Le printemps n’en sera que plus beau

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Le printemps n’en sera que plus beau

L’enthousiasme des premières semaines de mobilisation du peuple d’Algérie en passe de fêter son printemps démocratique est retombé, sans rien perdre du souffle qui le porte et l’impulse, depuis ce vendredi 22 février 2019, où tout le pays a vibré à l’unisson d’une même voix et d’un même slogan : «Dégagez tous !», décliné sur tous les tons. L’expression pacifique d’une colère légitime.

Après huit semaines consécutives de manifestations, où la société dans l’ensemble de ses composantes, toutes générations et catégories sociales confondues, toutes les franges de la jeunesse réunies, étudiants et chômeurs en rangs serrés, hommes et femmes sans distinction, s’est dressée dans la force de tous ses ressorts, affranchie des menaces et intimidations de toutes sortes, comme elle le fit depuis toujours dans les grands moments de son histoire contre la tyrannie du plus fort.
La patrie de Ben M’hidi et Abane Ramdane a été ramenée à une quasi-ère coloniale, où l’injustice ne cède en rien à l’arbitraire, où les libertés inhérentes à la citoyenneté n’ont de réalité que leur évocation dans les discours officiels.

La Révolution citoyenne que vit actuellement le pays aurait pu être baptisée «Révolution du sourire» et rejoindre dans les tablettes de l’Histoire la «Révolution des œillets» au Portugal. Hélas, au regard de la tournure qu’ont pris les événements ces derniers jours, ce sourire s’est crispé au fil des semaines, avant de s’effacer sur un goût d’amertume.
Le chef d’état-major de l’armée a quasiment répondu à la rue et ses cohortes de manifestants, qu’en fait de transition démocratique, il faudra attendre des jours meilleurs. Au propre et au figuré, l’armée a pris son parti, celui de la caste au pouvoir et ses démembrements «oligarcho-financiers».

Et, comme s’il s’agissait de vite faire oublier ce mauvais rêve de démocratie qui habite irrépressiblement le peuple, l’élection présidentielle est fixée au 4 juillet. Tout est dit. Il n’y aura ni assainissement du paysage politique ni dialogue avec l’opposition et encore moins une nouvelle Constitution fondatrice de la IIe République. La date de l’élection présidentielle laisse juste le temps de mettre en place les organes de la fraude, d’actualiser ce fameux fichier électoral, objet de toutes les manipulations, et imprimer les bulletins de vote. Les méthodes du régime ont suffisamment fait leurs preuves pour craindre un quelconque dérapage quant à l’issue du scrutin.

Le peuple se réveille abasourdi, non d’un mauvais rêve, mais d’un rêve d’espoir qu’il crut après des semaines de manifestations à portée de la main. Quelle crédulité que de penser le «système» capable de s’immoler sur l’autel de la démocratie ! Le rêve a tourné court.

Comment interpréter les propos du chef d’état-major lorsqu’il déclare solennellement que l’armée et le peuple ont les mêmes aspirations, que l’armée ne peut ignorer la volonté populaire consacrée par les articles 7 et 8 de la Constitution, que les revendications du peuple ont été entendues ? Faut-il penser que le chef d’état-major subirait lui-même la pression des caciques du système ? Certes, pas au regard du poids écrasant de l’armée.

Comment expliquer que l’institution militaire prône pour la sortie de crise la mise en œuvre concomitante des articles 7, 8 et102 de la Constitution, et que finalement il ne soit fait strictement application que de l’article 102, qui confère l’intérim au président du Conseil de la nation et ouvre une période de 90 jours au cours de laquelle est organisée l’élection présidentielle ? Quelle place a donc été réservée à l’expression de la volonté populaire ? Pourtant, le peuple exige de manière récurrente une transition démocratique, selon le principe de l’alternance au pouvoir. Faut-il comprendre que ce principe n’a pas la même connotation d’un côté et de l’autre ? Pour l’un, il revêt un sens restrictif, qui se réduit de manière purement formelle à des élections.

Pour l’autre, la compréhension de l’alternance du pouvoir suppose un certain nombre de conditions préalables qui en assurent l’effectivité et la transparence. Les élections ne sont que l’aboutissement d’un processus qui doit démontrer une crédibilité dans son déroulement et sa finalité. Et ce n’est pas la promesse d’une institution nationale collégiale et souveraine, à laquelle sera dévolue la mission de réunir les conditions nécessaires de préparation et d’organisation d’élections honnêtes et transparentes, qui saura faire illusion.

A la lumière de ces constatations et d’autres, tout indique que le chef d’état-major de l’armée, sous couvert de la légalité constitutionnelle, fait abstraction de la transition démocratique avec tout ce qu’elle implique de mesures fortes aux plans politique et institutionnel en vue d’extirper les racines du régime. Estimer que la garantie d’une élection présidentielle transparente est de nature à assurer la crédibilité des résultats est un raccourci hardi et indéniablement discutable à bien des égards.

Ce que réclame le peuple, manifestation après manifestation, n’est pas réductible à des élections, fussent-elles transparentes. Celui-ci attend la mise en œuvre d’une véritable transition démocratique où l’opposition, au sens propre du terme, sera associée par le biais de ses figures emblématiques à sa définition et son ordre séquentiel décliné dans le temps. Un tel processus nécessite dans sa durée globale entre 6 et 12 mois. Comment imaginer un instant que d’ici le 4 juillet, date prévue de l’élection présidentielle, soit en à peine un peu plus de deux mois, une transition politique soit possible ? C’est autour de ces questions préjudicielles que se situe le nœud gordien du règlement de la crise qui affecte l’Etat dans son essence et ses fondements.

