Et maintenant… que faire ?

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Et maintenant… que faire ?

Nous revoilà, pour la 11e semaine consécutive, dans la rue à réclamer plus de droits et de justice !

Affirmer que cette magnifique épopée restera gravée dans les hauts faits de l’Histoire de notre pays est un euphémisme. Espérons maintenant qu’elle accouche d’un projet à la hauteur de l’enthousiasme et de la détermination du peuple algérien.

Pour commencer, je dirais que l’un des faits majeurs de cette révolution nous le devons à notre jeunesse qui a accompli un acte symbolique historique : la mise à mort d’un concept qui a structuré la vie politique de notre pays depuis le mouvement national et Messali Hadj : celui du «père de la nation».

En exigeant et obtenu la démission du président Bouteflika, les jeunes ont enterré symboliquement le dernier personnage politique qui a voulu incarner la fonction du «père transcendant» en abusant des restes de la légitimité historique.

Ce parricide salvateur a enterré une fois pour toute la base idéologique sur laquelle a reposé le pouvoir politique en Algérie et tourné une page de notre Histoire.

C’est fini, il n’y aura plus de figure tutélaire qui viendra, un sabre dans une main et un Coran dans l’autre, s’imposer comme le «petit père du peuple».

Mais si la jeunesse a tourné une page et en a ouvert une nouvelle… malheureusement cette nouvelle page est désespérément blanche et nous peinons à la remplir !

Nous sommes encore dans l’émotion et l’enthousiasme ! Etonnés par notre témérité, sonnés par notre succès, heureux de recouvrer notre dignité et notre honneur perdu mais… impuissants à écrire la première ligne de ce nouvel acte de notre Histoire.

Pendant ce temps, la nature ayant horreur du vide et la politique encore davantage, ce que nous désignons comme «système» occupe le terrain et tente vaille que vaille d’en sauver l’essentiel.

Pendant ce temps, dépouillé de ses institutions politiques qui s’effondrent une à une, le pays est à la dérive !

Même si tout retour en arrière est inconcevable, nous sommes face à un vrai problème : comment faire pour sortir de la politique du «tout et tout de suite» pour apprendre à négocier les termes de la construction de notre avenir et pas seulement ceux de la reddition du «système».

Et pour commencer, qui est ce «personnage» singulier que l’on veut dégager et que l’usage désigne sous le vocable le plus flou et le plus mystérieux qui soit : le système ?

Depuis l’indépendance et la prise du pouvoir par l’armée et sa police politique, le pouvoir s’est ingénié à mettre en place des procédures, des règles et des institutions pour masquer les vrais centres de décision et protéger les «décideurs» de tous les aléas et risques liés à l’exercice effectif du pouvoir. Le pouvoir étant entre les mains de l’armée, ce sera la seule institution que l’on peut qualifier de solide et pérenne.

Toutes les autres institutions de la République n’avaient de sens que de constituer à la fois le masque et le relais du vrai pouvoir : l’Exécutif et son administration, le judiciaire et toutes les assemblées élues n’avaient d’existence que d’être au service du vrai pouvoir, sans légitimité populaire et obéissant au principe de la cooptation et du clientélisme

Je n’irai pas jusqu’à dire que ces institutions n’ont servi que les intérêts du pouvoir, ce serait injuste et faux, elles ont aussi servi à la redistribution de la rente, élément de base qui a structuré la relation entre le peuple et le pouvoir.

C’est à cette construction politique autoritaire, opaque et fondamentalement rentière que l’usage a consacré l’appellation «système», personne n’ayant pas réussi à mieux le cerner pour lui attribuer un qualificatif moins générique.

Or, depuis le 22 février et par la suite la démission de A. Bouteflika, par un jeu de domino, toutes les institutions de ce système s’écroulent. Les assemblées élues s’astreignent au silence, le gouvernement décidé à la hâte et accouché au forceps peine à s’imposer ne serait-ce que pour gérer les affaires courantes quant à la justice : ah ! la belle justice qui s’emballe à embastiller à tour de bras pour nous démontrer sa puissance et son indépendance reconquise, alors que ses propres magistrats et ses avocats battent le pavé pour exiger justement de «libérer la justice».

Il faut prendre en compte les leçons de l’Histoire : la Révolution française de 1789, en même temps qu’elle rédigeait la Déclaration universelle des droits de l’homme, installait la guillotine sur la place publique pour faire tomber les têtes des contre-révolutionnaires. Après le roi et la reine et beaucoup d’autres finira par arriver le tour de ceux-là mêmes qui commandaient à la décapitation ! Attention aux effets dévastateurs de l’intrusion de «la force des lois» dans le tumulte d’une Révolution avide de sacrifices.

Le pays s’est donc installé dans un vide politique sidéral dont la première conséquence est l’effondrement des institutions et l’exposition de l’armée dans un face-à-face avec la rue !

Il s’est installé ainsi depuis 11 semaines un ballet à deux corps dans lequel le hirak déploie sa force dans la rue et exige le départ du système et de ses têtes et l’état-major de l’armée qui répond d’abord en déployant le spectacle de sa puissance, avant de délivrer sa réponse le mardi en soufflant le chaud et le froid.

Les autres institutions se sont inscrites au registre des absents et n’interviennent que rarement et très prudemment lorsque la forme l’exige !

Au final, nous voilà dans une belle impasse :

1- Ecroulement des institutions politiques du pays dont il ne subsiste qu’un gouvernement impuissant et un intérim de la présidence qui semble agir à son corps défendant.

