Peut-on édifier une IIe République sans définir un projet de société ?

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Peut-on édifier une IIe République sans définir un projet de société ?

Nous sommes sur la voie de la réalisation de notre rêve, d’une deuxième République, une Algérie meilleure et prospère. Notre espoir est la naissance de cette nouvelle Algérie criée haut et fort par ce hirak, tellement espérée par le Congrès de la Soummam.

Une République où vivraient ensemble, en harmonie, des citoyens égaux en droits et devoirs, réconciliés avec leur histoire millénaire et leur personnalité algérienne. Des citoyens acceptant en toute conscience leurs différences, qu’elles soient culturelles, cultuelles ou de couleur de la peau (rappelons-nous le triste épisode de Miss Algérie originaire d’Adrar).

Si nous souhaitons éviter de revivre les expériences malheureuses subies par le peuple depuis l’indépendance, nous nous devons d’ouvrir le débat sur l’ensemble des sujets de société. Même ceux jugés tabous. Certaines craintes, exagérément ressenties certes, mais qui ont tout de même essayé de diviser le hirak, ont créé polémique parmi les manifestants, comme le régionalisme, l’égalité hommes-femmes, le devenir même du secteur éducatif, ou la place de la religion dans la société.

La seule revendication du peuple pour le moment reste le départ immédiat de tout le système, mais les revendications précédentes ne peuvent être dissociables de la démocratie.

En remettant certaines revendications à plus tard, j’ai bien peur qu’on soit toujours ancrés dans le réflexe de nos aînés, dirigeants de la Révolution, qui ont reporté ces points à après l’indépendance.

Notamment en ce qui concerne la dimension berbère de la personnalité algérienne, (la crise «berbériste» de 1949 qui a secoué le mouvement national). La réponse à la revendication de la composante berbère de la dimension algérienne a été exclue. ( Nous sommes des Arabes ! Telle a été la réponse) allant jusqu’à la répression en Kabylie en 1980 et 2001, laquelle, pour préserver le système, n’a pas hésité à mettre en danger l’unité nationale et la cohésion de la société.

Sur la place de la femme, après que cette dernière eut été encensée par le Congrès de la Soummam, («Nous saluons avec émotion et admiration l’exaltant courage des jeunes filles, des jeunes femmes, des mères et épouses»), elle connut après l’indépendance une régression de ses droits, jusqu’à l’adoption, en 1984, par un Parlement FLN acquis déjà aux idées islamistes, l’infâme Code de la famille.

Il en est de même de la religion, bien que la plateforme de la Soummam stipule que «la Révolution algérienne n’est ni une guerre civile ni une guerre de religion». Or, dès l’indépendance, on décrète que l’islam est religion d’ Etat, excluant de fait la minorité de la population algérienne d’autres confessions.

Plus grave, ceci a permis au pouvoir d’abord la manipulation de la religion à des fins politiques (comme le discours du président Boumediène sur la Révolution agraire, justifiant celle-ci par des versets coraniques ainsi que ces opposants utilisant d’autres versets pour le combattre).

Puis l’ouverture de la Télévision algérienne, par le président Chadli, à des chouyoukh du Moyen-Orient, qui ont contribué à formater l’esprit de notre jeunesse. Enfin, la récupération de la religion par des groupuscules ou des partis politiques, qui ont abouti à la décennie noire.

Donc depuis l’indépendance, nombreux sont les ratés concernant l’harmonie de notre société qui n’ont pas pu permettre à notre belle Algérie de se hisser au niveau des sociétés modernes.

Je souhaite ainsi souligner la nécessité de clarifier certains axes de réflexion.

Premièrement, l’Algérie doit s’approprier ou se réapproprier son algériannité. La personnalité algérienne s’est constituée au cours des siècles, par l’apport de traditions et de cultures venant se greffer à son amazighanité.

En effet, de par son histoire, l’Algérie a constitué le creuset dans lequel se sont fondues de nombreuses civilisations. De par sa géographie, elle constitue un lien humain, économique, sociétal et linguistique, entre l’Europe, l’Afrique sub-saharienne et le Moyen-Orient.

