Le fonctionnaire et la transition : De l’obligation de réserve au devoir patriotique

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Le fonctionnaire et la transition : De l’obligation de réserve au devoir patriotique

L’une des plaies béantes des politiques publiques de l’Algérie indépendante est sans nul doute la gestion des œuvres universitaires où la gabegie, encouragée par les services d’un système en déliquescence, s’est peu à peu amplifiée pour atteindre un seuil de non-retour. Ce qui est plus grave encore, c’est que cette plaie s’est mise à suinter sur le savoir et la recherche, tous enfermés dans la promiscuité d’un même secteur.

De nombreuses études menées sur cette gestion ont établi des états des lieux de plus en plus alarmants. Tout y est : petits larcins et malversations sur les commandes, factures et autres détournements de biens, trafic d’influence, pour en arriver à de véritables situations de monopole sur certains marchés. La pratique de la corruption s’est étalée telle une toile d’araignée enveloppant le secteur, pour s’imposer en tant que mode de gestion d’une enveloppe représentant plus de 30% du budget sectoriel, lui-même classé au quatrième rang dans le budget de l’Etat.

La réglementation est détournée et ni le sacro-saint code des marchés publics ni la loi sur la comptabilité publique et encore moins les textes fixant les responsabilités des gestionnaires n’ont pu contenir l’appétit des prédateurs, de plus en plus nombreux.

Attirés par le gain facile et encouragés par l’impunité, les candidats aux postes de gestionnaires des œuvres sociales ont compté parmi certains enseignants universitaires, qui n’ont pas hésité à échanger leurs diplômes, classes de cours et laboratoires de recherche contre un bureau administratif et un poste bien plus rémunérateur.

Certains s’en vantent auprès de leurs ex-collègues enseignants en affichant les montants faramineux de leurs nouveaux revenus, ajoutant, pour décourager les potentiels compétiteurs, que ces postes ne sont pas à la portée de tous, car il faut tout de même avoir une certaine audace et du cran pour assurer !

Arrivés en renfort, certains chefs de «syndicats» d’enseignants et travailleurs, d’«organisations estudiantines» et «politiciens» de tous bords se sont mis de la partie en s’érigeant en véritables «hommes d’affaires», pour le compte des fournisseurs qu’ils imposaient aux ordonnateurs publics.

Ces pseudo syndicalistes, représentants d’étudiants et politiciens, ont gagné en influence jusqu’à imposer les nominations aux postes de responsables des résidences et directeurs des œuvres dans les villes universitaires. La clientèle candidate à ces postes convoités étant nombreuse, ceux-ci se monnayaient et s’arrachaient dans une lutte de gladiateurs, à la chkara la plus pesante.

Rien n’a pu décourager les araignées prédatrices qui se sont jetées sur le service public moribond : ni les enquêtes des services de sécurité diligentées sur dénonciations ni même les dizaines d’arrestations de gestionnaires ou fournisseurs impliqués dans les affaires de corruption et de détournements.

Au fil des ans, la toile s’est peu à peu étendue attrapant dans son piège agents, responsables locaux, régionaux et centraux, fournisseurs et autres intermédiaires. Un seul exemple suffit pour illustrer cette délétère évolution : la rumeur persistante de la mainmise d’apparatchiks politiques (partis ?) sur le budget alloué au transport universitaire n’a pu être confirmée qu’avec l’apparition au grand jour d’un homme de main, choisi pour son «audace» et son «cran» qui a, peu à peu, conquis le marché pour finir par exercer un véritable monopole sur cette prestation.

Se sentant protégé par les donneurs d’ordres politiques et à l’aise dans un système maffieux, il a fini par sortir de sa tanière et s’imposer en s’immisçant, au grand jour, dans la gestion des dossiers du secteur, dans la campagne législative. Il a même pris des ailes pour investir dans les enseignements en lançant une formation supérieure privée.

Pour protéger de tels personnages de la toile-3issaba et leur permettre d’agir en toute quiétude, des mises en garde et menaces sont régulièrement lancées à l’intention de l’administration, dont la moindre action corrective devait s’attendre à une riposte en règle sous forme d’émeutes des étudiants, infantilisés, considérés comme «actionnables» au regard de la qualité de plus en plus déplorable de leurs conditions de vie en résidence universitaire.

