Au cœur des Aurès, les cèdres de Chelia sourient malgré le froid

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Au cœur des Aurès, les cèdres de Chelia sourient malgré le froid

Situés à quelque cinquante kilomètres au sud-ouest de Khenchela

Le paysage change sans préambule sur la route menant de Bouhmama vers Tizgouaghine, à quelque cinquante kilomètres au sud- ouest de Khenchela, dans les Aurès. La vaste plaine d’où surgissent des bâtiments neufs, des habitations inachevées et des pommiers nus cède la place, subitement, à une forêt de pins qui s’étale sur la terre et grimpe sur les parois des rochers, sous le ciel gris de décembre.

La route, large et bien bitumée, monte sans cesse pour atteindre au bout d’une demi-heure une jolie bâtisse en pierre, érigée à la lisière de la forêt de cèdres et de chênes. «Les chalets de Chelia vous souhaitent la bienvenue», annonce une enseigne suspendue au-dessus du portail d’entrée. L’établissement, relevant de l’Entreprise régionale du génie rural Aurès (ERGR), est accessible à toutes les bourses.

Les clients les moins exigeants, tels les étudiants et les scouts, peuvent s’offrir un lit à 500 dinars pour passer la nuit au dortoir. Les familles avec enfants auront à choisir entre six chalets, dont le prix varie, en fonction du nombre de pièces, de 3000 à 4500 dinars. On propose aussi des chambres spacieuses, à hauteur de 2500 dinars la nuitée. Le chauffage n’est pas très performant, mais le client pourrait compenser avec un appareil de chauffage électrique mis à sa disposition.

Selon son directeur, Rabah Abedi, les chalets de Chelia, qui disposent de 160 lits, accueillent environ 2500 touristes par an, parmi lesquels on compte des étrangers venus de différents pays d’Europe occidentale, mais aussi de Chine et d’Inde. «Nous travaillons pour faire de Chelia un véritable pôle touristique. Nous avons demandé aux autorités de construire un téléphérique qui mène au sommet de Ras Keltoum*, ou du moins goudronner la piste existante. Nous attendons aussi le raccordement de notre établissement au réseau de gaz naturel», confie M. Abedi.

L’air frais de la montagne aiguise les appétits. Au restaurant, le personnel se démène pour nourrir une horde composée d’une vingtaine de jeunes. Ammi Ahmed, le cuisinier, fait preuve d’indulgence avec les adolescents affamés qui remplissent de leur vacarme le paisible havre de Tizougaghine. Deux côtelettes d’agneau servies avec «lahmis»** et un plat de riz coûtent 700 dinars. La viande est facturée en fonction du poids, au prix de 1800 dinars le kilogramme.

«Nous allons passer la nuit ici. Demain nous allons monter à Ras Keltoum. C’est le deuxième plus haut sommet d’Algérie. Nous marcherons pendant trois heures pour atteindre le sommet, qui culmine à 2328 mètres», nous apprend un des jeunes venus de la wilaya voisine, Batna. Il veut entamer la nouvelle année avec une randonnée sur les montagnes de Chelia.

Beaucoup de touristes préfèrent rester dans les parages et se contentent de courtes promenades dans la forêt de cèdres. Les parents peuvent lâcher leurs enfants pour s’amuser dans l’aire de jeux installée dans le petit pré, en bas de l’hôtel. Pas très loin de là, une plaque commémorative plantée au bord d’un ravin rappelle, à qui veut la lire, qu’en 1960, la Main rouge*** exécutait les moudjahidine en les jetant d’un rocher haut de soixante mètres.

La tragédie des cèdres de Ouled Yakoub

Des vacanciers saisissent l’occasion de leur présence sur ce haut lieu pour admirer les montagnes lointaines, que l’on ne peut dominer que depuis Chelia. D’autres fument une chicha au pied d’un cèdre pluricentenaire, qui a fait le miracle de pousser sur la roche. Mais tous les cèdres n’ont pas sa chance.

