L’urgence d’une gouvernance politique légitime

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L’urgence d’une gouvernance politique légitime

Face au risque de faillite économique

Parallèlement au changement du système politique exigé avec le départ de toutes ses figures «emblématiques» à travers l’impressionnante mobilisation populaire depuis le 22 février dernier, l’on parle de plus en plus de la nécessité d’aller vers un changement économique. En l’espace de huit semaines, les revendications ont évolué pour toucher progressivement tout ce qui a trait à la gestion des affaires sociales et économiques.

Cependant, certains acteurs et observateurs, conscients de la gravité de la situation, ont commencé à y travailler et ont déjà émis des propositions pour accompagner cette phase cruciale de l’économie.

C’était prévisible. «Après avoir exprimé à l’unanimité le rejet du système politique actuel et les solutions proposées jusque-là, les manifestants commencent à converger vers des revendications socio-économiques et cela va aller crescendo pour toucher des points spécifiques, telle la dégradation du pouvoir d’achat», nous fera remarquer à ce sujet l’économiste Mohamed Badis. Il y a, en effet, à travers les slogans l’expression d’une soif de justice sociale et d’égalité. Résultat d’une marginalisation cultivée tout au long de ces deux décennies en dépit de l’opulence qui a précédé la crise.

Cela pour dire que si le peuple a besoin de signaux forts en politique, il en a besoin également sur le plan socio-économique. Il s’agit donc de privilégier des propositions en mesure de faire face à la situation actuelle et de baliser le terrain à la transition. Laquelle s’annonce difficile. «La situation implique une solution politique rapide avec une nouvelle gouvernance et des personnes morales si l’on veut éviter la récession économique et la déflagration sociale de l’Algérie dont les impacts négatifs toucheront en premier lieu les couches les plus vulnérables», avertit dans ce cadre le professeur en économie, Abderrahmane Mebtoul.

Pour ce dernier, l’important est d’agir sur le fonctionnement de la société en fonction des rapports de force des différentes composantes politiques, économiques et sociales. «Seule une direction politique légitime peut faire les réformes politiques et économiques», précisera-t-il, comme pour souligner que les deux questions ne peuvent pas être traitées séparément.

Un point que soulèvera également l’expert Smaïl Lalmas, qui nous dira : «Il faut prendre en considération l’aspect économique pour toute proposition de sortie de crise. Et ce, d’autant qu’un bon nombre d’indices démontrent bien que notre économie est en souffrance.

C’est pour cela que j’insiste sur une solution de sortie de crise rapide pour aller vers la légitimité dans les trois mois, avec un Président qui sortira des urnes et un programme fort qui sera porté par le peuple.» Autrement dit, seul un gouvernement légitime au plan politique (même transitoire) peut concevoir et conduire des réformes sérieuses. Sinon, en attendant, le gouvernement Bedoui, fortement contesté, ne peut rien faire, mis à part la gestion des affaires courantes.

Là encore, difficile d’accrocher l’intérêt des uns et des autres. Même l’annonce de l’ouverture des dossiers liés à la corruption ne semble pas convaincre. Le plus important pour l’heure est de repenser, selon Abderrahmane Mebtoul, les liens entre l’éthique et le développement.

Menaces

Ce que soutiendra justement M. Lalmas, pour qui ce n’est qu’à travers une telle démarche que la crédibilité et la confiance seront rétablies pour réussir à mettre en marche un bon programme économique et opérer le grand virage vers un nouveau modèle qui s’appuiera sur la diversification. Et ce, après une période de marasme et de panne économique.

Mais faudrait-il encore accélérer le processus du changement. Car la situation économique va connaître une grave déchéance si aucune stratégie pour sa refonte n’est mise en place dans les plus brefs délais, a prévenu par ailleurs Smaïl Lalmas, lors de son passage au forum d’El Moudjahid, appelant à faire de cette mobilisation un déclic, «en s’appuyant sur cette énergie populaire qu’on croise tous les vendredis», suggérera-t-il encore.

Mais pour l’heure, les choses semblent incertaines. Les experts convergent d’ailleurs sur cette question : «Une période de transition politique indéfinie aura des effets néfastes sur l’économie», surtout que le niveau d’activité économique et celui de l’investissement sont déjà au ralenti depuis plusieurs années. Résultat de la chute des ressources des hydrocarbures qui a impacté la dépense publique et des tergiversations dans les décisions portant sur les stratégies sectorielles.

Les exemples sont d’ailleurs nombreux, à l’image de la prise en charge de la problématique du foncier industriel, celle du financement bancaire et de la question de la régulation des importations. Un dossier qui a fait l’objet, au cours de ces dernières années, d’une série d’annonces souvent contradictoires les unes que les autres. Avec ce retard dans le règlement de la crise politique pour répondre à la demande populaire portant sur le changement du système, l’impact pourrait être lourd sur l’économie.

«Une période de transition est synonyme d’attente pour les investisseurs, elle est porteuse de risques. Elle met les opérateurs économiques dans une situation délicate dans leurs projections dans l’avenir et dans leurs anticipations dans l’emploi des ressources», nous expliquait récemment (dans un entretien) l’économiste Mohamed Chérif Belmihoub. «Plus la période de transition dure, plus la situation économique se dégrade, alors il est souhaitable que cette période soit la plus courte possible», espère-t-il. Or, aujourd’hui, le temps est encore à l’attente.

