«A la croisée des chemins, le mouvement populaire doit transcender le dégagisme radical…»

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«A la croisée des chemins, le mouvement populaire doit transcender le dégagisme radical…»

Pr Aïssa Kadri. Sociologue, professeur émérite des universités, Pr associé ICP, Pr associé UMR-LISE-CNAM/CNRS

Euphorique, naturellement, syncrétique, assurément. L’analyse, à chaud, à froid, du mouvement du 22 février, celle de l’éminent sociologue, professeur des universités Aïssa Kadri, est à la confluence de plusieurs disciplines et dimensions.

Euphorique par les espoirs suscités, l’avènement d’une nouvelle Algérie ; circonspect au regard des résistances développées par le système autoritaire, des limites objectives qui surdéterminent la société algérienne… par le ciel chargé d’une dynamique populaire porteuse de mille et un espoirs et autant de vertiges des incertitudes. Un 22 février tout en «rupture», «générationnel», entre autres, et qui remet au centre des appartenances, dans la «filiation» des manifestations des années 1960, «l’algérianité», une nouvelle façon de penser «l’appartenance à la nation».

Un mouvement populaire qui marque la «fin d’une génération, celle de faux acteurs, d’ersatz du mouvement national qui se sont accaparés d’un pays au bénéfice d’oligarchies compradores.

Il y a là une redéfinition de la conscience nationale, une redéfinition des représentations du peuple par rapport à ce qui définit le nous, ce qui définit la société». M. Kadri identifie l’instant T, le «moment historique» de cette Algérie convulsant sous le hirak. «On est dans le moment historique du basculement du monde, de crises des Etats-nations, des identités, de tensions entre injonctions par le haut, sous influences de logiques néolibérales, supranationales et des exigences par le bas de populations qui cherchent à participer pleinement à la vie de la cité, à s’approprier les conditions de maîtrise de leurs vies au plus près de leurs besoins et intérêts.»

Un moment algérien, certes, mais intimement arrimé aux formes et à la tendance du «dégagisme mondialisé». Aïssa Kadri analyse le caractère interclassiste du mouvement populaire, et par-delà toute sa composante humaine, sociologique (…).

Il aborde ce que l’appropriation de l’espace public par les femmes dit à la «matrice patriarcale» qui configure les relations sociales. Kadri déconstruit le mythe de la «toute puissance» des réseaux sociaux, nous parle du rôle des «intellectuels» résolument à la «traîne» du mouvement populaire…

 

Qualifié de «moment fondateur», «charnière» (voir entretien du Pr Abderrahmane Moussaoui in El Watan du 20/03/2019), dans le processus de construction nationale, le mouvement populaire du 22 février n’en finit pas d’être analysé sans que l’on puisse vraiment l’appréhender sous toutes ses dimensions. De quel moment historique serait, selon vous, l’Algérie ?

Depuis la chute du Mur de Berlin et en accélération sur la dernière décennie, on est dans un moment historique de basculement du monde, de crises des Etats-nations, des identités, de tensions entre injonctions par le haut, sous influences de logiques néolibérales, supranationales et des exigences par le bas de populations qui cherchent à participer pleinement à la vie de la cité, à s’approprier les conditions de maîtrise de leurs vies au plus près de leurs besoins et intérêts.

Elles veulent sortir du cadre obsolète de la vieille politique et à ce titre on peut dire que le «dégagisme» s’est mondialisé. L’Algérie n’est pas en dehors de ce processus historique et les contestations et mouvements sociaux qu’elle a connus, mouvement du Printemps berbère, Octobre 1988, s’inscrivent dans cette histoire.

Et en effet, on peut prendre en compte le mouvement du 22 février comme événement fondateur au sens où Karl Mannheim définit le moment fondateur générationnel dans son aperception de ce que sont les générations comme espace-temps, comme «situation sociale d’appartenance à un même espace historico-social» déterminant une même forme de stratification de la conscience.

