Accointances avec le pouvoir, calculs politiciens et intérêts rentiers : Débats en trompe-l’œil du patronat

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Accointances avec le pouvoir, calculs politiciens et intérêts rentiers : Débats en trompe-l’œil du patronat

Arrivé à la tête du Forum des chefs d’entreprise (FCE) fin novembre 2014 en remplacement de Réda Hamiani, Ali Haddad vient d’entamer son deuxième mandat sans grande surprise. L’élection aura été juste une formalité pour un candidat à sa propre succession.

Le FCE se prépare donc à passer quatre autres années sous le règne de Haddad qui, faut-il le relever, aura bien marqué la mandature qui s’achève à travers essentiellement son allégeance au pouvoir et son soutien aux différentes mesures prises par le gouvernement, bénéficiant en parallèle de largesses fiscales, notamment.

Fort du soutien de l’équipe dirigeante, Haddad a même précédé dans certains cas, le gouvernement dans l’annonce de décisions non encore tranchées, comme c’est le cas, en juin 2016, sur le relèvement de l’âge de la retraite de 60 à 65 ans.

Présent régulièrement dans les rencontres officielles, le président du FCE a toutefois traversé deux épisodes fâcheux au cours de son premier mandat.

Le premier, avec l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui avait quitté le Forum africain de l’investissement organisé par le FCE en décembre 2016. Le deuxième, avec l’ex-Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, qui avait affiché une certaine réserve aux privilèges accordés à des membres du FCE. Des réactions qui ont fait beaucoup de bruit, mais sans plus.

En somme, tout au long de ces quatre ans, le FCE a quasiment effacé les autres organisations patronales qui ont brillé par leur absence face aux accointances du Forum avec l’administration centrale, ceux à qui le FCE a fait de l’ombre ces dernières années en marquant fortement sa participation lors des différentes réunions dédiées au partenariat et à l’investissement, que ce soit à l’étranger ou en Algérie. La dernière était celle entre hommes d’affaires algériens et saoudiens, à l’occasion de la visite de l’émir Mohamed Benselmane (MBS).

Des patrons qui ne sont visibles que lorsqu’il s’agit d’afficher un soutien au chef de l’Etat. C’était le cas d’ailleurs, début novembre dernier. Se joignant au FCE et à l’UGTA, signataires du Pacte économique et social de croissance, la Confédération des industriels et producteurs algériens (CIPA), la Confédération nationale du patronat algérien (CNPA), la Confédération algérienne du patronat (CAP), l’Union nationale des entrepreneurs publics (UNEP), l’Association générale des entrepreneurs algériens (AGEA) et l’Union nationale des investisseurs (UNI) ont signé une motion de soutien à Bouteflika, l’invitant à briguer un 5e mandat.

«Nous soutenons le président Bouteflika par conviction et notre soutien permettra à l’Algérie de poursuivre son épanouissement et son développement», ont-ils déclaré, précisant que la signature de la motion «est un acte de confirmation, d’adhésion et de soutien au président Bouteflika, qui a fait de l’Algérie une nation très forte et respectée». Hormis ce genre d’actions, les autres représentations patronales laissent le champ libre au FCE, qui reste l’unique interlocuteur de l’Exécutif.

Changement

Ce sont en effet les calculs politiciens qui ont prévalu lors de ce mandat. Ce sera encore le cas particulièrement cette année, avec la perspective de l’élection présidentielle, en dépit des incertitudes autour de ce rendez-vous politique. Il y a en effet des intérêts à défendre de part et d’autre. Des intérêts qui ont poussé le FCE à aller loin : demander officiellement le 14 juin 2018 le statut de syndicat.

Une demande restée sans réponse à ce jour, mais qui continue à susciter des interrogations sur les objectifs assignés à un tel projet, et ce, même si Haddad assure que le pas a été franchi. Une assurance réitérée à partir d’Annaba, où il menait sa campagne pour l’élection du 15 décembre. «Nous avons fait un pas de géant en devenant une importante organisation patronale», s’est-il félicité, appelant à poursuivre les efforts pour défendre les intérêts de l’entreprise.

Une mission difficile à assurer connaissant les clivages et les divergences à l’intérieur même du FCE, notamment depuis le changement de son statut. Une procédure adoptée, pour rappel, le 20 janvier 2018, lors d’une assemblée générale extraordinaire et désapprouvée par bon nombre d’adhérents. Pourquoi ? «Parce que le nouveau statut a réduit la composante de l’AG à 100 personnes.

