Le guêpier politique et la révolte du «hirak» algérien

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Le guêpier politique et la révolte du «hirak» algérien

Hakiki Nourredine. Professeur en sociologie

Le mouvement social, appelé le «hirak,  est apparu d’une manière soudaine en Algérie. Même le système «bouteflikien» n’a jamais imaginé un seul moment sur son «dégagisme» avec une exigence rapide. Et pourtant, le pouvoir politique en question a bien mis en place durant une vingtaine d’années, un processus social d’assistanat et d’aides dans tous les domaines : distribution de logements, augmentation des salaires, soutien des prix de produits de première nécessité (pain, lait ; essence ; électricité ; médicaments ; soins gratuits…).

Et la liste est longue, comme par exemple l’accès à de hautes fonctions de l’Etat de commis incompétents et appartenant au troisième âge. Même les zaouias ont été sollicitées, en plus de quelques partis dits du pouvoir, leurs appareils et leurs réseaux associatifs, et le grand syndicat de l’Union générale des travailleurs, sans oublier les organisations des moudjahidine et des chouhada. Bref, tout un programme économique, d’affaires pour certains oligarques produits sur mesure pour son allégeance.

Il est question, en effet, d’une stratégie machiavélique, accompagnée d’une dictature du cœur et de l’émotion, pour le maintien d’une paix sociale, et notamment la reproduction de ce système de Bouteflika. Le travail comme source de richesse et les intérêts généraux supérieurs du pays ont été mis entre parenthèse.
Et, pour l’exécution de ce projet pour les élections présidentielles, notamment le quatrième et le cinquième mandats, une structure organisée composée essentiellement d’entrepreneurs politiques et d’entrepreneurs économiques avec des associations préfabriquées et téléguidées pour l’action politique a bien été préparée.

D’où la naissance d’un clan familial bouteflikien, élargi à certains hommes d’affaires et certains commis de l’Etat à tous les niveaux (ministres ; walis ; maires ; chef de partis ; cheikhs de zaouia ; PDG d’entreprises étatiques et privées ; élus, syndicats et des organisations de masse… Rien n’a été oublié et mis de côté pour les actions et les soutiens afin que le président Bouteflika demeure à vie à la tête de l’Etat.

Bref, et pour résumer, nous pouvons identifier que ce système s’est bien doté d’une véritable «machine bureaucratique» composée de politiques et de commis de l’Etat-patron, pour l’élection présidentielle d’un cinquième mandat, malgré le problème de l’état de santé du président, notamment sa grave maladie et son absence totale des innombrables tâches et activités de l’Etat depuis le quatrième mandat.

Alors, comment comprendre et expliquer sociologiquement ce véritable guêpier politique et la révolte des algériens non-décideurs ou des «vaincus» ?

En tant qu’observateur et professeur de sociologie, et après avoir enseigné le module sur les «mouvements sociaux» à l’université d’Alger 2, je n’ai jamais imaginé une quelconque prémice d’un tel engendrement soudain de ce piège politique en Algérie. Même les laboratoires spécialisées nationaux et étrangers sont restés perplexes. C’est de l’incompréhension sur cette manière nouvelle d’agir, de penser et de sentir de notre peuple dans sa totalité avec toute ses classes sociales confondues. Même la psychanalyse ne peut aider pour la compréhension de ces tensions sociales.

Permettons-nous d’un essai d’analyse éphémère en mettant provisoirement les théories sur les mouvements sociaux entre parenthèse.
Parce qu’il s’agit, selon nous, d’un nouveau modèle algérien de révolte qui n’a absolument aucune ressemblance avec ceux dits du «printemps arabe» comme en Tunisie, en Egypte ou ailleurs, ou même le printemps français (ou européen) des gilets jaunes.

Notre «hirak», ou notre mouvement social, semble être un vrai modèle spécifique et typiquement algérien. Il est même très original, de par son caractère pacifique «silmya», sa capacité de mobilisation et de rassemblement. Et pourtant, c’est une révolte, une rébellion, une revendication contre le système dans sa globalité, une contestation contre l’Etat, en un mot «une révolution» pour une nouvelle République et un renouveau politique.
Même les slogans ne concernent pas pour le moment durant les dix derniers vendredis, la question du pouvoir d’achat et de la justice sociale. Mais uniquement le «dégagisme» immédiat du système politique dans sa totalité. C’est une véritable exaspération contre les conditions réelles de légitimité des institutions politiques émergées depuis plus de cinquante années.

