Cherifa Bouatta. Professeure de psychologie : Mea culpa… Merci à la jeunesse de mon pays

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Cherifa Bouatta. Professeure de psychologie : Mea culpa… Merci à la jeunesse de mon pays

Je tiens à m’excuser vivement auprès de vous. Avant le 22 février, je pensais autrement – et je tiens à m’excuser encore une fois et tout de suite car ce que je vais dire va vous blesser – mais rassurez-vous, j’ai fait mon mea culpa ; je m’en veux d’avoir oublié d’ouvrir les yeux et les oreilles. Autour de moi on parlait de jeunesse perdue, sans repères, sans identification à «ses nobles aînés».

Jeunesse inculte, même celle qui fréquentait les universités. Combien de fois avons-nous répété, nous les enseignants universitaires, que nos étudiants ne lisent pas, ne sont pas motivés : il n’y a que les notes qui les intéresse.

On ajoutait, pour nuancer, que ce n’est pas de leur faute, le système scolaire actuel ne permet pas de développer la pensée critique, l’environnement social lui-même est un obstacle au développement du bouillonnement, aux turbulences, à la créativité des jeunes : pas de cinéma, pas d’activités culturelles…

Il fut un temps où l’université était le lieu de socialisation culturelle et politique. Sortis des jupons de la famille, l’étudiant accédait à un univers où circulaient des modèles d’identification, des idéaux politiques et sociaux : des professeurs engagés politiquement, des étudiants engagés, résonnant avec leur société, interpellant sur leurs droits, bref vivants et acteurs de leur destinée.

Les partis de gauche étaient présents et étaient de véritables écoles de formation, les berbéristes aussi… Qu’on ait été d’accord ou pas, cela permettait l’accès à une pensée plus ouverte sur le monde et la société. L’étudiant accédait dès lors à un univers où il pouvait se sentir acteur, actrice de son devenir. Et puis, plus important, cela fournissait des clés pour donner un sens à son existence et au monde, un idéal, à la sublimation et à la culture. D’ailleurs, cette jeunesse faisait vivre l’université en invitant des auteurs, en projetant des films, en organisant des débats…

Freud, dans Totem et Tabou, démontre le rôle de la culture au plan individuel et social. En effet, pour gérer les pulsions de destruction, pour faire face à la pulsion de mort, l’être humain se tourne vers la culture qui exprime les pulsions de vie. Et lorsqu’on parle de culture, on n’est pas forcément dans la culture élitiste, mais tout simplement dans ce qui fait lien, dans ce qui constitue le commun.

Car selon Freud, la culture est aussi un domaine d’expression et de projection de l’activité d’esprit humaine ; à l’inverse, le contexte culturel influence aussi le psychisme individuel. Par analogie avec le travail du rêve, la culture est un travail psychique dont le processus conduit au développement culturel de l’être humain aussi bien sur le plan individuel que social.

Dérive ?

Quant aux jeunes supporters des clubs de foot, ils étaient présentés comme des «bandes de voyous» qui peuplaient les stades les jours de match et étaient très violents. La presse rapportait souvent les violences dans les stades, les violences verbales et les violences physiques, le chaos que ces jeunes introduisaient dans la ville. Il fallait donc éviter de sortir les jours de match car la foule des stades était dangereuse.

Pour Ouled El Bahdja et les autres, je m’excuse de n’avoir pas prêté attention à tout cela. Car je me suis laissée prendre par la pensée dominante diabolisant la jeunesse, la présentant comme une sorte de horde sans repères ni idéal, incapable de penser sa société et d’y trouver une place. Cette pensée dominante édicte la dangerosité de la jeunesse pour empêcher de croire en elle, en eux… pour les stigmatiser.

D’ailleurs, la plupart seraient drogués ! Il n’y a qu’à relire certains écrits rapportés par la presse où, en dehors de toute enquête sérieuse et dûment documentée, on annonce que la drogue touche des enfants des écoles primaire, des adolescents… tous les jeunes. Des chiffres alarmants. Une jeunesse à la dérive. On a fini par faire nôtre cette représentation de la jeunesse. Mais je crois qu’il vaut mieux que j’utilise le «je» car d’autres personnes ont pu être plus perspicaces que moi et que quelques personnes autour de moi partageant la même représentation.

Découverte

Si le mur de la peur est tombé, le voile s’est levé et on a pu voir cette jeunesse dans toute sa pluralité, dans toute sa beauté, dans toute sa créativité. Mais je vais vous dire une chose : en fait, en regardant cette jeunesse largement stigmatisée, méprisée, n’ayant pas de repères… on parle aussi de nous, les adultes, acceptant ce régime, vivant dans l’inhibition et la sidération. Je crois au fond de moi qu’il s’est passé la chose suivante et là il faut aussi recourir à des mécanismes psychologiques pour essayer de donner un sens à ce que nous avons été pendant plus de 20 ans : représentés, gouvernés, encadrés par une classe politique incapable de proférer une phrase cohérente (djoumla moufida).