Il n’ouvre aucune perspective pour la compétitivité», nous explique une source du FCE, qui nous précisera que l’AG regroupe les membres du conseil d’orientation stratégique (20), le conseil exécutif (32) et les 48 délégués de wilaya. «Les autres adhérents ne peuvent pas ainsi s’exprimer, même pour l’élection du président du FCE», regrette notre source.

Autrement dit, le jeu a été d’emblée fermé. «Cette AG n’a plus aucun poids aujourd’hui», ajoute encore notre interlocuteur.

Cela pour dire que l’AG du 15 décembre, consacrée à la désignation du président, n’a été qu’une simple formalité pour les têtes pensantes du forum, qui compte, selon les chiffres recueillis auprès de Salah Abdessamad, président de la commission TIC et économie numérique, 4000 adhérents et 7000 entreprises. Ajoutons à cela la création de 400 000 emplois.

«Démission déguisée»

«Avec plus de 4000 membres, le FCE plus représentatif, plus proche des entreprises…plus fort», a commenté également sur cette question Ali Haddad sur sa page Facebook. Il parlera d’un chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars.

A ce titre, faudrait-il rappeler qu’en 2015 et selon un catalogue du ministère de l’Industrie et des Mines, le forum comptait 250 adhérents. En 2016, ce chiffre est passé à 600. Voilà qu’aujourd’hui, l’on annonce 4000 adhérents.

Des chiffres qui restent à vérifier, connaissant la désaffection que connaît le FCE depuis quelques mois. Il y a en effet, selon une source à l’intérieur du FCE, une «démobilisation» de la part des adhérents qui s’exprime par le non-paiement des cotisations (oscillant entre 200 000 et 1 million de dinars en fonction de la taille de l’entreprise).

«Le FCE ne compte pas plus de 500 cotisants, car depuis la modification du statut, beaucoup de choses ont changé», nous résume notre source, assimilant ce non-paiement des cotisations à «une démission déguisée». «4000 adhérents, personne ne croit à ce chiffre. Si c’est le cas, qu’ils publient alors l’annuaire des adhérents et des entreprises», ajoute notre interlocuteur.

Une situation qui semble inquiéter les responsables du FCE, qui auraient longuement débattu de la baisse des cotisations lors de la dernière réunion du conseil exécutif. Mourad Louadah, chef d’entreprise, qui qualifie aujourd’hui le FCE de «tonneau vide», avait évalué en octobre 2017 les cotisants à 794 et l’estime aujourd’hui à 500.

Même les chiffres concernant Jil FCE (la branche jeunes entrepreneurs du FCE) sont contestés. Salah Abdessamad évalue la composante de Jil FCE à 1800 adhérents, d’autres sources du FCE évoquent beaucoup moins, 200 cotisants seulement.

Cela pour dire que la situation est loin d’être «saine» pour un patronat qui accompagne le gouvernement dans toutes ses démarches et qui dresse un bilan des plus positifs pour les quatre dernières années.

Bilan

Salah Abdessamad, qui a bien voulu nous parler sur ce sujet, dressera avec détail des résultats qu’il juge positifs.

Il nous annoncera ainsi plus de 200 activités à l’international depuis 2015, avec des déplacements ciblant des zones géographiques influentes et des rencontres avec les représentations diplomatiques, afin de promouvoir les entreprises algériennes, dynamiser le partenariat et l’investissement étranger. «Le FCE a élargi le travail et l’a approfondi avec une large proximité avec ses membres.

Nous avons travaillé pour plus de centralisation, plus de participation et sur l’attractivité du ‘‘on est très heureux’’ sur lequel le gouvernement opte pour une décentralisation graduelle, nous travaillons dans ce sens», se satisfait le représentant du FCE, qui rappellera le travail accompli jusque-là pour développer différents secteurs, notamment ceux à caractère stratégique.

«De nombreuses commissions se sont penchées sur 27 secteurs (agriculture, énergies renouvelables, TIC…» Cependant, dira-t-il, «il reste beaucoup à faire sur le climat des affaires pour développer l’investissement. D’ailleurs, des milliers de demandes sont en attente pour le foncier industriel».

Et d’afficher des attentes pour la mise en œuvre de l’instruction donnée aux walis pour faciliter l’action d’investir. «Car il y a de l’engouement pour cela.

D’ailleurs, les rencontres de campagne pour l’élection du 15 décembre ont drainé une grande foule, entre 300 et 400 adhérents par région. Les gens veulent plus d’ouverture et moins de bureaucratie», résumera-t-il. Des axes que Ali Hadad a abordés dans sa tournée à travers Laghouat, Annaba et Tlemcen. Des rencontres durant lesquelles il a eu à dresser ses quinze priorités pour les quatre prochaines années.

