La movida algérienne

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La movida algérienne

Mouvement pour la liberté et la dignité

Le monde entier s’est étonné de découvrir depuis le 22 février une Algérie dont il ne connaissait pas le visage : loin de tous les clichés concernant les Algériens dans leur ensemble, et plus particulièrement les jeunes, sont apparues des images de solidarité et de responsabilité que les manifestations intergénérationnelles ont confortées au cours des semaines passées et une création vivante, protéiforme, pleine d’humour, inattendue. Changement subit, ou transition qui couvait mais que l’on n’avait pas prise au sérieux ?

A propos des mobilisations, l’écrivain Kamel Daoud a souligné deux points importants : en premier lieu, le mouvement a été initié par les jeunes générations, ce qui implique, en second lieu, de reconnaître qu’elles ont accompli la transition que les précédentes avaient pu souhaiter mais pas réalisé. Même si l’histoire n’est pas encore écrite, au moins peut-on chercher à comprendre quels sont les ressorts de cette formidable mobilisation, massive et citoyenne. Qu’est-ce qui compte ? Petit rappel de la richesse culturelle de la jeune scène artistique, de ses revendications, de ses expériences et de ses manières d’éprouver l’histoire de son pays.

Prises de pouvoir par les arts

Bien avant la Révolution en cours, les artistes ont pris possession de l’espace public, que ce soit dans la rue ou sur les réseaux. Une manifestation caractéristique de cette puissance du peuple est celle organisée par les artistes plasticiens, la série des «Picturie générales» : Picturie 1 (Espace Artissimo, 2013), Picturie 2 (La Baignoire, 2014), Picturie 3 (Marché Volta, 2016). Le noyau dur qui compose les artistes de la première «Picturie générale» vient de l’Ecole des beaux-arts d’Alger. Les artistes s’y sont fréquentés, même s’ils n’étaient pas de la même promotion. L’idée de la manifestation est née des discussions entre trois artistes : Djamel Agagnia, Sofiane Zouggar et Mourad Krinah, mus par l’attention qu’ils donnaient aux travaux des uns et des autres.

Un collectif et un lieu appelé Box 24, créés par Walid Aïdoud en 2008, ont eu un rôle déterminant : Box 24 a été à la fois un lieu de rencontres, un atelier et un espace de monstration. Au début des années 2010, tous avaient commencé à participer à des expositions en Algérie et à l’étranger, certains avaient exposé au 2e Festival panafricain (2009), qui eut un grand retentissement et qui est, selon Mourad Krinah, le premier événement à voir l’émergence de ce qui deviendra plus tard la génération active aujourd’hui : «Je crois, dit-il, que c’est à cette époque que nous avons pris conscience qu’il se passait quelque chose de nouveau.

Nous avions le désir de rallier cette nouvelle génération, de changer d’échelle, de confronter nos univers et de constater les différents axes de réflexion qui nous animaient. Et comme les moyens de monstration étaient très limités, nous avons décidé de nous prendre nous-mêmes en charge de façon autonome, de trouver un espace et d’assurer la diffusion de nos œuvres».

Le titre de la manifestation, «Picturie générale», reflète l’esprit ludique et joyeux de l’entreprise : sa version arabe, «mawad fanniya 3amma» a été inventée par Sofiane Zouggar, pour suggérer l’idée de la supérette (produits alimentaires divers ou alimentation générale) et donner l’idée d’un espace de monstration artistique où le public trouve toutes sortes de produits en se baladant dans les rayons. Zineddine Bessaï a traduit l’expression en français en jouant sur les mots «épicerie» et «peinture/pictura». Pour Mourad Krinah, le graphiste des catalogues, il s’agit là d’un label reconnaissable, accentué par les visuels des différentes éditions : une caisse enregistreuse, un carton d’emballage, un caddie, etc.

Il considère «Picturie générale» comme une «zone autonome libre» telle qu’elle fut définie en 1991 par le poète américain Peter Lamborn Wilson (Hakim Bey) qui, sans vouloir donner une définition précise de la TAZ (Temporary Autonomous Zone), décrit en s’appuyant sur l’histoire, – de la piraterie des XVIIe et XVIIIe siècles aux free parties de la musique électronique des années 1990 –, certaines modalités d’action qui ont donné lieu à des tactiques politiques cherchant à se libérer du contrôle de l’Etat, de l’économie de marché ou des jeux de pouvoir classiques, ce qui implique «certaines caractéristiques, telles que la mobilité, l’esprit ludique, la créativité et une volonté égalitaire et démocratique».