Le «hirak» bouscule tous les «entrepreneurs politiques» corrompus et leurs hommes d’affaires, qui n’ont chercher qu’à agencer ou à manigancer les mécanismes de contrôle, par lesquels le gouvernement s’est trouvé tenu en bride plus au moins étroit par les gouvernés.

Déjà, durant les législatives de 2017, l’exigence d’un renouveau de la politique s’était apparue : 70% des électeurs se sont abstenus durant le vote ; c’était une onde de choc et un grand avertissement pour la suite des événements et c’était le manque de confiance entre l’élu et l’électeur.
La démocratie en Algérie semble donc avoir un sens «flottant» à partir de laquelle se structurerait un ensemble d’amalgames, de tensions, d’équivoques, de manque de confiance et du ras-bol des Algériens.

Par ailleurs la révolte actuelle du «hirak» n’a produit ni le désordre ni la régression dans notre société. Même notre jeunesse se ré-accrochent pour défendre les intérêts supérieurs du pays, leur lien entre nation et citoyenneté s’est donc réalisé durant cette conjoncture complexe an Algérie. Les jeunes par leur mobilisation dans le «hirak» semble avoir réalisé leur intégration sociale, et ils revendiquent un vrai suffrage électoral, une réelle distribution de la richesse, un mieux-être et enfin c’est aussi demandé à être reconnu comme des citoyens à part entière et affirmé, aussi son identité et sa dignité. Et, selon eux les «décideurs» actuels du pouvoir politique relèvent du passé, à cause de leur âge et leurs systèmes de corruption. Ils font désormais partie d’un autre temps de l’histoire.

C’est ici que nous pouvons comprendre les tensions entre l’éthique et la conviction et l’éthique de la responsabilité selon les termes prêtés au sociologue allemand Max Weber. Ces deux éthiques semblent désormais appartenir à cette nouvelle génération issue de notre jeunesse. Cette dernière veut tout «dégager», sans risquer de tout «arrêter». Et la préférence pour une nouvelle démocratie, une nouvelle république, un sursaut pour la dignité est l’exigence concrète et urgente du «hirak».

Parce-que l’idée selon laquelle «le peuple est la source du pouvoir» semble devenir comme étant irréversible par la force de l’évidence, comme d’ailleurs le principe de la majorité des algériens du «hirak». Et, il est dénoncé en même temps le «corporatisme» de l’intérêt général par une secte, un clan, ou uniquement les «anciens moudjahidine» et leurs héritiers. Il est demandé la mise en place de commis de l’Etat compétents, jeunes et totalement désintéressés, totalement dévoués au bien public de la «génération sociale» et à la réalisation d’un pouvoir de construction collective de l’histoire commune. D’où le refus actuel d’une élection présidentielle dans la précipitation, à cause du résultat des dissimulations des citoyens face aux décideurs et l’érosion de la confiance envers les dirigeants du pouvoir qui semble être le moteur du fondement de l’émergence de ce «hirak» algérien.

D’où la nécessité d’une nouvelle adéquation des principes de la constitution actuelle aux vœux des Algériens du hirak.
Ainsi, et pour faire vite, nous nous rendons compte de la crise profonde dans les sociétés maghrébines et arabes entre l’éthique des systèmes sociaux antérieurs de solidarités et l’esprit actuel de modernité. Par exemple : depuis l’indépendance à nos jours, c’est-à-dire plus de quarante années après, l’éthique et l’esprit de l’assabiya, selon le terme prêté à Ibn Khaldoun, coexistent toujours tout en s’adaptant à l’expression de l’intérêt général et supérieur, c’est-à-dire la représentation légitime du peuple et de la nation. C’est à travers cette idée devenue une morale que certains anciens moudjahidine se sont appropriés le pouvoir politique et l’Etat.

Et l’affaiblissement de cette fausse légitimité s’est ainsi ajouté à celui de la sphère électorale représentative.

Enfin, et pour bien comprendre d’une manière sociologique, proposons-nous juste brièvement de faire appel à la thèse d’Ibn Khaldoun. En effet, ce dernier nous enseigne que les fondements de la production du pouvoir politique sont les résultats d’une «assabiya» ou de plusieurs «assabiyates».

Pour lui, l’assabiya est définie comme étant une intégration socioéconomique, c’est-à-dire une intégration spécifique, caractérisée en particulier, mais seulement par la propriété privée et un esprit de corps par une solidarité particulière. Cette forme particulière d’intégration sociale a, selon nous, duré et résisté pendant quelques deux mille ans… car il ne serait pas exclu qu’elle ait existé chez les peuples berbères résistant aux Romains. Ibn Kaldoun n’aurait pas assisté à l’émergence d’un phénomène nouveau de la génération sociale, mais aurait seulement analysé une situation sociale déjà fortement établie.