La wilaya de Khenchela recèle 11 000 hectares de forêts de cèdres dont 4000 h à Chelia et 7000 à Ouled Yakoub. Si la forêt de Chelia est protégée en raison de l’existence de l’activité touristique, des «massacres» sont commis quotidiennement contre les cèdres de la forêt de Ouled Yakoub. «L’homme demeure l’ennemi principal des cèdres de l’Atlas***.

La coupe illicite du bois fait des ravages. Des cèdres de 500 ou 600 ans sont abattus clandestinement pour fabriquer des jattes très prisées sur le marché», révèle Hicham Kada, chargé de communication de la Préservation des forêts de la wilaya de Khenchela. Selon lui, les gardes forestiers ont besoin de plus de moyens, humains et matériels, pour lutter efficacement contre la coupe et le trafic illicite de bois. Les quelque 120 gardes forestiers en service ne peuvent couvrir les 146 000 hectares de forêt que compte cette wilaya située à 470 kilomètres à l’est d’Alger.

Le phénomène de la coupe illicite des cèdres est encouragé indirectement par l’absence de sanctions dissuasives, estime un garde forestier qui a requis l’anonymat. Il suggère une «révision» de la loi forestière qui date de 1984, de sorte à «durcir les sanctions» à l’encontre des auteurs des atteintes au patrimoine forestier. Car, explique-t-il, «même quand ils sont pris en flagrant délit, ces agresseurs de la nature s’en sortent avec des peines de prison avec sursis et des amendes légères».

Planter des pommiers en attendant le gaz

Les montagnards éparpillés au pied du mont Chelia – connu par beaucoup d’Algériens grâce à la marque de cigarettes du même nom – pensent surtout à l’hiver qui vient de s’installer. Les premiers flocons de neige sont arrivés dès les premiers jours de janvier, légèrement en retard comparativement aux années précédentes. Les nuits et les matinées sont glaciales. «Ajris», le verglas en chaoui, couvre chaque matin les routes, les champs et les maisons.

«Nous pouvons supporter tout en sortant pour travailler, mais nous avons besoin de chaleur dans nos foyers quand on rentre le soir. Les enfants en bas âge surtout ne peuvent pas supporter le froid», se plaint, Omar, 35 ans, de la commune de Lemsara. «Je travaille à Bouhmama et quand je rentre chez moi je dois couper du bois», dit-il en exhibant ses mains calleuses dont la peau est traversée de sillons, apparemment creusés par le froid.

Selon un autre habitant de la région, retraité de l’armée de son état, “le projet du gaz est programmé, mais on ignore pourquoi les travaux ne démarrent pas”.  Notre interlocuteur, un quadragénaire qui nourrit sa petite famille avec sa pension de demi-retraite, moins de 30 000 dinars par mois, ne demande pas trop à l.Etat : «Nous avons tout ici. Nous attendons le gaz pour chauffer nos maisons. C’est tout».

La population de cette région des Aurès est confrontée en outre au problème du chômage. Vu le nombre limité de postes de travail qu’offrent les services publics et en l’absence de sociétés économiques privées, les jeunes, notamment, se trouvent face à deux choix. Partir ailleurs ou cultiver des pommiers. Cette dernière option semble avoir convaincu bon nombre d’entre eux. Khenchela a d’ailleurs été classée première wilaya à l’échelle nationale en matière de production de pommes, avec 1,3 million de quintaux cueillis en 2018.

«Je me demande pourquoi on ne plante pas des pommiers dans les autres régions d’Algérie ?», s’interroge un arboriculteur aux sourcils grisonnants. L’homme, rencontré dans un café à Bouhmama, répondra aussitôt à sa propre question en déclarant : «Je crois qu’ils préfèrent les récoltes rapides, ils n’ont pas la patience d’attendre qu’un arbre grandisse pour donner des fruits». 

El-Watan.com