D’où l’idée de chercher des espaces qui n’étaient pas forcément dédiés à l’art : «Cette idée, poursuit M. Krinah, nous a permis de nous confronter à un autre public qui n’était pas familier de l’art contemporain et de nous situer par rapport à notre culture et à notre société.»

Une autre forme d’espace public alternatif est Brokkart, un entrepreneuriat culturel original, un lieu d’un art dans un appartement, qui désacralise la galerie, un lieu entre art et design, qui se sert du design pour financer le lieu d’art. Le lieu accueille des expositions d’art, de poésie, de design, des projets de recherche sur l’écriture autour de l’art et du design. La créatrice du concept, Hania Zazoua, elle-même artiste et designer utilise, dit-elle, «la couleur comme cheval de Troie pour présenter au final un art engagé, sociopolitique».

Elle a été rejointe par Svën et a reçu depuis 2005 des artistes en atelier, en résidence et pour des expositions: Adelkader Benchama, Faycal Berghich , Karim sergoua, Walid Aidoud, Mourad Krianah Oussama Tabti, Azzedine Bessai, Yasmine, Amal et Dina Chaouche, Sonia Merabet, Salim Zerrouki et Mizo, pour ne citer que ceux-là.

Si les plasticiens ont créé leurs propres bouts d’espaces publics, les musiciens ont eu recours aux plateformes pour leur diffusion : YouTube, Myspace, et naturellement Facebook. Ainsi, la jeune Raja Meziane, ou le groupe MBS (Ouled el Bahdja, les Enfants de la Radieuse, c’est-à-dire Alger), qui a ses attaches dans un quartier d’Alger, Hussein Dey, et diffusé sur You Tube ou Facebook : Farid Diaz, un de ses membres, explique que ce double ancrage, local et mondial, est constitutif de son identité : connecté et perméable à toutes les musiques actuelles (rap, rock, jazz, blues), il conserve un lien très fort avec son quartier, sa ville. «Chacun rend hommage à sa région, dit-il, sans être régionaliste».

Ce mix est l’un des traits de l’expression des Ouled El Bahdja, dont Soolking s’inspire pour le désormais célèbre La liberté, un autre est le langage populaire, la derdja parlée dans la vie quotidienne à Alger.

Mais leurs références locales ne s’arrêtent pas à la capitale, c’est aussi pour les musiques d’autres régions de l’Algérie, celles dont la vie quotidienne est pleine, le désert, avec notamment, Tinariwen, la montagne, avec des chanteurs comme Aït Menguellet et le raï oranais, le chaâbi, sans compter tous ceux qui, malgré leur disparition brutale durant les années du terrorisme, restent dans les mémoires.

Ces jeunes qui n’ont pas de contrats et n’imaginent même pas la possibilité d’une carrière, travaillent ensemble sur la base de relations libres. Sans formation particulière, ils accèdent au rap, qui est une forme assez ouverte pour permettre les mix, la création sans codes préétablis. Pour Farid Diaz, le milieu ne compte pas de «professionnels de l’art, mais des amateurs qui font de l’art», c’est de ce milieu que sont nés les chants des stades et notamment La casa del Mouradia (2017), chanson reprise par des milliers de personnes au cours des manifestations.

La culture du hip- hop s’étend aussi aux arts visuels: les street artists sont proches des musiciens. Dès 2015, un article de Liberté souligne l’émergence de cette culture dans toute l’Algérie (avec les interventions de Sneak, Youcef Krache, qui dialoguent avec le Barcelonais Mesa). Récemment créé, le collectif «L’art est public», né à Bejaïa, conforte aussi l’idée d’une culture populaire.

Positionnements artistiques et revendications. L’esprit communautaire à rebours des catégorisations

Le mode d’accès à un espace public, qui n’est pas l’espace institutionnel, peut-être en raison même des difficultés matérielles que cela engendre, définit un type d’artistes : M. Krinah parle à juste titre d’«esprit volontariste et communautaire.» C’est ainsi que les organisateurs des Picturies ont porté un «regard attentif sur ce qui se passe dans le milieu artistique, ainsi que sur les capacités émergentes dans les écoles d’art et les réseaux sociaux».

Ils ont ainsi repéré des projets de fin d’études à l’Ecole des beaux-arts, ou l’émergence de photographes, comme Youcef Krache ou Arslane Bestaoui. Au cours des manifestations, les artistes sont disponibles pour l’accrochage, la médiation avec le public. L’exposition est autogérée : pour la production des œuvres, la création du matériel promotionnel, le contact avec les médias, etc.

La scénographie est discutée entre tous les artistes afin de trouver une disposition cohérente et satisfaisante pour tout le monde. L’objectif principal est de montrer la jeune scène dans la diversité des techniques, des concepts et des outils.