Le mouvement du 22 février marque de ce point de vue une rupture. Si on peut retrouver une filiation avec le mouvement de Décembre 1960, quand le peuple était sorti, surprenant les directions de la lutte de libération et affrontant le colonialisme frontalement, pour revendiquer une «Algérie algérienne», tout dans ce mouvement récuse le crypto-nationalisme qui a prévalu depuis l’indépendance autant à travers la confiscation de l’histoire que celle de l’exercice de la citoyenneté.

Il remet au centre des appartenances, dans la filiation de 1960, «l’algérianité», une nouvelle façon de penser l’appartenance à la nation. Il marque la fin d’une génération, celle de faux acteurs, d’ersatz du mouvement national qui se sont accaparés d’un pays au bénéfice d’oligarchies compradores.

Il y a là une redéfinition de la conscience nationale, une redéfinition des représentations du peuple par rapport à ce qui définit le nous, ce qui définit la société. La conscience nationale qui émerge à travers ce mouvement retrouve celle de Décembre 1960, dans ce qu’elle dit du peuple comme société, comme «citoyens» face à des appareils, face à des politiques qui l’ont nié, marginalisé et infantilisé.

Le mouvement du 22 février s’inscrit à cet égard dans un nouvel espace-temps générationnel qui va mettre au-devant les conditions de la construction d’une citoyenneté active qui nécessite de traiter au fond les questions du rapport de la religion au politique, celle des rapports de genres, celle des identités et de la place des minorités. Ce mouvement n’est pas né ex nihilo, il s’est construit de ce point de vue dans les luttes, qui toutes fragmentées et contraintes qu’elles étaient, ont fait émerger, dans la diversité des lieux et des revendications, une pluralité de demandes qui se sont retrouvées dans le creuset qu’a constitué l’affirmation du mouvement.

Dans le rapport à l’histoire, les appropriations mémorielles se sont également diversifiées. Quelque peu souterrainement et en distance avec la scène politique, l’histoire moniste, unanimiste s’est fissurée, laissant apparaître – contrairement à ce que certains gardiens du temple ont toujours voulu défendre comme histoire lissée – une diversité de filiations mémorielles aux événements et acteurs de la Lutte de Libération nationale.
Il faut cependant se garder de crier victoire, car en effet aussi bien les résistances du système autoritaire, sa force d’inertie et ses capacités de pollution, ainsi que les fractures qui traversent la société sont toujours actives et que la question sociale quelque peu secondarisée est au cœur de ce qui va conditionner l’évolution du pays.

«Révolution joyeuse», «Révolution du sourire», c’est sous ce prisme exotique, occidental qu’est décliné le mouvement populaire du 22 février. Nombre d’observateurs relèvent le caractère «interclassicite» de ce mouvement. Que ce soit par âge, genre, extraction sociale, la composante humaine, sociologique du mouvement est plurielle.

Si ce n’est une révolution prolétarienne, ni une révolution ouvrière… faut-il pour autant évacuer le marqueur «luttes des classes», sachant que les référents aux classes dominantes, aux compradores (issaba), aux rapports impérialistes, néocoloniaux (Makanch el khamssa, ya ouled França), sont fréquents ?

C’est en effet un mouvement surprenant, tant dans son surgissement que dans sa composante sociologique ou ses modalités d’expression. Il fait suite à de nombreuses manifestations de contestation, souvent réactives, corporatistes, territorialement localisées, fragmentées, aux objectifs de demandes catégorielles à satisfaire dans le moment, qui exprimaient, dans des formes de violence à la marge, une certaine désespérance.

Il fallait être aussi autiste et aveugle que les clans au pouvoir pour ne pas voir que le pays courait à l’implosion. Le blocage institutionnel, comme le délitement de l’Etat, laissait penser au surgissement d’un mouvement radical où la violence déjà là, indurerait.

Or, l’énorme surprise est que l’on a là un mouvement pacifiste, d’une ampleur que l’Algérie n’a pas connue depuis au moins les années 1960, qui touche tout le territoire national, un mouvement à dominante de jeunes, mais largement intergénérationnel, mixé, où les femmes ont pris, dès le 8 mars, une place importante. Interclassiste, oui en effet, mais dans une société où la structure de classe, en classes fondamentales, n’est pas constituée, où conscience de classe ou infra-conscience de classe et conscience nationale interférent, obscurcissant les positionnements et engagements.

