Souvenirde Aziz Chouaki

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Souvenirde Aziz Chouaki

Depuis l’annonce de son décès, que j’ai reçue comme un coup de poignard au cœur, un souvenir de Aziz Chouaki a ressurgi du tréfonds de ma mémoire et s’est mis à tournoyer dans ma tête avec une lancinante obsession. T. S. Elliot avait bien raison : «April is the cruellest month (avril est le plus cruel des mois)»!

Un jour d’été bien bleu, comme seuls savent l’être les jours d’Alger, Aziz (Allah yarehmou) m’appelle pour me proposer d’aller à la plage. C’était vers 1978, je crois, il avait acheté une vieille Ami-8 crème, qui roulait très bien et qu’il surutilisait pour explorer les rues et routes d’Alger et ses environs. Notre service national accompli, en partie ensemble, à la base navale de Tamentfoust (main droite en berbère et ex-La Pérouse), nous étions alors tous deux entre deux devenirs : reprendre nos études littéraires d’anglicistes et caresser le rêve d’écrire – «pour toujours écrire», disait-il.

La route vers la plage de Moretti était étroite, bordée d’arbres plus verts que partout ailleurs, me semblait-il, peints à mi-tronc de chaux ; le doré du soleil caressait nos cils et le vent de la mer toute proche nous emplissait les poumons. Une cassette de jazz égrenait des notes cuivrées qui nous faisaient rêvasser.

Arrivés à la plage, nous nous installâmes et passâmes une agréable après-midi à nous prélasser sur le sable chaud, à nous baigner dans le vert émeraude de la mer et à discuter de littérature, beaucoup, de politique, un peu, et d’un zeste de sport. Au soleil déclinant, nous nous préparâmes à partir et c’est en marchant pieds nus sur le sable, que nous vîmes, dans un coin de la plage, une petite fille qui pleurait à chaudes larmes. Aziz s’arrêta, la considéra un bref moment et se dirigea vers elle ; je le suivis.

La petite fille, de 7 à 8 ans tout au plus, était assise sur le sable à côté d’une minuscule table basse couverte de toutes sortes de bonbons, chewing-gum, cacahuètes et autres sucettes. Aziz se pencha sur elle, et lui demanda dans cet arabe d’Alger qu’il maîtrisait à la perfection :

– Qu’est-ce qui te fait pleurer, fillette ?

Entre deux sanglots déchirants, la petite fille, cheveux ébouriffés et peau rendue mate par le soleil d’été, lui dit :

– J’ai perdu tout l’argent des bonbons que j’ai vendus toute la journée et quand je vais rentrer à la maison, mon père va me gronder.

– Et combien tu as perdu, lui demanda Aziz ?

– 5000 (50 DA), dit la petite fille.

J’ai pensé : 5000 (50 DA) ! Cela fait beaucoup d’argent ! A l’époque, le journal El Moudjahid coûtait 40 centimes, une baguette de pain 50 centimes, une place de cinéma 3 DA à la Cinémathèque et 5 DA dans les plus belles salles d’Alger, un ticket de bus El Harrach-Alger, 80 centimes…

Aziz se redressa, sortit son portefeuille de la poche arrière de son jean et en tira un beau billet de banque de 50 DA, couleur vert-de-gris, et le tendit à la fillette. Celle-ci le regarda, puis fixa le billet, hésita et le prit avec des doigts tremblants, son visage alors s’éclaira du plus magnifique des sourires ! Aziz lui sourit en retour et me fit un signe de la tête pour dire : «On part ?» Tout simplement.

Voilà donc de qui me reste de plus précieux de Aziz : sa grandeur d’âme naturelle. Lui qui était une personnalité solaire qui attirait, comme des phalènes, tous ceux qui l’approchaient – et l’aimaient –, savait aussi être une phalène que le malheur des autres rendait solidaire.

Ce qui me reste de mon magnifique ami de jeunesse, c’est cette image de lui, grand et mince, aux cheveux mi-longs, au visage de sage Yaqi, penché sur une petite inconnue pour effacer sa détresse et peindre le plus merveilleux des sourires sur son visage d’enfant.

Crois qui veut croire, en ce qui me concerne, et j’en ai l’intime conviction, c’est ce sourire qui, aujourd’hui, est la clé de son Paradis.

Repose en paix, Aziz, frère de toutes nos veillées d’infinie espérance.

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