Car ce que les artistes refusent en premier lieu, c’est d’être assignés à une catégorie – comme celle qui a surgi au lendemain des Printemps arabes – «artiste arabe», c’est-à-dire traitant de thèmes prédéfinis selon des médias volontiers grand public. Cette facilité dont se sont emparés le marché de l’art et une critique paresseuse est rejetée de manière quasi unanime au sein des artistes de Picturie au profit de l’affirmation d’une liberté de la création en dehors de toute instrumentalisation.

Les racines de la revendication : la conscience critique des années noires

La situation des artistes algériens qui se trouvent au-devant de la scène aujourd’hui, la génération des 35-40 ans, a été marquée par deux moments de l’histoire : en Algérie, les années de terrorisme entre 1992 et 2000, dans le monde arabe, ce qu’il a été convenu d’appeler les «printemps arabes» qu’un regard rétrospectif ne peut plus considérer de manière optimiste. Pour ceux qui avaient 20 ans en 1992, le temps a été volé.

Plongés dans un cauchemar comme tous les Algériens, ils ont vécu avec le sentiment chaque matin de commencer une journée dont ils ne verraient peut-être pas la fin : quand il regarde vers cette époque, le documentariste, Abderrhamane Krimat, se révolte contre ce temps volé d’abord dans les années de terrorisme, temps à jamais perdu dans cette période qui aurait dû être celle de l’insouciance, quelles qu’aient été les difficultés par ailleurs, mais aussi contre ce qui a été imposé comme conditions de vie pour prix de la sécurité, si, grâce à la rente pétrolière, dont une partie a été redistribuée, le niveau de vie des Algériens s’est amélioré sur le plan matériel, l’initiative s’est heurtée à des obstacles administratifs dans tous les domaines de la vie culturelle, cinéma, musique, arts plastiques.

L’énergie s’est heurtée à une immense inertie : son dernier film, Rêves et cauchemars, témoigne de ce mal-être. Eprouvant lui-aussi ce mal-être, Ammar Bouras s’est trouvé à la charnière de deux moments : celui de la stupéfaction politique, avec l’assassinat du Président Boudiaf, et les années de terreur qui ont suivi et celui où l’expression se libérait – ses videos Un aller simple (1995) et Tablodbord (2006) montrent cet entremêlement entre vie privée, charge érotique et vie publique.

De la première, il a fait une installation intitulée «Tag out», centrée sur le témoignage (l’artiste a assisté à l’assassinat de Boudiaf) mais dont il a fait aussi un mémorial à toutes les victimes, les esprits libres qui ont alors disparu. Donnant à réfléchir sur cette violence (comme sur la violence de la colonisation), Sofiane Zouggar, un des créateurs de Picturie, se penche aussi sur cette décennie dans son travail Memory of violence, installation dans laquelle à travers un système d’éclairage il sonde cette mémoire collective enfouie, donnant par là-même un statut au non-dit.

Le choix d’un point de vue rétrospectif donne une épaisseur temporelle à ses œuvres : ce qui intéresse l’artiste, c’est moins le rapport à une actualité immédiate ou proche que le jeu complexe de ce qu’elle véhicule comme silences. Une autre partie de son œuvre – qui n’est pas encore exposée – porte sur les événements de 2011, envisagés aussi du point de vue de la mémoire, dans le temps long de l’histoire. Son intérêt pour les ultras dans le domaine du football et le travail commencé à ce sujet il y a deux ans prennent aujourd’hui à la lumière du hirak un relief particulier.

Du printemps arabe au printemps algérien

L’énorme besoin de renouvellement que les artistes sortis des Ecoles des beaux-arts expriment depuis les années 2010 – nouvelles figures, nouvelles valeurs, nouvelles manières de vivre ensemble – prend corps aujourd’hui. Quel que soit le domaine concerné – arts visuels, spectacle vivant–, l’invention est partout : un patrimoine du hirak – figures, dessins, slogans, chants – est en train de se constituer.

Mais en marge de l’actualité brûlante, toute une génération d’artistes a travaillé et travaille encore sur l’histoire, les injustices, les blocages : cinéastes et documentaristes (Moussaoui, Sofia Djemaâ, Ounouri, Krimat, Ferhani, Kerkar, Bahia Bencheikh El-Fegoun…) qui, grâce à l’appui de leurs producteurs, ont porté dans l’espace public algérien les questions d’immobilisme, de conservatisme, mais aussi de ce qui fait lien. Dans le domaine musical, le rap et le raï ont véhiculé les mêmes thèmes.