Tant et si bien que les réformettes annoncées en grande pompe ne faisaient que voiler plus la face et instaurer la culture de l’omerta.

Les cadres du secteur, y compris certains très hauts responsables, assistaient, impuissants, au tissage de la toile et à la perte progressive du contrôle sur la gestion des œuvres universitaires. Ils n’ont eu de cesse d’attirer l’attention des premiers décideurs sur les dérives constatées au niveau de la gestion et sur les pratiques douteuses qui se développaient sous leurs yeux.

Par dépit, certains parmi eux ont refusé de faire partie des commissions chargées de ces réformettes, considérant que le secteur disposait de suffisamment d’études et d’analyses sur l’état des lieux appelant une réforme en profondeur. Pour l’élaboration d’une telle réforme, ont-ils suggéré, il n’est pas nécessaire de réinventer les règles de la bonne gouvernance. La source des problèmes liés à cette gestion sont connus, les solutions aussi, mais leur mise en œuvre doit être soutenue par la décision politique, ne cessaient de marteler ces cadres, en vain !

Pour le reste, il suffit de faire preuve de bon sens et de s’inspirer des expériences des autres pays dont les systèmes d’aide sociale aux étudiants sont proches du nôtre. Tous ces pays, y compris nos voisins maghrébins, ont apporté des changements dans les dispositifs pour la sécurisation des investissements publics afin d’éviter que les deniers consacrés à cette aide ne soient détournés de leur objectif principal : l’amélioration de la vie des étudiants et la contribution à leur réussite scolaire et citoyenne.

Ces cadres ajoutaient que les étudiants étaient loin d’être «actionnables», comme voulaient le faire croire les araignées de la toile, et qu’il suffisait de leur expliquer avec pédagogie et franchise que la gabegie qui régnait au niveau de la gestion des œuvres universitaires n’était pas une fatalité, mais qu’elle était due à un fonctionnement chaotique imposé par les prédateurs pour voiler leurs malversations.

Quel esprit logique n’aurait pas admis un raisonnement démontrant, chiffres à l’appui, l’écart entre les moyens publics mis à disposition et ce qui revient effectivement, en bout d’entonnoir, à l’étudiant ? Quelle conscience aurait accepté de continuer à servir d’alibi aux détournements et aux fortunes mal acquises sur le dos de l’étudiant ?

La vraie réforme aurait d’abord expliqué le rôle des œuvres universitaires sous leur forme originelle d’aide sociale donnant du sens au principe d’égalité des chances pour l’accès à l’enseignement supérieur. Elle aurait ensuite sensibilisé sur le rôle des œuvres dans la responsabilisation de l’étudiant, devenu jeune adulte, en lui offrant les moyens de s’initier à la gestion de sa propre subsistance, en toute indépendance.

Cette vraie réforme aurait enfin expliqué qu’en tant que soutien au développement de l’enseignement supérieur, les œuvres universitaires devaient comprendre aussi des formules d’encouragement et de stimulation du mérite pédagogique et scientifique.

Cette vision résumée en quelques mots devait, bien sûr, être concrétisée par des mesures rompant avec les formes actuelles d’attribution des bourses et de gestion des prestations, en décalage par rapport au niveau de vie et aux normes économiques et sociales.

Sous sa forme d’aide sociale, la bourse concernerait ceux qui en ont réellement besoin. Ceci n’exclut pas que d’autres formules puissent être proposées aux étudiants qui souhaitent acquérir une indépendance financière par rapport à leurs parents.
La gestion des prestations d’hébergement et de restauration serait extraite de l’emprise bureaucratique pour être confiée à des professionnels, sur la base de cahiers des charges élaborés soigneusement, en tenant compte des spécificités de la population estudiantine et d’un contrôle public rigoureux et intransigeant sur la qualité des biens et services proposés.

Les travailleurs des œuvres universitaires pourraient rejoindre ces opérateurs ou se regrouper pour créer leurs propres prestations de services. Les autres seraient redéployés sur les autres structures du secteur de l’enseignement supérieur.

Les diplômés de l’enseignement supérieur pourraient également investir ce créneau des prestations universitaires, devenu porteur.

