Parachever le contrat national

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Parachever le contrat national

Nacer Haddad. Président de l’association culturelle TITT, militant pour tamazight et la démocratie

Cela fait onze semaines que les Algériennes et les Algériens ont entamé, par millions, dans un élan souverain, la réappropriation de leur destin. Chaque semaine, ils réaffirment leur détermination, ils maintiennent le cap, ils montrent leur clairvoyance et leur lucidité en mettant en échec les tentatives de manipulation élaborées par les officines du système.

L’exemple de cette semaine nous vient de Djelfa. Le décors était bien planté, des officines travaillant dans l’ombre pour l’élaboration, des guignols politiques et médiatique pour le show, le tout pour montrer que «l’armée entourée du peuple fait face au complot ourdi par les Berbéristes».

Les citoyens de Djelfa, en chassant les guignols et en affichant l’emblème amazigh aux côtés du drapeau national, ont d’une façon cinglante renvoyé les missionnaires du pire en leur signifiant que l’identité nationale dans sa diversité ne peut faire l’objet de manipulations politiciennes et que l’armée et son chef ne peuvent se substituer à l’Etat de droit, objet et but de leur révolution pacifique.

Au-delà des attributs de cet acte 2 de la révolution, entamée en novembre 1954, qui ont ébahi le monde entier par leur caractère massif et pacifique, le soulèvement du 22 février se caractérise par la clarté et la précision du projet politique qu’il propose au pays. Il s’agit du recouvrement de la souveraineté du peuple, de la pluralité assumée de l’identité nationale et de la volonté d’édification de l’Etat national.

L’observation de la dialectique des forces en présence montre que la jeunesse algérienne, dans une confrontation pacifique et directe avec le système militaro-policier, est déterminée, d’une part, à recouvrer la souveraineté nationale confisquée par l’armée des frontières depuis l’indépendance, et d’autre part, à rapatrier l’Etat national kidnappé puis squatté par des spoliateurs-laudateurs, sans dignité et sans honneur.

En réponse, chaque semaine, le chef d’état-major de l’armée, qui après avoir rappelé l’obligation du respect de la «Constitution» et son soutien au peuple dans un discours lénifiant, adopte dans les actes une posture d’opposition radicale à la trajectoire libératrice des Algériens.

Contre la volonté de tout un peuple, il déploie sa feuille de route qui consiste à organiser une élection présidentielle le 4 juillet sous prétexte d’un prétendu respect de la Constitution, et à délivrer ses oukases à la justice qui procède à des arrestations spectaculaires parmi le personnel militaro-politique tombé en disgrâce et les oligarques qui ont perdu leur protection dans le cadre des luttes claniques.

Le recours à un constitutionnalisme factice, pour l’opposer à un peuple dépossédé par un pouvoir illégitime d’essence mafieuse de ses attributions souveraines par la violence et la fraude, n’est en fait qu’un procédé de régularisation comptable entre les mains de voleurs politiques.

Aucune lutte contre la corruption aussi sincère soit-elle, aucune arrestation aussi réjouissante soit-elle ne peuvent se substituer au travail d’une justice indépendante, émanation d’un Etat de droit et d’une souveraineté exercée dans un cadre serein par les Algériennes et les Algériens.

Plus grave encore, le chef d’accusation de «complot contre l’armée» porté contre Saïd Bouteflika et les généraux Toufik et Tartag pour avoir organiser des réunions dites clandestines, et qui auraient justifiées leurs arrestations, est sans commune mesure avec le pillage du pays que le trio a organisé des décennies durant, et les crimes de sang qu’ils ont commis avec leurs acolytes, notamment en Kabylie au Printemps 2001.

En réalité ces arrestations ne dupent personne, c’est juste une réaction violente dans le cadre de règlements de comptes claniques, doublée d’une manipulation vulgaire qui consiste à abaisser la révolution fondatrice du 22 février au niveau d’une simple colère contre la corruption et le pillage du pays.

Il est illusoire de croire que la régénération d’un système à contresens de l’histoire par la reprise en main d’appareils rebuts, tels que le FLN, le RND, TAJ, le MPA et consorts où pullulent les foyers d’argent sale et les prédateurs de tout acabit à la recherche de protecteurs, peut constituer une perspective politique pour l’Algérie du XXIe siècle.