La lettre et l’esprit de l’article 102 de la Constitution sont antinomiques avec un processus de changement des structures du système. Dans la logique de cette disposition, on peut aisément déduire qu’un Ahmed Ouyahia, ex-Premier ministre et cheville ouvrière des dérives que dénoncent avec véhémence les populations aux quatre coins du pays, sera candidat au titre du RND, ce parti sans racines sociales ni identité, créé de toute pièce en vue d’apporter sa caution au régime et contrecarrer le FLN si d’aventure ce dernier montrait quelques velléités à s’émanciper du pouvoir en place. On peut déduire sans risque d’erreur que les partis de l’alliance présidentielle et tous ceux qui ont participé à la reconduction de Bouteflika pour un quatrième mandat et à la tentative manquée d’un cinquième mandat avec ses mises en scène dignes de guignols, seront en bonne place dans la course à la magistrature suprême.

Et pourquoi ne pas imaginer «l’homme providentiel» soudain surgir sur la scène politique et recueillir comme par magie tous les suffrages ? Rien n’est à exclure. Les dés sont pipés. Nul n’est dupe d’un régime qui ne recule devant aucune perfidie dans la mesure où la fin justifie les moyens.
A présent, les masques sont tombés, tandis que la tentation à la répression se précise jour après jour, ce qui ressemble parfaitement à la nature d’un régime inquisiteur, policier, liberticide et manipulateur.

La destitution de Bouteflika sous la pression politique marquerait-elle la limite au-delà de laquelle rien ne sera plus concédé ? Le pouvoir a décidé de s’en tenir là. L’octroi de l’intérim, en vertu de l’article 102 de la Constitution, au président du Conseil de la Nation, après que les deux chambres du Parlement réunies en congrès se soient prononcées, indique clairement cette volonté.

Le bras de fer qui oppose le peuple et l’armée est significatif de la désagrégation du lien historique qui les unit au sein de la nation. L’institution militaire n’a pas été à la hauteur des attentes légitimes du peuple dont la revendication première est l’institution d’un Etat démocratique et social. Dans cet ordre d’idées, dans un Etat aux valeurs démocratiques établies, quelle force s’imposerait par son poids dans la vie politique de la nation ? Le peuple, la jeunesse ou l’armée ?

Dans le système actuel, qui d’autre que l’institution militaire peut jouer le rôle d’arbitre entre le peuple et ses gouvernants ? Elle seule est en mesure d’assumer une telle mission, sauf que son impartialité patente la disqualifie totalement. Dès lors, faute d’institution susceptible de se substituer à l’autorité militaire ou la supplanter, l’impasse politique qui en résulte aggrave la profondeur de la crise et l’amplifie dans toutes ses dimensions.

La transition politique réclamée pacifiquement par le peuple est devenue un motif de culpabilisation, au prétexte qu’un dessein antinational inspiré par des parties étrangères vise à déstabiliser le pays, semer la discorde au sein de la société et détruire les institutions de l’Etat. Il ne resterait plus qu’à avouer sans détour que le peuple fondateur de l’ENA (Etoile Nord-Africaine), du MTLD et du PPA au plus fort de la colonisation, n’est pas suffisamment mûr pour la démocratie.

Comme à chaque fois que la pérennité du pouvoir est menacée, les vieux démons sont appelés à la rescousse. Mais ni les professions de foi tardives, ni la répression qui se profile à l’horizon, ne sont susceptibles d’influencer le cours de cette révolution citoyenne. L’Histoire est en marche. Les combats d’arrière-garde sont voués à l’échec.

Le régime cherche vainement son salut dans une Constitution qu’il a piétinée sans le moindre scrupule, tant de fois modifiée selon les caprices d’un Président égocentrique. Avec le départ de Bouteflika, la Constitution est devenue caduque, étant consubstantielle à un régime scélérat frappé d’obsolescence. Selon le principe que «l’accessoire suit le principal», l’intérim du président du Conseil de la Nation est nul et non avenu, au même titre que la nomination du gouvernement et de l’élection présidentielle projetée.

En ce huitième vendredi de mobilisation, le peuple rejette d’une seule et même voix la sortie de crise initiée unilatéralement par le pouvoir en place. Il la rejette sur le fond et dans la forme. Devant la surdité des dirigeants, il ne désarme pas. L’arc des forces est tendu de part et d’autre. La situation est chaque jour un peu plus chaotique.

Force est de constater que la balle est dans le camp du pouvoir auquel la rue ne laisse qu’une seule option, l’amorce d’une véritable transition encadrée par des personnalités de l’opposition réelle et non celles qui portent la souillure du régime Bouteflika, aujourd’hui dénuées de toute légitimité, fût-elle constitutionnelle. Faut-il compatir aux larmes de ceux qui se prétendent victimes collatérales du clan présidentiel ? Le peuple a fait tomber le mur de la peur, que les tenants du pouvoir n’érigent à la place un mur des lamentations.

Partis politiques indépendants et non réversibles, associations et organisations authentiques de la société civile, syndicats autonomes, ordres professionnels, étudiants, jeunes de toutes catégories sociales, doivent redoubler d’ardeur. Le combat continue plus que jamais. A cette étape cruciale, la ferveur revendicatrice ne doit pas faiblir. Le fleuve imperturbable de la révolution citoyenne suit et poursuit son cours. Le combat ne tardera pas à porter son fruit. Le printemps n’en sera que plus beau.

 

Par Djamal Kharchi , Ex-directeur général de la Fonction publique. Ecrivain

El-Watan.com