Plutôt urbain, même si certaines bourgades rurales ont été concernées, où la part des classes moyennes, dont certaines franges sont en voie de prolétarisation, est relativement importante, où également ce qui constitue une grande majorité de la classe ouvrière, bridée par une direction corrompue et aux ordres, n’est pas entrée dans les mobilisations, comme dans le moment 1988 où elle a été à l’initiative.

Ce mouvement social reste indéniablement représentatif de toutes les composantes sociales, de ce qui ferait «peuple». Pour autant que sous ce vocable «de peuple», on puisse désigner ici la majeure partie de la population, classes populaires en tête, catégories de jeunes diplômés ou non en déshérence, classes moyennes en déclassement, enseignants et professions médicales en crise, cadres bloqués dans leur ascension sociale, que le peuple donc a désigné d’emblée ses ennemis de classe, l’oligarchie compradore, qu’a manifesté la fusion progressive entre nouvelles classes et anciennes classes dirigeantes, ses appuis au sein de l’Etat, ses réseaux locaux et son arrière-cour. De fait, on retrouve quasiment le même schéma de l’opposition masses-élites, ici oligarchie, qui prévaut dans certaines démocraties en crise.

L’effet foudroyant de la contestation, sa densité, sa rapide massification, ont pris de court aussi bien le pouvoir politique que les élites (organique et autonome)… «La mort absurde» du peuple algérien (au sens de conscience nationale), soutenue et décrétée, par nos «élites» éclairées et/ou pas, n’en est pas «Une» en fin du compte. Qu’est-ce que les chercheurs en sciences sociales, les «spécialistes» au chevet de la société algérienne, n’ont pas vu venir (et/ou anticipé) dans l’éclosion du mouvement populaire du 22 février ?

En effet, l’étincelle est venue de la dernière humiliation de la part de clans désinhibés qui ont voulu, contre tout bon sens, reconduire une présidence par procuration d’une personne visiblement impotente, fantôme pathétique exhibé ici et là à l’occasion de cérémonies surréalistes qui ne trompaient plus personne.

Personnellement, j’avais, dans un article intitulé «Printemps arabe, la fausse exception algérienne» publié en Italie en 2011 mais aussi dans El Watan, écrit que ce qui était incertain, c’est non pas qu’un mouvement social allait submerger le système en place, cela était de l’ordre de la certitude, mais que restait posée seulement la question de la temporalité, du moment et de la forme que le mouvement prendrait. Je crois que le mouvement du 22 février n’a pris de court que ceux qui pensaient le peuple définitivement soumis, comme «ghachi», dans la continuité de l’illusion du racisme colonial de l’indigène atavique, ceux pour qui la prédation était sans limites.

Comment penser qu’avec une société bloquée où aucun secteur ne marche, en l’absence de toute régulation ou intermédiation, dans une situation où le droit censé régir les rapports sociaux, continuellement et quotidiennement vidés de sens n’était plus qu’une coquille vide, avec une jeunesse ouverte au monde, bridée dans sa vie sociale et ses espoirs, comment penser que les Algériens allaient accepter d’aller du même au même avec le même personnel recyclé à l’envi ? Nombre d’excellentes recherches et analyses ont pointé l’état d’anomie du système, l’effondrement des institutions et de l’Etat, mais restait toujours en effet en suspens la question du rôle de l’université, du statut de la recherche, de ses résultats sur la prise de décision, sur les politiques publiques et plus largement du statut et du rôle des intellectuels dans le système autoritaire.

Or je me souviens à cet égard d’un premier discours du président Bouteflika qui récusait le rôle des sciences sociales et humaines et son inutilité dans le développement, discours qui n’avait à l’époque pas fait autrement réagir.

