Contribution : Le changement n’est pas toujours un fait de génération

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Contribution : Le changement n’est pas toujours un fait de génération

«Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il nous prenne par la gorge» W. Churchill.

Rien ne vient du hasard. Rien ne provient du néant». Nous voyons le monde dans lequel nous avons été façonnés à travers des lunettes qui sont elles-mêmes le produit du monde auquel nous appliquons notre regard. C’est dire que ces lunettes sont socialement constituées. En d’autres termes, de la réalité, nous ne retenons que celle que nous avons déjà en nous. Intériorisée, nous sommes conduits, sans interruption, à légitimer indéfiniment cette réalité tant que nous refusons de dépayser notre regard dans celui différent de l’Autre.

Or, rien n’est venu perturber ou chahuter notre manière de saisir ou de percevoir le monde depuis que les modes de sociabilité en œuvre dans les différents appareils idéologiques d’Etat (institution scolaire, religion, famille, syndicats, etc.) reproduisent à l’identique les façons de voir et d’évaluer ce monde qu’ils nous inculquent depuis l’indépendance.

C’est ainsi que des générations entières se sont formées dans le même moule, au point d’apparaître aujourd’hui comme clonées. En dépit des écarts d’âges qui peuvent les séparer, elles demeurent un tant soit peu jumelles malgré le temps qui passe et qui fait, dans les autres sociétés, germer les ruptures les plus saines pour le bénéfice de leurs institutions sociales.

De ce fait, le changement ne saurait trouver le berceau de sa naissance dans la linéarité naturelle ou biologique que peut offrir à tout observateur la succession des générations appartenant à une société donnée. Le changement, au contraire, est de l’ordre du programmatique dans la mesure où il est d’abord réfléchi pour être intégré dans le fonctionnement social qui a pour tâche de l’instituer réel et concret dans la trame de la vie quotidienne de chacun et de chacune.

Or, depuis toujours, les institutions, chez nous, sont comme réquisitionnées pour produire de la continuité et seulement de la continuité. Dans cette situation, se ferme immanquablement toute autre perspective devant le nez de la société qui devient alors inapte à concevoir le changement ou la rupture comme une catégorie de pensée. Si la continuité, pour se faire accepter, se donne comme argument le souci de rester fidèle aux racines, elle empêche, surtout, la société de se donner des ailes pour s’élever à la hauteur qui est la sienne sans renier ses origines.

Ces ailes sont indispensables pour la société qui a besoin de se dessiner un horizon à atteindre ou pour aller, encore bien au-delà quand se figent les racines qui nous ligotent à nos préjugés et à nos fausses certitudes. Voilà pourquoi à la différence des racines dont le culte conduit trop souvent à la mort, sinon au reniement de l’Autre, les origines maintiennent ouverts les multiples parcours que nous avons empruntés ensemble pour arriver jusqu’à chez nous.

C’est pourquoi vouloir aujourd’hui s’opposer ou résister au changement, c’est choisir de rester chevillés à «la tribu» au sein de laquelle on se représente le monde que l’on croit être le nôtre comme étant le seul monde possible. Le changement n’est pas toujours le propre d’une génération, il a pour source, très souvent, des individualités qui ont cette capacité d’être elles-mêmes le changement qu’elles souhaitent voir se produire dans leur propre société.

De telles individualités ont cette vocation ou ce destin de rendre possible la rupture nécessaire pour insuffler de la vie à une société pour le moins en souffrance. Il faut couper le cordon ombilical pour permettre au bébé de vivre. Ainsi, la rupture peut naître d’une paire de ciseaux. Cependant, cette rupture n’est possible que parce que la mère l’a rendu nécessaire pour que la vie puisse continuer autrement.

Se pose alors la question de savoir pourquoi la rupture fait peur, chez nous, à certains ? Elle est effrayante, en effet, pour tous ceux qui ont la crainte de se voir être délogés de certaines zones de confort dont le peuple se trouve dépourvu. A ce titre, la continuité est une sorte d’immunité pour celles et ceux qui n’acceptent pas de faire le deuil de la perte de ces zones de confort individuel ou collectif. Continuer, inlassablement, de prêcher et d’imposer la continuité depuis de très longues années est en somme l’aveu chaque fois répété d’une incapacité chronique d’être à la hauteur du changement qui risque de les bouleverser.

Voilà pourquoi ils choisissent de pérenniser un mode de gestion désuet du politique qui leur permet de durer sur un terrain de jeu où ils persistent à vouloir être à chaque fois les seuls à jouer, les seuls à arbitrer et les seuls, évidemment, à gagner. Pour se donner un sens et pour exister dans sa substance, chaque génération doit se démarquer de celle qui l’a précédée. Elle ne peut se construire que dans son opposition existentielle avec la précédente. Mais en l’absence chronique de cette opposition, les générations donnent la désagréable impression ici chez nous de se diluer, de se mixer, de se confondre l’une dans l’autre pour ne plus en former qu’une seule où l’âge cesse d’être le marqueur d’une époque particulière.

Si le changement est un mode de pensée particulier, la continuité est une habitude rentière. Il reste que les adeptes du «continuisme» ne sont même pas en mesure de nous donner une image vraie de la continuité. Dans cette dérive, ils oublient que dans la nature, comme dans les sciences qui prennent cette dernière pour objet, rien ne se perpétue dans la continuité. Assurément, ces adeptes ignorent que la continuité est une pure illusion. Mais aujourd’hui, dans la traversée du désert qui est la nôtre, cette continuité prend la forme d’un mirage.

De quelle continuité peut-on alors raisonnablement se revendiquer quand des appareils politiques s’associent pour dérober, sans scrupules, de notre récit national les pages les plus glorieuses de notre histoire dans le but de faire valoir une continuité, inexorablement engagée dans le canular, la gabegie et l’incurie ? Que partagent-ils vraiment avec les époques d’honneur, de fierté et de dignité de ce récit dont ils se servent aujourd’hui comme d’une simple opération de fardage pour le compte de leur visée politique ? Comment peuvent-ils, sans pudeur aucune, se vêtir d’habits qui ne sont pas faits à leur taille ?  

El-Watan.com