De plus, les occupations ottomanes et françaises n’auraient pas dissout ces pratiques collectives du phénomène de l’appropriation-dépossession des richesses et des ressources naturelles grâce à la conquête du pouvoir politique…, mais dans une certaine mesure, ils auraient renforcé ou au moins renouvelé indirectement, en provoquant la résistance, le maintien définitif de cette solidarité menacée éternellement.

Il y a là, peut-être, l’explication pour bien comprendre l’esprit actuel de la démocratie, ses tensions, son amalgame et ses équivoques en Algérie et même au Maghreb et les pays arabes. Il s’agit, donc, selon notre thèse non seulement du maintien, mais d’une reproduction d’el assabiya à travers le temps qui n’entraîne pas une nostalgie ou une idéalisation de ce système d’appropriation-dépossession par une famille, une tribu, un clan, des entrepreneurs politiques, des hommes d’affaires, des décideurs…

D’où la contradiction interne à l’intégration sociale d’el assabiya puisqu’elle met en place à la fois la solidarité des mécanismes de l’appropriation-dépossession des ressources humaines et des richesses naturelles, par la conquête des pouvoirs politiques dans un nouvel âge des expériences démocratiques.
C’est le procès d’appropriation-dépossession dans el assabiya où la richesse serait appropriée à partir de l’accumulation du pouvoir politique. Alors que le modèle capitaliste où la classe bourgeoise serait parvenue historiquement à l’appropriation des pouvoirs politiques par la conquête des biens économiques et l’accumulation du capital. Les deux modèles sont diamétralement opposés. Ce sont deux procès différents.

Ainsi nous constatons l’existence dans l’âge actuelle du processus démocratique en Algérie, des mêmes processus antérieurs, c’est-à-dire l’appropriation des pouvoirs de décisions par une structure sociale de non-propriétaires privés, accumulant les pouvoirs de gestion de l’intérêt général et détruisant simultanément cette assabiya qui, cependant, dessine les voies de cette «appropriation-dépossession» des richesses naturelles et des ressources humaines.

En conclusion, s’agit-il en Algérie de l’engendrement d’une nouvelle lutte de classes ? S’agit-il de nouvelles distributions en classes ? Oui bien sûr, et non en même temps. Non puisqu’il s’agit d’un modèle social et culturel où les inégalités ne sont pas sur le type bourgeoisie-prolétariat. Et pour notre pays, nous retenons le mot classe, mais en proposant le terme «classe-projet» en insistant sur les processus que sur les structures. D’où la spécificité de notre hirak algérien en marche vers une deuxième république.

C’est vrai que la démocratie est une solution, mais elle est en même temps un grand problème. Et le mouvement social en marche n’est qu’à ses débuts et à sa naissance. Son paradoxe est l’absence d’une représentativité et le charisme de certains leaders.

Nous constatons avec, certes, beaucoup de nuance et complexité, qu’il est question d’une vaste évolution de l’Algérie vers de nouvelles formes de domination de classes, qu’elle s’opère en partie grâce à une illusion fondée historiquement sur un modèle qui a assuré la vie et la survie de notre société dans les périodes où elle était souvent menacée de disparition.

La première révolte du hirak semble concerner donc la lutte contre ce processus de la conquête du pouvoir politique à des fins d’appropriation-dépossession des richesses naturelles et des ressources humaines pour une quelconque classe sociale. Et c’est ce que les algériens nomment souvent comme un système. Cette révolte est néanmoins bien accompagnée par l’institution militaire.

Cette dernière, de par son professionnalisme s’est complétement transformée. Elle n’a pas cessé d’affirmer, qu’en plus de ses nobles missions de la sécurité des biens et des personnes, notamment de la défense du territoire national, de bien veiller à l’application de la constitution algérienne. Elle a même mené des tâches de lutte contre la corruption et la sauvegarde des intérêts supérieurs du pays. C’est la preuve que nos forces de sécurité accomplissent leurs devoirs, sans pour autant être intéressés par le pouvoir politique. C’est un véritable changement, combien noble, en ce temps de modernité et de changement.
D’où les interrogations suivantes :

Quelle démocratie voulons-nous dans l’Algérie d’aujourd’hui (2019-2020) ? Celle du peuple, de la nation, des individus, des mœurs, des cultures, du systèmes, d’el assabiya ? Une démocratie représentative, directe, d’opinions ? Un mixte de tout cela ?

 

Hakiki Nourredine. Professeur en sociologie

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