Ferhat Aït Ali. Expert en économie : «Ce qui reste de l’économie sera laminé si la transition n’est pas de courte durée»

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Ferhat Aït Ali. Expert en économie : «Ce qui reste de l’économie sera laminé  si la transition n’est pas de courte durée»

Connu pour son franc-parler et ses analyses, souvent justes, de la situation actuelle, l’expert en économie Ferhat Aït Ali revient ici sur la situation économique du pays en cette période de crise politique. Selon lui, la planche à billets est «une bombe déjà en amorcée, qui explosera très vite à la figure de tous, si une solution n’est pas mise en place rapidement».

 

L’Algérie traverse, depuis près de deux mois, une crise politique qui risque de perdurer encore. Quel est l’impact de cette situation sur l’économie nationale ? N’y a-t-il pas un risque de voir la situation s’aggraver, notamment avec ces grèves lancées cycliquement ?

L’Algérie est en crise politique depuis bientôt 57 ans et pas deux mois. Ce qui se passe depuis deux mois n’est qu’un pic de fièvre parmi d’autres dans un pays malade de ses dirigeants, de sa gouvernance et, plus grave, de ses élites.

Quand on parle à juste titre de bandes organisées pillant ce qui est dénommé économie chez nous, depuis des décennies mais avec frénésie et obscénité depuis 2009, début du 3e mandat qui était un coup d’Etat dans tous les sens du terme, l’impact de ces deux mois semble plutôt satisfaisant dans la mesure où les importations ont baissé sans intrusion de l’administration, mais par frilosité des opérateurs. Pour ce qui est des débrayages, j’ai déjà dit que les grèves à objectif politique, surtout initiées par des parties non identifiées, relèvent de l’irresponsabilité totale, si elles touchent des secteurs névralgiques. Avec les grèves, la situation ne va pas seulement s’aggraver, mais risque de déraper vers des situations irréversibles.

La planche à billets continue de fonctionner. Qui s’occupera de son contrôle, sachant que la Banque d’Algérie n’a pas de gouverneur depuis 15 jours ?

La planche à billets n’était pas contrôlée par le gouverneur de la Banque d’Algérie mais par les besoins multiples du Trésor, donc du gouvernement, et elle ne s’arrêtera pas tant qu’une solution globale aux dysfonctionnements économiques du pays et aux besoins erratiques d’un gouvernement soumis en partie aux desiderata des gangs tapis en son sein, et en partie aux obligations populistes pour maintenir la machine enrouée n’est pas trouvée.

Cette solution a des incidences politiques, mais est éminemment technique et ne sera pilotée, comme dans tous les autres pays, que par des parties intéressées par l’économie et non pas les considérations politiques et surtout politiciennes. Et au niveau d’émission où nous sommes arrivés, la bombe est déjà mise en amorce et explosera très vite à la figure de tous, si une solution n’est pas mise en place rapidement.

On dit que le gouvernement Bedoui, très fragilisé par la mobilisation populaire, est chargé seulement de gérer les affaires courantes. Cet Exécutif peut-il agir pour apporter les solutions qui s’imposent pour répondre aux besoins de fonctionnement de l’économie ?

Les affaires courantes, comme leur nom l’indique, sont justement la gestion de ce qui a été déjà entamé avant l’arrivée de ce gouvernement, sans aucune réforme ou mesure majeure, sauf danger imminent dans un secteur quelconque, ce qui paraît peu probable face au danger représenté par les demandes de transferts douteux des parties mises en cause présentement.
Pour les besoins primaires de ravitaillement du pays et les intrants des unités de production, nul besoin de ministres ou de décideurs pour respecter les procédures habituelles ; bien au contraire, leur absence de prérogatives et leur peur du lendemain vont empêcher les anciennes mesures discrétionnaires illégales prises au profit des uns et à l’encontre des autres.

Qui traitera avec les partenaires étrangers en cette période de crise, notamment en ce qui concerne la conclusion des contrats ?

Côté étranger, en dehors de parties voulant profiter d’une situation brumeuse pour établir un fait accompli juridique, je vois mal une partie sérieuse traiter quoi que ce soit avec un pouvoir transitionnel, surtout si cette transition n’a pas de cap et de délai précis, mais juste la prétention d’arriver quelque part à un moment donné.

Par contre, si la transition – qui, comme son nom l’indique est le départ d’un point A non désiré vers un point B bien repéré avec une trajectoire et un timing précis – se termine rapidement par un passage à une légitimité des institutions et la non-vacance des postes de décision et de contrôle, il est évident que l’Algérie présente tous les attributs d’un pays attractif à tout point de vue, et la population juvénile du pays a prouvé qu’au-delà de ses effectifs, son inventivité et son réalisme sont des atouts et non des charges pour toute gouvernance qui se respecte, et que les bandes ayant squatté le champ économique avec la protection des politiques sont à l’origine de la répulsion que présente le pays aux yeux des parties sérieuses de l’économie mondiale.

Mais toute transition devra être de très courte durée et avoir un point final identifié en date et en but, sinon le temps de revenir à la normale, ce qui reste d’économie sera laminé par les problèmes existants et l’incertitude pour les investisseurs.

El-Watan.com