2- Une armée qui démontre chaque jour davantage qu’elle reste la seule institution solide mais dont l’exposition, sans corps intermédiaires, à la rue risque à la longue de l’user et de l’affaiblir.

3- Un hirak qui peine, malgré son incontestable succès, à transformer ses slogans en un programme politique clair et raisonnable et à désigner ses représentants pour négocier avec «le système».

4- Des réseaux sociaux qui s’imposent comme l’outil incontournable de la communication au sein même du hirak. Or, si cet instrument a montré toute son efficacité à mobiliser et à transmettre les messages du hirak, il nous a propulsés dans le monde mondialisé de la communication, dans lequel le pouvoir des algorithmes est phénoménal ! Phénoménal au point d’interférer avec l’élection présidentielle aux Etats-Unis ou avec le référendum du Brexit au Royaume-Uni ! Qu’en serait-il de notre révolution ?

5- Une société civile qui ne s’est pas montrée à la hauteur des défis du moment : constituée essentiellement par les élites des classes moyennes éduquées urbaines, elle découvre le gouffre qui la sépare de jeunes Algériens déclassés, mais instruits et s’éveillant à la chose politique sous la contrainte de la mal-vie et de la fameuse «hogra».

Face à ce constat, que faire ?

L’inquiétude commence à gagner le hirak et l’armée ne parvient pas à convaincre de son programme d’élection présidentielle du 4 juillet.

Lorsqu’on analyse les revendications de la rue depuis le 22 février, on constate d’abord que leur détonateur fut le sentiment d’humiliation profond que chacun d’entre nous a ressenti après l’annonce de la candidature de Bouteflika pour un 5e mandat. La revendication principale et première fut donc le rejet de cette élection et la démission du président-candidat. Ce qui fut assez rapidement obtenu.

Par la suite, les revendications ont évolué vers d’autres objectifs : «Système dégage et qu’ils partent tous !» A partir de ce moment, les choses sont devenues plus confuses et les attaques dirigées plus vers des personnes qu’à l’encontre des vices du système.

Or, si l’on a saisi la nature même du «système», on comprend aussi que pour parvenir à le «dégager», lui et sa garde prétorienne, ce sont toutes les institutions de la République qu’il faut mettre au placard.

Evolution largement en cours puisqu’il ne persiste aujourd’hui de l’Etat algérien qu’un fragile résidu !

Il me semble aujourd’hui que persister dans cette revendication extrême et sans nuance, c’est détruire ce qui reste de nos institutions et amener à l’inévitable : l’écroulement de l’Etat algérien.

Nous sommes donc face à deux choix : négocier avec le «résidu», ou construire notre projet de République sur des décombres ? Et rien n’est plus périlleux pour nous-mêmes et notre pays que de bâtir sur des décombres.

Sauf à vouloir aller au pire, il est évident qu’il faut ouvrir la négociation. Ce n’est ni trahir ni s’humilier que d’admettre cette logique qui finit par prévaloir dans tous les conflits, y compris ceux qui opposent des ennemis irréductibles et c’est loin d’être heureusement notre cas.

Au «système» de concéder encore un élément : abandonner cette idée absurde d’organiser l’élection présidentielle le 4 juillet et pour tout dire, abandonner toute idée dans l’immédiat d’organiser toute élection quelle qu’elle soit ! Il est clair qu’aucun Algérien ne peut croire une seule seconde que les institutions provisoires actuelles soient en mesure de garantir les conditions idoines pour l’expression libre des citoyens.

A cette condition, si les institutions chargées de l’intérim du gouvernement et de la présidence doivent demeurer pour garantir l’existence même de l’Etat, elles n’ont plus qu’un seule mission : créer les conditions de l’expression effective de la volonté populaire, puis de passer le témoin au pouvoir légitime qui en découlera !

Le hirak doit désigner des représentants parmi des hommes politiques sincères, les syndicats et les organisations crédibles de la société civile. Ces représentants entameraient des négociations avec les institutions actuelles, légales de l’Etat, avec pour objectif : installer une commission nationale indépendante chargée de mettre en place les conditions sécuritaires, administratives, juridiques et politiques nécessaires à l’organisation d’élections libres et honnêtes.

Cette commission sera totalement libre de ses travaux, les garanties de son indépendance et de l’application effective de ses résolutions seront assurées par l’armée, qui constituera l’arbitre impartial de cette négociation.

Ceci est possible en restant dans l’actuelle Constitution : les articles 7 et 8 peuvent constituer la base légale, constitutionnelle qui délivrera à cette institution créée par le peuple tous les pouvoirs pour construire une alternative solide et consensuelle de sortie de crise. C’est le sens même du compromis politique historique.

Il y a bien plus de risque à détruire au prétexte de «rupture» et du «dégagez tous !», que de travailler à la métamorphose de la première vers la IIe République. Le hirak a largement montré la maturité politique nécessaire pour soutenir l’accomplissement de manière ordonnée et pacifique de ce compromis.

L’occasion historique qui s’offre à notre pays pour effectuer le saut qualitatif qui nous fera passer d’un Etat rentier et autoritaire à une démocratie est unique. Elle ne se répétera pas de sitôt, il ne faut pas la rater ! Il faut donc apprendre à parler, à négocier et à effectuer les concessions nécessaires pour établir le compromis politique historique dont notre pays a besoin et pour lequel tant de sacrifices ont été consentis par notre peuple.

Ce n’est pas facile, c’est un chemin long et semé d’embûches, il réclame de la détermination et de la sagesse, mais c’est le seul qui permettrait au pays de sortir grandi et plus solide de cette tourmente.

 

 

Par Farid Chaoui  , Professeur en gastro-entérologie

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