Et de fait, l’université massifiée, asphyxiée ne remplissait plus sa fonction principale d’appropriation et de transmission de savoirs fondamentaux. La recherche sur la base d’injonctions faussement utilitaristes perdait également son rôle de production et d’innovation des savoirs. Les sciences sociales idéologisées périclitaient et n’existaient plus que comme alibis de filière cul de sac. Force est de constater que les intellectuels ont été à la traîne du mouvement social.

Si certains intellectuels lucides n’ont cessé d’ausculter au fond la société, d’en restituer les blocages et les potentialités, il reste que la responsabilité de nombre d’intellectuels qui ont été incapables d’accompagner les dynamiques de transformations que connaissait la société, reste engagée. Certains l’ont idéalisée, fantasmée, d’autres l’ont essentialisée, ne voyant dans les jeunes qui sont aujourd’hui au-devant de la scène que des obsédés sexuels, portant la haine des femmes en bandoulière.

C’est entre autres causes cette absence de jonction entre intellectuels et société qui n’a pas permis l’affirmation de leadership ou de coordinations des mobilisations actuelles. Pour reprendre un fameux article de Jean Leca intitulé «L’Algérie au chevet de la science politique», on peut aujourd’hui dire que l’exception algérienne est au chevet des sciences sociales, dans la mesure où la situation algérienne, dans son surgissement inattendu, dans les spécificités qu’elle manifeste, les réinterroge sur la pertinence de leur cadre d’analyse, leurs outils et «leur expertise» qui ont prévalu jusque-là.

Composant essentiel, sinon déterminant dans le succès présent du mouvement populaire du 22 février, la femme s’impose de fort belle manière. Jusqu’où la mobilisation extraordinaire des femmes (à défaut d’un mouvement féministe) pourra-t-elle ébranler, changer sinon transformer et adapter le patriarcat, le système «patriarcal» algérien ?

Je crois que là aussi cela va être une lutte de longue haleine. S’il faut se réjouir de voir les femmes occuper l’espace public, prendre leur place dans les luttes et peser sur les transformations en cours. Il ne faut pas négliger pour autant que ce qu’on célèbre comme leur affirmation dans le mouvement social est l’arbre qui cache la forêt de mécanismes de relégation, de marginalisation, d’inégalités, de domination dans nombre de secteurs et plus largement dans la société, où ils restent bien prégnants.

La quantophrénie des représentants du pouvoir revendiquant le développement, à travers les réalisations, les taux de progression, notamment de féminisation de tel ou tel secteur, occulte l’essentiel, les limites et les effets pervers de processus certes importants, mais qui ne remettent pas en cause fondamentalement, dans le cas d’espèce, la division traditionnelle du travail et des «dons» entre les sexes qui prévaut dans la société globale. Ainsi le taux d’activité féminine, en dépit de la forte féminisation de l’enseignement supérieur, reste parmi les plus bas dans le monde arabe.

La féminisation de l’université se faisant dans un contexte de développement important de chômage des diplômés, révèle bien qu’elle fonctionne comme quasi-relégation, dans la mesure même où l’université s’est révélée ces dernières années comme un grand parking de gestion des flux, de contrôle politique et non pas comme instance d’ascension sociale ou d’émancipation. Si l’on peut accorder donc que les femmes accèdent de plus en plus à certaines professions, outre que celles-ci s’inscrivent toujours dans une division traditionnelle du travail et des «aptitudes» qui assigne aux femmes une place dominée dans certains secteurs, il faut s’interroger sur où vont les hommes et quels secteurs ils occupent.

Et on serait surpris d’observer qu’il ya un phénomène de translation des inégalités et de la domination : si les femmes progressent en effet, la hiérarchie des inégalités et des statuts reste globalement la même, sinon s’approfondit dans certains secteurs.

L’affirmation de mouvements proprement féministes, fondés sur une spécificité ou des intérêts propres, à savoir que la cause des femmes n’est pas soluble dans les luttes plus larges qui les engloberaient, sous-estime à mon sens, autant l’absence de conditions de construction d’un espace général d’autonomie civile, que la prégnance d’un modèle politique et culturel configurant durablement une matrice patriarcale de relations sociales.