D’aucuns rétorqueraient que cette externalité entraînera la prise en compte des coûts effectifs et, partant, l’application de la réalité des prix. Mais qu’à cela ne tienne ! Une revalorisation conséquente des bourses serait rendue possible grâce au gain résultant de la lutte contre la mauvaise gestion, le gaspillage et les détournements. Une analyse comptable simple pourrait rendre compte de ce manque à gagner et convaincre les esprits les plus récalcitrants.

Mais, ce qui est visé par dessus tout par cette réforme et ne peut être cerné par un simple calcul, c’est la dignité rendue à l’étudiant dont l’anéantissement est trop bien symbolisé par le ticket de restaurant universitaire maintenu à 1,20 DA depuis la nuit des temps, traversant les siècles en défiant toutes les règles économiques.

Bien que le coût du repas soit bien plus élevé, car indexé sur les prix du marché et greffé de surcoûts dus à la fraude et à la mauvaise gestion, le repas reste lui, aussi misérable que ce 1,20 da qui ne couvre même pas l’impression du ticket. Cette dignité est mise à mal aussi par l’état de délabrement des résidences universitaires. D’imposantes et belles infrastructures, ayant englouti des budgets de construction et d’équipement conséquents, sont réduites à des taudis après quelques années de fonctionnement, faute d’entretien et d’une gestion répondant à un minimum de rationalité.

Aujourd’hui, l’heure du changement a sonné et l’argument fallacieux de l’émeute brandi par les tenants du statu quo pour décourager les vraies réformes est battu en brèche par ces mêmes étudiants qui ont révélé au monde entier le niveau de logique, conscience et responsabilité avec lequel ils abordent les grandes questions politiques, économiques et sociales de leur pays.

Par leur cri, qui a résonné comme sorti des entrailles d’un seul homme, les jeunes ont fait comprendre que l’ère de l’infantilisation des jeunes adultes qu’ils sont, est révolue.

Ce cri traduit leur volonté de rejet d’un ordre établi dans lequel ils ne retrouvaient pas les valeurs transmises par leurs parents : s’émanciper par les études, assurer et préserver leur dignité par le travail, créer et s’épanouir par l’effort productif, contribuer activement au développement de leur chère patrie, respecter les plus âgés, les écouter et recevoir, par réciprocité, toute leur confiance…

Ce cri nous a ébranlés, nous leurs aînés, émus jusqu’aux larmes et mis brutalement face à notre conscience, pourquoi n’avons-nous pas crié aussi fort notre refus de l’ordre maffieux imposé dans la gestion des affaires publiques ? A-t-on failli en voulant à tout prix préserver, devant l’hydre contre laquelle le fonctionnaire n’est pas armé, les institutions publiques tout en sachant que les piliers de celles-ci étaient rongés par les prédateurs de tous bords et la clientèle qui les sert ?

Ne pouvions-nous rien faire pour précipiter la fin d’un système gangrené ? Bien sûr, nous préférons croire que notre entêtement, à notre corps défendant, a fini par triompher et que nous avons pu contribuer un tant soit peu à l’élan extraordinaire qui a entraîné jeunes et moins jeunes, avides de justice et de changement, tout en réussissant le miracle de maintenir les institutions sur pied, au moins symboliquement.

Notre vœu, maintenant que le cri de tout un peuple a insufflé un vent de renouveau, est que la reconstruction ne se fasse pas à partir des cendres. Les cadres honnêtes, que chaque secteur saura reconnaître, ont cette responsabilité de livrer leurs points de vue, travaux d’analyses et propositions sur les nombreux dysfonctionnements et les solutions préconisées. Ils ont accumulé une expérience et, pour certains, une expertise n’ayant rien à envier à celle qui vient de l’étranger, qui relèvent désormais du domaine public immatériel.

Dans cette transition vers l’Etat de droit et de démocratie tant attendue, l’obligation de réserve imposée à certaines fonctions doit être comprise comme le devoir de préserver ce capital immatériel, de le mettre à la disposition de la reconstruction et de le transmettre pour la relève.

Faisons donc notre devoir envers notre pays, sa jeunesse et les futures générations, réconcilions-nous avec nos idéaux, continuons à encadrer les jeunes cadres comme nous l’avons fait jusque-là dans l’ombre sans rien attendre en retour, mais, surtout, empêchons les opportunistes de tous bords de reprendre le contrôle sous des formes déguisées et, après, partons rassurés !

 

Par Nacéra Bensaïdane-Mezache,

Fonctionnaire

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