, je me sens indigne d’être sa fille.

Monsieur le Président, ma famille et moi sommes anéanties et on n’effacera jamais de notre mémoire les derniers jours qu’il a endurés et ce que nous avons vu et auquel nous avons assisté. Je ne vous demande pas de le ramener à la vie, vous n’êtes pas Dieu. Encore une fois, si nous avions eu votre pouvoir, vos moyens, votre puissance, votre facilité de vie, mon père aurait eu droit à une hospitalisation outre-mer, digne, compétente, avec des médecins d’une grande compétence, au respect de la déontologie et du genre humain, ils auraient mis tout en œuvre pour le maintenir en vie. Non, il a eu droit à l’indifférence et à la morgue.

Si seulement ils avaient été honnêtes, on l’aurait fait sortir pour qu’il ferme ses yeux à jamais dans sa maison, entouré de ses petits-enfants, et nous l’aurions couvé d’amour, de chaleur, et on aurait entendu ses dernières paroles. Mais non, seul, il était intubé et pour finir froid dans une morgue sale, sinistre.

Seule, encore une fois, une femme de ménage décidait si oui ou non on devait le voir, c’était le summum de l’horreur. Dans mes pires cauchemars, je ne l’aurais pas vu, de même que lui le pauvre, mais je souhaite que ce qui m’est arrivé cesse, que d’autres ne vivent pas cela, nous sommes des êtres humains et des Algériens à part entière. Des hommes et des femmes par milliers ont combattu pour que nous soyons souverains avec des droits, mais malheureusement ce n’est pas le cas. Un groupe de privilégiés sont à l’abri et ne se feront jamais soigner par ceux qui méprisent la déontologie et l’éthique médicale.

 

 

Par Bouheraoua Nabila Nassima , Fille de Bouheraoua Abdelkader

 

 

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