Les changements viendront à partir d’une révolution dans les mentalités, dans la culture, dans l’éducation, à travers les luttes, dont le mouvement social actuel est un moment fondamental dans la transformation qualitative des représentations à l’égard du travail, du corps, de l’autre et plus largement des rapports de genres.

Question sur le rôle (prépondérant) des réseaux sociaux dans la conception et direction des révolutions «post-moderne». Par sa genèse, ses formes d’organisation (réseautage), ses slogans, le mouvement populaire du 22 février s’alimente de la «bulle», de la révolution numérique. Prospective : à qui, à quoi, ressemblera, selon vous, l’Algérie, la société algérienne 2.0 ?

Il faut se garder à mon sens de vite céder au fétichisme de l’outil technique et à cette mode, mondialisée, elle aussi, de penser à la toute-puissance des réseaux sociaux, de l’effet virtuel, dans le déclenchement et le développement des mouvements sociaux. Toute novation technologique, technique, est redevable d’une analyse au fond des conditions de son appropriation, usage, utilisation, dans des contextes précis, voire des conjonctures particulières.

Instruments de mobilisation, les réseaux sont sociaux sont également un champ de luttes sociales, d’affrontements entre plusieurs acteurs :occasionnels, militants, groupes d’affinités, institutionnels. Ils mobilisent des modes d’usage et d’utilisation différenciées et des modes de réception eux-mêmes différenciés dépendant des capitaux de leurs porteurs.

S’il est indéniable que ceux-ci ont été une instance à partir de laquelle ont maturé les débats et les contestations du régime autoritaire, elles n’ont pas été exclusives d’autres lieux et espaces, qui ont manifesté, même de manières fragmentées et débridées, des formes inédites de revendications et de mots d’ordre, comme par exemple dans certaines activités de création culturelle, artistique, également dans des mouvements écologiques comme celui né dans la lutte anti-gaz de schiste, ou le mouvement des chômeurs du sud ou plus largement les quartiers et les stades.

La détermination des causalités explicatives du surgissement du mouvement social est, peut-on dire, multifactorielle et le poids des causes objectives mêlant dysfonctionnement des institutions, crise socio-économique ouverte, déclassement, frustrations, a trouvé son écho dans la toile. Les interférences entre ces deux dimensions, réelle et virtuelle, s’alimentant l’une l’autre, s’amplifiant l’une l’autre, dans une société où une grande part de la circulation de l’information fonctionne toujours à la rumeur, ont produit l’étincelle.

On ne peut prédire ce que sera la société algérienne ou traditions et novations se télescopent, ou la question sociale est une bombe à retardement, mais ce que l’on peut observer, est que l’enfermement autoritaire, ne peut longtemps brider une jeunesse, qui à travers les moyens modernes de communication participe du monde, une jeunesse qui est ouverte sur le monde, qui est à l’écoute du monde. A travers une transnationalisation des circulations des idées, des objets, des hommes, l’action comme l’engagement sont de plus en plus déterritorialisés, transcendant les frontières nationales. Et à ce titre, notre jeunesse de la diaspora a une place considérable dans la construction de l’avenir du pays.

Que vous inspire la grande «foire» aux slogans et pancartes qu’est devenu le hirak. Du point de vue, d’abord, de l’analyse de leurs contenus éclectiques, de leur effet catharsis : sorte de rappel empoché pour les décennies d’expression muselée ; des messages de renaissance (résurrection ?) de la nation algérienne, qui revient dans la «civilisation moderne» par la grande porte, signant son come-back dans l’histoire ?

A ma connaissance, c’est la première fois que l’on a en Algérie des contestations donnant lieu à la production de slogans, de pancartes, de banderoles, de dessins, de « murs » d’affichage, de chants, de drapeaux d’une telle ampleur et d’un tel foisonnement. Sans aller au fond d’une analyse sémiologique qui serait un beau programme de recherches, je dirais, et cela demande à être validé par le terrain, que ces productions trouvent leurs origines dans deux types de sous-cultures, celle populaire et celle manifestement de classe moyenne urbaine dotée d’un capital culturel relatif. Si elles disent sensiblement les mêmes choses, le rejet du système, le rejet du clan, la sortie de la peur, l’espoir en l’avenir, elles le disent de manière différente et avec des langages différents.