Dès 2015, l’artiste Mizo figure une nouvelle génération en mouvement : dans le texte qui accompagne sur le site de l’artiste la série, on peut lire : «Une génération qui voit son avenir ailleurs. Où ? Peu importe.» Selon Mourad Krinah, l’intérêt que les plasticiens montrent pour l’actualité politique est aussi un processus d’auto-analyse psychologique : «Les artistes des différentes ‘‘Picturies générales’’ font partie de cette génération qui est née et a vécu dans les années noires et cela est visible dans leur travail. La nouveauté, ou la rupture, réside dans l’inscription des ‘‘Picturies générales’’ dans un contexte politique et social très actuel.

La première édition montrait une certaine ‘‘urgence’’: nous étions au lendemain des ‘‘Printemps arabes’’ et des questionnements qu’ils ont soulevés. Beaucoup d’artistes se sont penchés sur ces sujets (Fatima Chafaâ, Walid Bouchouchi, Sofiane Zouggar, Hicham Belhamiti, etc.), tout en montrant un grand degré d’introspection dans leurs œuvres.» Aux noms mentionnés par Krinah, on pourrait ajouter ceux de Mounir Gouri ou Fouad Bouatla à Annaba, de Saddek à Oran, parmi bien d’autres.

La dimension géopolitique, la réflexion sur le progrès, sur ce qu’Adel Bentounsi appelle dans le catalogue de la Biennale de Dakar «le dysfonctionnement politico-social» sont largement présents, mis en image et commentés avec humour par un designer comme Sven, à côté de thèmes universels comme le sens de l’avenir, les temporalités de l’existence humaine et souvent liés à eux, le thème de la mémoire est omniprésent jusque dans les créations textiles de Hania Zazoua, marquées par une tradition de savoir-faire, mais constamment actualisées dans de nouvelles figures en lien avec le contexte culturel et politique.

La place faite généralement à la mémoire dans l’histoire complexe de l’Algérie est frappante dans les œuvres d’un grand nombre d’artistes (et s’étend aussi aux travaux des artistes de la diaspora). C’est là un des paradoxes du mouvement actuel en Algérie : un retour sur l’histoire qui ne signifie pas un repli sur soi, mais au contraire une manière de faire un nouveau monde à partir des expériences du passé, de leurs émotions, rejet de l’instrumentalisation de la mémoire mais non rejet de la mémoire elle-même.

Dans la nouvelle génération d’artistes, les femmes sont largement présentes, qu’il s’agisse des cinéastes et documentaristes, de plasticiennes : si leur nombre est important, notamment en ce qui concerne les plasticiennes, si les femmes se sont ouvertes à des genres où elles sont de manière génrale minoritaires, comme la bande dessinée (Nawel Louerrad, Rym Mokhtari…), ce qui compte, c’est surtout leur détermination à disséquer sans concession la société, à poser les questions ouvrant ainsi la voie à des choix sociaux et politiques.

Certaines avaient constitué, il y a quelques années, un collectif d’artistes femmes «Makan» (au sens de «lieu» ou de «ce qu’il y avait»): au nombre de cinq – mais les membres pouvaient changer d’un projet à un autre –, elles s’étaient donné comme objectif d’aller dans des endroits éloignés pour mener des ateliers artistiques dans des villages et de profiter de ce moment pour créer des œuvres et les exposer sur place, il s’agissait de discuter avec les villageois.

Selon l’une d’entre elles, Amel Djenidi, ces expériences ont pris place entre 2015 et 2016 à Iguersafen, à Souamaâ (Kabylie), à Taghit (Sud) et à Mostaganem (Ouest), Amel Djenidi (vidéo-animation), Fatima Chafaa (photo-installation), Meriem Touimer (photo-calligraphie), Myriam Hammani (peinture-chant expérimental), Leila Saadna (photo-vidéo), Sonia Ahlou (vidéo-cinéma), Warda Mansri (photo-peinture) y ont participé. Même si pour des raisons de moyens et de disponibilité, les activités du collectif sont temporairement suspendues, il offre encore un exemple de cette solidarité et traduit par le choix des médias et leur hybridation ce désir de liberté, ce désir d’explorer de nouveaux champs.

Leur choix de quitter la capitale pour animer des villages n’est pas sans rappeler les enthousiasmes de la première génération d’artistes après l’indépendance. La movida algérienne, c’est une jeune et moins jeune génération qui, à travers ses questionnements, a exprimé le besoin de faire réfléchir sur une société dont elle est issue et sur le sens de la vie. Largement forgée par la solidarité, engagée contre les injustices, fortement marquée par la mémoire, elle est est ouverte à tous les champ du possible. 

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