Le pays, dernier dans tous les classements internationaux, l’Algérie dans une impasse et la classe politique qui continue à pérorer… Et si des citoyens réagissent comme à Laghouat, à Ghardaïa, en Kabylie, le pouvoir en face avait pour seul objectif sa propre survie, sa propre continuité et menaçait du chaos : les roses peuvent transformer l’Algérie en Syrie, dixit un Premier ministre qui vient d’être débarqué par les siens. Il y a eu, pour revenir au mécanisme psychologique, une sorte d’identification à ce régime, à sa médiocrité, à ses incompétences. L’image qu’il nous renvoyait a fini par avoir de l’effet, à être intériorisée et tout le monde pensait qu’il n’y avait plus rien à espérer.

D’où le désir d’exil vers l’Occident qui a envahi tous les jeunes (et même les moins jeunes). Dans le même temps, cette société vivait, travaillait. Certains innovaient dans la culture. Le nombre de jeunes écrivains (en français et en arabe) au SILA est impressionnant, les expositions de peinture de jeunes, l’artisanat, les femmes qui créent… Mais tout cela, tout en existant, ne déchirait pas le voile de la cécité. Les stades grondaient…

Trauma

Par ailleurs, si le trauma colonial continue à traverser notre société, si la décennie noire n’est pas très loin, on peut aussi regarder ces «expériences» au sens que donne F.  Dubet à cette notion, d’un autre point de vue. L’expérience coloniale, la Guerre de Libération nationale ont été aussi de grands moments de résistance. Rappelons la résistance d’El Mokrani, de Fadhma n’Soumer, de Djamila Bouhired …

Rappelons le Printemps Noir où des jeunes se sont soulevés pour revendiquer le droit à la culture. Ils sont toujours avec nous, les Saïd Sadi, Mokrane Aït Larbi et autres(1).le 5 Octobre, pour la lutte contre le terrorisme, des milliers d’Algériens se sont mobilisés au prix de leur vie pour sauver l’Algérie. Certains y ont laissé leur vie et ils sont très nombreux.Une remarque, cependant, sur les banderoles des jeunes, on pouvait lire «Un seul héros, le peuple».

Il s’agit d’une réappropriation d’un slogan galvaudé par les tenants du pouvoir. Mais cette réappropriation est très judicieuse car les études sociologiques et historiques, aujourd’hui, s’intéressent justement à ceux que l’histoire officielle a tendance à occulter, c’est-à-dire aux classes populaires, aux populations qui sont toujours les acteurs principaux des changements sociaux. Ces résistants ont laissé un legs à cette jeunesse.

La transmission, même si elle n’est pas toujours exprimée clairement, est là. Des jeunes ont défilé avec la photo de Ben-M’hidi, ont acclamé Djamila Bouhired. Dans tous les cas et même s’il est trop tôt pour analyser et tirer des conclusions de ce qui se passe dans notre pays, une chose est sûre : ce «hirak» a permis de renarcissiser les Algériennes et les Algériens, c’est à-dire leur donner la possibilité de s’attribuer de l’amour parce qu’on se pense digne de s’aimer, qu’on a de l’estime pour soi et cela transforme un individu et le regard qu’il peut porter sur lui et sur le monde.

Car il arrive qu’on éprouve de la haine pour soi, en se pensant sans valeur et indigne de vivre, et là on parle de mélancolie. Pour survivre et vivre, l’individu a besoin d’avoir de l’amour pour soi, d’investir sa propre personne, cela ne veut pas dire qu’il désinvestit l’autre. Au contraire, il s’agit de s’investir, de s’aimer et d’attribuer une part de son investissement à l’autre. C’est dans ce cas de figure qu’on parle d’homéostasie interne et d’ajustement avec notre environnement.

C’est un amour pour soi et pour l’autre qui se met en place, lorsque l’environnement est suffisamment bon pour en favoriser l’émergence. Ces jeunes ont retrouvé la capacité de s’aimer et d’aimer l’autre et, par contamination, ils ont permis aux plus âgés de partager cet amour. Ils ont réhabilité toutes les générations.

Merci pour ce que vous êtes, merci d’avoir permis à ma génération de partager avec vous l’espoir d’une Algérie fière, dans laquelle «le commun» nous rassemble.

 

1 – Tout le monde aura compris qu’il s’agit d’une liste très réduite car le nombre de nos héros et héroïnes est autrement plus important.

El-Watan.com