Même si l’Algérie se définit comme appartenant à la sphère culturelle arabo-islamique, on ne doit exclure ni son origine amazighe ni les cultures acquises connues comme «butin de guerre».

Ainsi, c’est sans complexe qu’on fête le 1er jour de l’an hégirien (awel Mouharam), le Nouvel an amazigh (Yennayer), ou bien le Nouvel an grégorien.

C’est aussi sans complexe qu’on s’exprime dans sa langue maternelle «deridja» ou «amazigh», mais aussi en arabe classique ou en français, «butin de guerre», comme le disait le défunt Kateb Yacine. En instaurant de la darija comme langue dans les écoles en début de scolarité pour un meilleur apprentissage, on ne prouve que la fierté de notre passé, chose qu’on attend toujours pour nos enfants.

Deuxièmement, si l’islam est reconnu comme religion d’Etat, on exclut de fait les minorités d’autres confessions, et cela est donc une atteinte au vivre-ensemble. Comme le déclarait le défunt Boudiaf dans son premier discours aux Algériens, «la patrie appartient à tous, et la religion à Dieu».

Avec cette loi de la Constitution déclarant : «L’islam est religion d’ Etat», aussi sensible que soit la question, on touche à un acquis fondamental de la démocratie concernant «la liberté de pensée et de croyance».

Ainsi l’islam, même en étant religion majoritaire du peuple, doit être protégé de toute manipulation politique ou idéologique, de quelques parties qu’elles soient, y compris l’ Etat.

Troisièmement, comment peut-on permettre à une femme d’accéder à un poste de responsabilité, tel que ministre, donc de pouvoir prendre des décisions dans son secteur pour tout un peuple, toute une nation, alors qu’on lui refuse de décider de son propre avenir sans tuteur (en cas de mariage, de divorce ou même d’héritage).

Pour la dignité de la femme, il y a nécessité d’abroger le Code de la famille, de faire d’elle une citoyenne à part entière, avec l’égalité parfaite avec l’homme au regard de la loi. Enfin, concernant l’école, des réformes dans ce domaine sont nécessaires (les recommandations de la commission Benzaghou sont restées lettre morte).

On doit apprendre à nos enfants l’esprit d’analyse, on doit développer leur sens critique et leur sens du raisonnement. L’apprentissage doit se faire d’une manière plus moderne, en phase avec notre temps, en utilisant les trois langues, l’arabe classique, le français et l’anglais, en plus des langues maternelles : la deridja et/ou le tamazigh.

Permettant donc à nos enfants une facilité d’apprentissage et donc une facilité de communication. Je ne peux dans cette contribution sur le projet de société ne pas aborder, même brièvement, l’organisation de l’Etat, qui reste très centralisée.

Dans la plupart des Etats modernes, la centralisation se fait par une régionalisation. La région doit d’être le cadre de pilotage des plans nationaux, économiques, sanitaires, scolaires, culturels, sportifs ou autres.

Elle ne doit pas être une instance consultative, mais surtout exécutive. Ainsi, elle mettra en œuvre les plans nationaux en fonction de ses spécificités sur le terrain.

Comme elle peut se développer en fonction des besoins de sa population. Les régions peuvent aussi coopérer entre elles, en fonction de leurs richesses et leurs besoins pour un développement commun.

D’un point de vue économique, loin de moi la prétention d’être un économiste. En m’exprimant en tant que citoyenne ayant la conviction que les bases d’un Etat social sont : une répartition équitable des richesses nationales, le développement de la valeur du travail, le redéploiement du tissu industriel et des entreprises étatiques, l’encouragement du secteur privé créateur de richesses et d’emplois, sur une base de lois et du Code du travail établi par l’ Etat.

C’est en toute humilité que je présente ces axes de réflexion sur le projet de société. J’ai le souhait que ces différents points soient débattus et enrichis dans des cadres organisés par notre Révolution en cours, pour que tous ensemble nous puissions vivre à l’avenir dans une société apaisée. C’est par le débat que les sociétés avancent.

On connaissait l’océan Pacifique, alors à nous, peuple algérien, de présenter et de porter notre Révolution pacifique.

 

Par Soumia Mohammed- Brahim Mihoub

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