Bordj Menaïel : 975 ha de terres fertiles livrés au pillage et au diktat des indus exploitants

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Il y a 30 ans, la ferme pilote Ghalem Saïd faisait vivre des centaines d’habitants de la région de Bordj Menaïel (Boumerdès) et ses alentours. Cette entité agricole, d’une superficie de 975 hectares, symbolisait le travail dans toute sa noblesse. Ses vignobles, ses vergers agrumicoles et ses champs de blé et de cultures maraîchères s’étendaient à perte de vue.

Aujourd’hui, il n’en reste rien. Affiliée depuis 2016 à la société Frigomedit, une filiale du groupe Agrolog, cette ferme qui longe la RN12 se trouve dans un état catastrophique. Son riche patrimoine est livré au pillage, à la bétonisation rampante et au diktat des exploitants illicites. Les bâtiments qui font office de siège administratif ne sont qu’un amas de ruines. Rencontré sur place, aâmi Djemaâ (63 ans) y a travaillé «durement et fièrement» pendant 40 ans.

Cultures stratégiques, un vœu pieu

«Cette ferme était une poupée. Elle a été créée en 1989 pour assurer la production de semences et de plants de qualité et accompagner le programme de développement agricole dans la région, en fournissant aide et assistance aux agriculteurs. Avant sa dissolution en 2008, elle employait plus de 200 personnes. Elle réalisait un bénéfice de 15 milliards de centimes annuellement.

A l’époque, on y cultivait le blé, les pois chiche et autres produits stratégiques. On avait aussi plus de 200 vaches laitières, des forages, de grands hangars de stockage, des tracteurs et autres équipements agricoles. Malheureusement, tout a disparu. Il ne reste qu’une dizaine d’employés qui se roulent les pouces du matin au soir et qui attendent d’être payés depuis 10 mois.

Ces malheureux ne peuvent rien face à la maffia du foncier qui s’est accaparée de grandes surfaces de la ferme et qu’elle exploite dans l’indifférence totale des autorités», raconte-t-il avec amertume avant de nous inviter à une tournée à l’intérieur de la ferme et ses alentours pour constater l’ampleur des dégâts. De part et d’autre du CW151, des dizaines, voire des centaines d’hectares sont exploités sans autorisation par des habitants des cités environnantes. Certains cultivent de la pastèque et du melon, d’autres de la courgette et des carottes.

Point de champs de blé ou d’orge. La ferme, qui était destinée à développer les cultures stratégiques, change de vocation pour exceller dans les cultures spéculatives. Ces vastes étendues à haut rendement agricole ne contribuent guère à réduire la facture alimentaire qui a atteint les 5,894 milliards de dollars durant les huit premiers mois de l’année, dont 2,17 pour les céréales.

Un showroom sur des terres agricoles !

Pis encore, les vergers agrumicoles s’étendant sur 130 ha subissent des agressions au quotidien. Les oranges et les citrons sont cueillis à la faveur de l’obscurité par des gens qui semblent profiter de l’état d’abandon de la ferme. Malgré leur condamnation à des peines de prison par la justice, les indus exploitants refusent de quitter les lieux. Les quelques employés de la ferme avouent ne rien pouvoir faire contre eux.

«Les jugements, il y en a plus d’une centaine, mais ils n’ont jamais été appliqués sur le terrain. On a signalé le problème à nos supérieurs. Ils n’ont rien pu faire. Même les gendarmes n’ont pas bougé. On en a marre de cette situation. Si on me verse mon salaire, je ne reste pas une seconde de plus ici», tempête un employé, avec dépit.

Outre les exploitants illicites, la ferme fait face aux actes de bétonnage à outrance. Sa superficie se rétrécie comme peau de chagrin à cause de la multiplication des constructions illicites. En 2007, les services de l’urbanisme y ont recensé plus de 140 bâtisses. Leur nombre aurait triplé depuis. Inutile d’espérer l’intervention des services de la DSA, eux dont la direction à Boumerdès a été érigée sur un terrain agricole après l’abatage d’un verger d’oranger.

Plus loin vers la cité La Capère, les dépassements sont légion. Au bord de la RN12, un grand showroom de véhicules Renault a été érigé en R+2 à l’intérieur de la ferme. Du côté des Issers, une vaste surface agricole jouxtant un verger de pêches a été transformée en dépotoir.

Les partenaires privés indésirables

A l’est, vers le village agricole Omar, des camions déchargent depuis des années des gravats et autres déchets sur des terrains relevant de la ferme, devenue au fil des années une zone de non-droit et symbole de la faillite des politiques agricoles des gouvernements successifs. «En 2004, on a fait venir un Espagnol pour faire du maraîchage sous serre.

Il a injecté plus de 40 milliards avant de repartir à cause de l’accumulation de problèmes», relate un autre employé, désabusé. En octobre 2017 et après plusieurs années de délaissement, les responsables du groupe Agrolog engagent des partenariats avec cinq privés nationaux pour une meilleure exploitation de la ferme.

Cependant, la démarche n’a pas abouti. L’un des investisseurs préconise d’abord l’évacuation des indus exploitants. «On est venu pour entamer la campagne labours-semailles. On a ramené 7 tracteurs dotés de charrues, mais on a été chassés par les indus occupants. Ces derniers ont forcé l’entrée de la ferme et proféré des menaces à notre endroit.

Ce qui nous a obligés à évacuer notre matériel et quitter les lieux. Les responsables de la ferme ont contacté les gendarmes. En vain», raconte-t-il. Et de conclure : «Cette ferme est un trésor. Si on la laisse dans cet état, il est évident qu’on va acheter encore tout ce qu’on mange de l’étranger.

A l’aube de l’indépendance, 70% des exportations algériennes étaient constitués de produits agricoles. Aujourd’hui, on importe 7 millions de tonnes de blé annuellement. Si cela continue comme ça, on risque de devenir pire que la Somalie.»

 

 

 

7 employés sans salaires depuis 10 mois

Ils sont les victimes collatérales des changements répétitifs et improductifs du statut de la ferme Ghalem Saïd de Bordj Menaïel, à l’est de Boumerdès. Les sept employés de cette entité censée être un gisement d’emploi n’ont pas perçu leurs salaires depuis plus de 10 mois. Chaque jour, ils partent assurer la sécurité de ce qui reste de la ferme avant de revenir au bercail épuisés et désespérés sans s’assurer d’être rémunérés un jour. «On est tous des pères de familles et on a des bouches à nourrir, mais cela fait 10 mois qu’on n’a pas été payés. On est endettés jusqu’au cou. Parfois, on n’a même pas de quoi acheter une baguette de pain ou un sachet de lait pour nos enfants», se plaignent-ils.

Leur employeur, Frigomedit (entrepôts frigorifiques de la Méditerranée), chapeaute 11 fermes pilotes à l’échelle nationale, spécialisées dans le maraîchage et l’arboriculture. Néanmoins, cet organisme, dont le siège se trouve à Rouiba, semble lui aussi subir les contrecoups des politiques irréfléchies du gouvernement. Au lieu d’innover, ses responsables ont opté en mars 2017 pour la solution facile, celle d’octroyer les fermes aux partenaires privés. Une solution dont les résultats ne sont pas garantis en raison de l’opacité qui entoure les critères de sélection des futurs partenaires. Las de promesses sans lendemains.

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