Un audit des comptes de la Nation s’impose

Dans ce sillage, Mourad Goumiri, professeur associé, plaide pour un audit des comptes de la nation. S’interrogeant sur la situation économique et financière que vont trouver ceux qui auront à gérer l’après-Bouteflika, M. Goumiri estime que l’une des premières mesures à prendre après le départ du président et de son clan est un audit des comptes. Et ce, de manière «à avoir un diagnostic réel de la situation économique et financière et des engagements que le pouvoir antérieur a pris au nom de l’Algérie», expliquera-t-il dans une analyse adressée à notre rédaction.

Le «ménage intérieur reste possible après, un audit des comptes, mené par des experts qualifiés, avec des preuves irréfutables de la prédation durant les vingt dernières années et même plus», précisera-t-il, appelant à réaliser l’audit dans la sérénité et sous l’autorité des lois de la République, après que les expertises auront été entreprises. Car, il s’agit d’abord de répondre aux aspirations populaires de justice. Le collectif Nabni (Notre Algérie bâtie sur de nouvelles initiatives) a aussi inscrit cette solution dans les priorités résumées dans une tribune rendue publique la semaine dernière.

Transparence

Des mesures immédiates de transparence des comptes publics et d’accès continu des citoyens à l’information financière publique ainsi que la publication d’un état actualisé et consolidé des comptes de tous les déficits des entreprises publiques et autres établissements publics, depuis cinq ans, figurent au premier plan des suggestions de Nabni. Ce collectif met en garde contre une éventuelle faillite économique.

Se référant aux données publiées par la Banque d’Algérie en décembre 2018, le collectif parle de drame et met en relief la gestion opaque des finances publiques. Une gestion dont les conséquences pourraient s’aggraver, notamment sur le pouvoir d’achat des citoyens. D’où l’urgence de mettre en œuvre des mesures à même de limiter ces dégâts dans un premier temps.

«Il faut nous préparer à retrousser les manches, relancer l’économie sur de nouvelles bases et accepter à payer le prix et à faire les efforts à court terme, en attendant que la situation s’améliore», appelle Nabni pour qui «l’heure est grave» et «en l’absence de garde-fous, de transparence et de contre-pouvoir efficaces, la menace d’une recrudescence des actes de prédation est réelle, particulièrement dans le contexte actuel de changement attendu du personnel politique et de remise en cause de relations rentières dont bénéficient certains acteurs privés avec l’Etat».

Une situation qui impose d’autres mesures à mettre en œuvre dans la transparence la plus totale. Ce qui a fait défaut tout au long de ces dernières années, que ce soit pour la conclusion des accords avec des firmes étrangères, particulièrement dans le secteur de l’énergie, ou pour la conduite des projets et des investissements publics. Sinon, comment expliquer toute l’opacité et les zones d’ombre qui continuent à entourer certains chantiers ? Le cas de l’autoroute Est-Ouest est dans ce sens le plus édifiant.

Investissements solidaires

D’autres experts proposent de commencer à travailler dès maintenant en pensant à mettre en œuvre des mesures de solidarité de manière à ne pas pénaliser les couches défavorisées. Il s’agit de répartir les sacrifices équitablement. De même qu’il y a lieu d’encourager, par exemple, l’investissement solidaire. C’est-à-dire privilégier les projets créateurs d’emplois. «Les banques doivent orienter leurs crédits vers les projets susceptibles d’engendrer le maximum d’emplois avec une masse salariale qui devrait représenter 1,6 fois le bénéfice», suggère dans ce cadre Mohamed Badis.

Selon ce dernier, cette solution est une manière de contribuer à la lutte contre le chômage qui prend de plus en plus de l’ampleur chez les jeunes particulièrement. Ce qui s’est passée la semaine dernière au complexe sidérurgique d’El Hadjar, avec l’envahissement du site par des groupes de demandeurs d’emploi qui ont bloqués quatre accès du complexe provoquant la fermeture du haut fourneau n°2 (qui constitue le premier maillon de la chaîne de production sidérurgique) est un cas édifiant. Ces jeunes, en pleine révolte populaire, ont demandé leur recrutement immédiat.

D’autres scénarios similaires ne sont pas à écarter avec le déficit en offres d’emploi, particulièrement pour les jeunes diplômés.Les derniers rapports de la Banque Mondiale (BM) et du Fonds Monétaire International (FMI) publiés la veille de leurs réunions du printemps mettent d’ailleurs en garde contre la hausse du chômage.

Rappelant que les groupes de population affichant les plus forts taux de chômage restent les mêmes : 19,4 % chez les femmes et 29,1 % dans la tranche des 16-24 ans, la BM conclut que le principal défi pour l’économie est de renforcer sa résilience à la volatilité des prix des hydrocarbures, à la fois en atténuant l’impact de cette volatilité sur le budget et en diversifiant les sources de croissance.

Parallèlement, l’économie algérienne offre des possibilités limitées de réduction de la pauvreté en raison de la faiblesse de la croissance économique et du niveau chroniquement élevé du chômage. Le FMI, de son côté, prévoit un taux de chômage de 12,6% en 2019 (contre 11,7% en septembre 2018) et de 13,7% en 2020. D’où, selon les institutions de Bretton Wood, la nécessité d’accélérer les réformes structurelles. Ce qui ne peut se faire sans changement politique. Une situation qui vient souligner l’urgence d’une gouvernance politique légitime pour entamer le processus des réformes tant attendues.

El-Watan.com