La filiation populaire plus axée sur les chants, fondée sur l’usage de la «darija» ou de l’amazigh, réappropriées et affichées devant les télés moyen-orientales, celle écrite sur les banderoles et pancartes, plutôt en langues étrangères ou mixée, en sabir, se font dans des registres mêlant l’humour, l’ironie, l’injonction au vœu et conjuguant l’individuel et le collectif. L’assignation aux lieux, place Audin et Grande- Poste, plutôt que celles du 1er Mai ou des Martyrs, n’est pas elle-même indifférente à la symbolique des liens qui s’y nouent.

On vient en famille ou entre amis ou collègues et les enfants sont là à la fois pour leur faire vivre ce moment historique, mais aussi comme symboles du pacifisme et de la page blanche qui écrit ce que pourrait être la nouvelle Algérie. Cela procède en effet d’une catharsis, d’une psychanalyse à la dimension d’un peuple qui expurge des années de hogra, d’humiliation, de soumission, de domination. Elles manifestent, en effet, de nouvelles façons de vivre son «algérianité», de reconstruire du lien et de redéfinir les modalités d’appartenance à la nation.

Dans le «Dégagez tous !», le «Trouhou Gaâ, Gaâ !», il y va de l’exigence d’un changement radical (système de gouvernance et de représentation…), de défiance et insoumission à toute forme d’autorité, pouvoir illégitimes (anarchisme ?), toute forme de tutelle, de récupération, d’organisation, de leadership…comment le mouvement pourra-t-il transcender ces penchants «nihiliste», la «table rase», pour se «transformer» en «projet national» ?

Au-delà de ce qu’il dit des modalités de rupture avec le système, le «dégagisme» n’est pas en effet un programme politique. La radicalité du mot d’ordre, prépolitique, qui fait lien entre les différentes catégories de manifestants, ainsi que l’absence de représentation, de coordination en exprime à la fois la force et la faiblesse.

Force, dans la volonté de passer à autre chose, avec de nouvelles têtes, de nouvelles modalités d’organisations institutionnelles qui pourraient surgir au cours des luttes, ou qui seraient à inventer, force également, en distance avec toute forme d’institutionnalisation, qui serait le début d’une bureaucratisation, voire d’une fossilisation du mouvement, sinon l’émergence de contradictions insolubles, comme par exemple dans le passage du mouvement «des indignés» à «podemos» en Espagne.

Ce qui procéderait de ce que les sociologues caractérisent comme l’effet Mühlmann, entendu comme récupération, intégration, ou simulation de réalisation du projet mobilisateur. Mais faiblesse également dans l’affirmation d’une tabula-rasa radicale, parce qu’il est nécessaire de passer par le moment politique qui exige compromis et acceptation de l’autre point de vue, et que les fractures qui traversent la société apparaîtront à ce moment-là au grand jour.

Le mouvement du 22 février est à la croisée des chemins, il appelle à l’intelligence de la situation de la part de la génération de l’indépendance qui n’a pas été toujours à la hauteur des demandes sociales, afin de ne pas bloquer, sinon d’accompagner la naissance de cette nouvelle République, qui réconcilierait tous ses enfants avec son histoire et ses mémoires. Sans doute est-ce là un vœu pieux, quand est avancé par ceux qui détiennent «le fusil», l’argument constitutionnel, une couverture juridique de fait, à une continuité dans le changement formel.

On le sait, le droit n’est souvent que l’habillage bien commode des rapports de force qui se jouent sur le terrain. D’autant plus que les mouvements populaires donnent à entendre une autre idée de l’exercice du pouvoir, que celle qui réfère à un cadre juridico-politique imposé par le haut et, par ailleurs, violé par ceux-là mêmes qui devaient en être les garants.

El-Watan.com