Rania Hadjer, 24 ans, étudiante : Marche ou crève 

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Rania Hadjer, 24 ans, étudiante : Marche ou crève 

Du fond du cœur de Sa Majesté l’Algérie, l’artère populaire continue de battre. Inarrêtables, les insatiables de liberté ont bravé la canicule, et la soif de démocratie l’a emporté sur l’asthénie du mois sacré.

La déferlante populaire a, une fois de plus, envahi les rues, et ni les interpellations à la chaîne ni le défilé de délictuels sur le parquet n’ont suffi à calmer les ardeurs des épris d’intégrité qui réclament une justice pour tous et non une simagrée. La passion populaire ne s’essouffle pas et le verbe «vendredire» n’est jamais conjugué au passé.

Les douze coups du hirak ont sonné, annonçant la fin de la récréation à ceux qui ont fait de la médiocratie une Constitution.  Le 22 février, ils ont conjuré le sort et empêché la cinquième prophétie. Aujourd’hui, c’est pour déterrer les racines du mal qu’ils continuent d’user la chaussée.

Ils ont marché, une fois de plus, pour leur dignité prise en otage, et si le cacique reste sourd aux hommages, les Rolex achetées au prix de l’indécence indiquent qu’il est bel et bien l’heure de plier bagage.

Vous souvenez-vous, il n’y a pas si longtemps, face à la détermination de tout une nation, ils ont ri et nous ont souhaité bonne nuit ? Et bien depuis, nos rêves sont devenus la cause de leurs pires insomnies. Alors, permettez-moi, le temps de quelques allégories, de réaliser le fantasme qui miroite toutes les nuits dans les esprits de chaque habitant du pays :

Imaginons, le temps d’un instant, une justice libre et guérie de toute corruption. Imaginons des juges et des magistrats intègres et des avocats dont la seule mission est de défendre sans falsification. Je sais que cela relève de la fiction, mais nous n’avons rien à perdre, essayons !

Imaginons que cela fût possible et que la mère patrie se présente sur le parquet pour incriminer ceux qui ont fait d’elle une dénuée. Pour vous aider à imager, je vais vous la décrire telle que je la vois et telle qu’elle est. Je la vois debout, la tête haute et le regard fier coupant le souffle à l’audience par sa grâce et sa beauté.

Je la vois jeune et indomptable malgré tout ce qu’elle a pu endurer. Je la vois si riche dans sa simplicité, si humble malgré sa noblesse et sa royauté. Que dirait sa seigneurie l’Algérie si elle devait s’exprimer et faire le procès de ses geôliers ?  Du fond de ses trippes elle crierait «J’accuse», en toisant les coupables !

Et elle pointerait du doigt le clientélisme et ceux qui l’ont mené à son apogée au point de faire d’elle une entremetteuse au service du mauvais côté de la Méditerranée. Elle dénoncerait le culte de la personnalité et ses aliénés et ceux qui ont fait du cadre un totem d’immunité. Je suis certaine qu’elle parlerait aussi du clanisme qui l’a déchiré et de ses fidèles héritiers, de la clochardisation qui en a découlé.

A travers un rideau de larmes, elle fusillerait du regard les mercenaires de la moralité et ceux qui ont noyé la communication de lettres remplies d’absurdités pour étouffer sa soif de liberté. Tremblante, elle évoquerait le spectre du passé avec lequel on l’a si souvent terrorisée, elle dévoilerait les noms des pseudo-gardiens de la paix, la fabrication du consentement par l’intimidation et la lâcheté.

La gorge nouée, elle parlerait sans hésiter de ceux qui l’ont dépouillée au profit de l’oligarchie et de ses sujets, de la débauche qui en a émané. Avec rage, elle évoquerait la corruption qui n’a épargné aucune entité, même l’éducation a été touchée, faisant de la misère intellectuelle un état d’esprit et une normalité.

Elle aborderait le sujet de son identité, qu’on a voulu lui faire oublier, rendant la richesse de diversité une arme pour diviser ses localités et faire oublier les dessous de table, les pots-de-vin et les fiscalités impayées. C’est non sans peine qu’elle rappellerait sa dignité confisquée, l’injustice dont elle a été témoin et la partialité.

Elle ferait témoigner l’Histoire pour tous les crimes orchestrés, les libertés confisquées et tout ce qu’on a voulu enterrer. J’imagine que le juge n’écoutera même pas l’opposition, car devant tant d’abominations il ne reste aucune argumentation, la sentence tombera pour leur condamnation et la perpétuité sera la plus clémente des options.

Et si le juge l’interrogerait : «Qu’as-tu à reprocher à tes enfants ?», elle baisserait la tête et hésiterait à répondre à cette question,  elle choisirait le silence à coup sûr et tairait leurs maladresses. Par amour pour eux, elle n’évoquerait en aucun cas  leur manque de tact et leurs péchés, car elle sait qu’on leur a volé leurs rêves et leurs projets, qu’on a brisé tout espoir et perspectives d’avancer.

Elle ferait vœu de silence, même quand elle se rappellera de leur impuissance et de leurs regards détournés, elle se consolerait en sachant toutes les fois où ils ont été manipulés, où on a profité de leur témérité pour les tromper. Elle ne dirait rien de leurs abus, car elle se remémorerait toutes les âmes déchues, les corps perdus au fond des mers et des larmes qui ont coulées.

Elle omettrait sûrement d’évoquer les inflations et les impayés car elle sait qu’après tout, la «faim» justifie les moyens et l’amnésie collective dans laquelle ils ont été longtemps plongés. Elle ne ferait allusion qu’à une seule date, celle que tout le monde connaît, à ce jour où ils ont choisi de se relever pour la libérer.

Marcher ou accepter de crever, c’est l’ultimatum qui les a poussés à se rebeller contre le caporalisme et ses affidés. Elle pardonnera sans osciller toutes les fois où, eux aussi, ils l’ont maltraitée, car elle est certaine que par amour pour elle ils sont prêts à changer. Avec passion, elle témoignerait de la fois où ils ont défait ses liens et brisé ses chaînes, arraché ses baillons. Où le cri d’un peuple a fait sursauter toutes les nations. Voici le songe d’un procès qui devra être conté à toutes les générations concernées…en attendant que justice soit faite.

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