Il est pathétique de penser pouvoir contenir la démocratisation de l’accès à l’information, rendue irréversible par la révolution numérique, par des médias publics corsetés et des chaînes de télévision  offshore aux programmes insipides, faisant office d’organes de propagande dignes de l’ère congelée du goulag soviétique.

Il est naïf de se persuader que l’on pourrait dérouter le parachèvement de la révolution de Novembre, c’est-à-dire du contrat national fondateur, par la mise sous embargo de la capitale chaque vendredi, en fermant les accès par les forces de l’ordre et en empêchant physiquement des citoyennes et des citoyens d’y accéder pour exprimer librement leurs opinions politiques.

Il est périlleux pour l’avenir et même l’intégrité du pays de continuer à saboter toute forme d’intermédiation sociale et politique par la précarisation des partis politiques, des syndicats autonomes, des associations et organisations de la société civile, déjà extrêmement fragilisés.

En fait, l’équation est simple. Dans la perspective d’éviter un face-à-face avec la rue très dangereux, l’armée se doit d’admettre que le schéma de gouvernance qu’elle a mis en place au lendemain de l’indépendance et protégé depuis est la principale cause du chaos qui guette le pays.

Elle se doit aussi d’accepter que la corruption, l’abus, la régence du pays par les réseaux d’allégeance dans lesquels prolifèrent des individus sans envergure, sans honneur ni éthique qui frisent le mercenariat et la gestion de l’économie par la délinquance et la rapine sont les conséquences de ce système de gouvernance, qui en est la cause.

Elle se doit enfin de se soumettre aux exigences du peuple, déterminé à exercer sa souveraineté et à édifier un Etat de droit, et qui n’admet plus l’hypothèque qu’elle exerce sur le pays. En d’autres termes, l’armée a besoin de faire sa mutation. Elle doit assumer son passage, sa mue d’une armée république à une armée républicaine.

Dans cette optique, les Algériennes et les Algériens sont et resteront déterminés, par leur mobilisation massive, pacifique, disciplinée et inscrite dans la durée, à disqualifier toute tentative de sauvetage du système mortifère et de ses hommes par une quelconque élection organisée par un personnel politique frappé d’illégitimité, honni par la population, et une administration qui s’est rendue experte en fraude, avant la mise en place de mécanismes à même de réintroduire la confiance, d’assurer l’ouverture des champs politique et médiatique et de garantir un processus électoral qui répond aux normes internationales.

Le mouvement du 22 février, qui se conçoit comme une reprise du cours révolutionnaire pour parachever le processus de libération entamé en Novembre 1954, perturbé par les luttes de pouvoir qui ont vu s’imposer par la violence l’armée des frontières, a d’ores et déjà inscrit une grande victoire à son actif. Par le choix de l’unité des rangs et de l’option pacifique comme axe stratégique, il a réhabilité le projet Algérie tel que voulu par les pères fondateurs, gravement remis en cause par la spoliation violente de la souveraineté populaire.

Son ampleur se mesure bien sûr par le nombre, mais aussi et surtout par la floraison et la multiplication des débats engagés par toutes les franges de la société au niveau des médias, des universités, des familles et même dans les lieux publics. La réappropriation par la jeunesse algérienne des espaces de liberté d’une façon irréversible finira par inscrire le destin algérien dans une perspective de modernité, c’est le sens de l’histoire, c’est inévitable.

Les débats populaires auront à analyser et proposer dans le calme et la sérénité un mode opératoire en mesure de prendre en charge et de répondre aux deux grandes problématiques escamotées, toujours différées et rejetées par la violence clanique, en l’occurrence l’identité nationale et l’édification d’un modèle d’Etat de droit intégrateur, en mesure de traduire la pluralité et la diversité culturelles, linguistiques et identitaires des différentes communautés du pays, dont le destin a été scellé par le contrat national de Novembre.

Un modèle d’Etat qui répond aux standards internationaux en matière de démocratie, de liberté d’expression, de garantie des droits de l’homme, de promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes, de protection de l’environnement et de conservation de la biodiversité.

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