Priorités

En plus de l’amélioration du climat des affaires et le développement d’une véritable dynamique de l’entrepreneuriat, le FCE mise pour les quatre prochaines années dans sa feuille de route sur la création d’un fonds spécial de l’investissement destiné à soutenir les PME et les start-up, l’encouragement des femmes et des jeunes à se lancer dans l’entrepreneuriat à travers la création de couveuses d’entreprises dans les wilayas et l’accompagnement des porteurs de projets.

De même qu’il place le tourisme, le développement des filières agricoles et de l’industrie manufacturière parmi ses priorités, s’engageant à suivre les requêtes des opérateurs au niveau local.

Un engagement qui ne prend pas en considération la présence d’autres représentants du patronat. Haddad se considère en effet comme étant l’unique patron des patrons sur le terrain, sans aucune compétition, ni même une concertation avec d’autres organisations ou associations patronales.

«Comment voulez-vous qu’il y ait de la concertation, les organisations patronales sont en compétition pour plaire au pouvoir, alors que ce dernier a choisi ses clients», résume un chef d’entreprise. Et d’ajouter: «Les autres font des pieds et des mains pour plaire, mais ils n’y arrivent pas.

Ce qui fait que le forum se trouve bien dans cette situation. Il ne peut donc que montrer patte blanche pour avancer, régler ses affaires et être présent à l’international.» Une réaction naturelle, juge notre interlocuteur. D’où ses déclarations successives axées sur le cinquième mandat dans le contexte actuel. «En somme, le patronat n’est que le reflet des desiderata du pouvoir qui est trop autoritaire pour laisser place à un patronat émancipé», conclut notre chef d’entreprise.

Rangs dispersés

Du côté d’autres représentations patronales, l’on préfère ne pas trop parler de cette question. Ceux que nous avons approchés à ce sujet ont juste mis l’accent sur la nécessité de faire passer l’intérêt suprême du pays sur celui des hommes d’affaires. «Il y a lieu de consolider nos démarches.

Nous devons joindre nos efforts, car actuellement, le patronat travaille en rangs dispersés», s’est contenté de nous dire Habib Yousfi, président de la Confédération générale des entreprises algériennes (CGEA), celui qui avait, en 2015, dénoncé le fait que le FCE, association syndicale à l’époque, prenne part aux réunions tripartites et qui avait dans le même sillage parlé du penchant du gouvernement pour le FCE. La CGEA avait même accusé le forum d’essayer de court-circuiter ses actions à l’échelle internationale.

Ce que Habib Yousfi n’a pas évoqué cette fois, au même titre que l’Union nationale des investisseurs (UNI), contactée également à cet effet. Par le biais d’un de ses membres fondateurs, ce dernier regrettera le fait que les organisations patronales ne sont là que pour régler leurs propres problèmes. «Sinon, comment se retrouve-t-on aujourd’hui sans aucune visibilité économique.

Que font les patrons pour se concerter autour des difficultés du monde des affaires?», s’interroge notre interlocuteur, qui va plus loin, accusant Abdelouaheb Rahim, PDG du groupe Arcofina et président de l’UNI, d’avoir utilisé l’union juste pour régler ses propres affaires.

Quid alors de ceux des salariés ? A cette question, l’économiste Mohamed Badis répondra : «Les patrons ont défendu le droit du capital et pas le droit des travailleurs. Toutes les bonifications d’intérêt dont ils ont bénéficié ces dernières années n’ont pas eu d’impact sur la création d’emplois.

Ils ont juste réussi à obtenir la réduction de leurs dépenses.» Et de rappeler que le patronat a même cautionné la démarche de la suppression de la retraite. S’agissant du FCE, il estime que c’est le seul qui a promu et médiatisé sa position avec en contrepartie des largesses (politique fiscale, facilités d’accès au foncier agricole…).

«C’est un peu honnête de sa part, du moment qu’il tourne autour du pouvoir, donc autour de la source de la demande. Une demande qu’il a prise en sa faveur», expliquera Mohamed Badis avant de conclure : «A la limite, ce qui se passe à l’intérieur du FCE ne nous intéresse pas, mais ce qui importe c’est la création de richesse. Et là, les résultats restent faibles. Le privé ne dépense que 45% de la valeur ajoutée pour les salaires.» C’est justement la question de la création de richesses qui est au centre des préoccupations.

Les experts économiques rappellent d’ailleurs régulièrement ce constat: le milieu des affaires est peu propice aux initiatives créatrices de valeur ajoutée, à l’instar de la politique salariale, qui favorise des emplois de rente, au lieu du savoir et du travail.

Ce qui explique d’ailleurs ces alliances entre l’administration et certaines sphères privées pour des intérêts communs.

El-Watan.com