Des «saints du quotidien»

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Des «saints du quotidien»

«Ces hommes étaient des messagers de Dieu en qui nous avions toute notre confiance», déclaraient leurs amis musulmans.
Le Père Charles Deckers, missionnaire d’Afrique (Père blanc), originaire d’Anvers, sera béatifié le 8 décembre 2018 à Oran en Algérie.

 

Témoignage du Frère Jan Heuft, Père blanc

C’est avec émotion que nous allons célébrer la béatification de nos 19 consœurs et confrères le 8 décembre prochain dans le sanctuaire Santa Cruz à Oran.

Comment oublier cette fatidique date du 27 décembre 1994 où, à midi pile, le téléphone sonna dans la Maison du Provincial des Pères blancs à Alger nous annonçant la très triste nouvelle de l’assassinat de nos quatre confrères à Tizi Ouzou ?

La veille, le 26 décembre 1994, également à midi pile, nous avions célébré au presbytère de la basilique Notre-Dame d’Afrique les 70 ans du Père Charles Deckers, que nous nommions affectueusement dans la société des Pères blancs, «Charlie». Ce repas, nous le prenions joyeusement, avec une bonne bière belge, en présence du recteur de la basilique, le Père Paul Marioge.

Il est aussi remarquable que le jour de ce fatidique 27 décembre je me trouvais à table avec ce même recteur à la Maison Provinciale, tandis que le Père Charlie avait pris la route pour rejoindre Tizi Ouzou afin d’y célébrer la St Jean, apôtre et saint patron du Père Jean Chevillard. Charlie avait été au début de sa mission en Algérie, en communauté, dans une maison des Pères blancs située dans La Casbah d’Alger, rue Bencheneb, pour y étudier la langue arabe. Le destin a fait que, ce 27 décembre, ils ont connu ensemble le martyre avec les deux autres confrères du poste.

Il est remarquable aussi que cet affreux coup de téléphone du 27 décembre à midi ne fut pas venu d’une quelconque autorité mais d’un groupe d’anciens élèves. Leurs voix furent à peine audibles, prises et entrecoupées par des sanglots, puis des demandes de pardon pour ce qui venait d’arriver. «C’était atroce !» 20 ans plus tôt, le 2 février 1992, j’avais vécu pareil drame lorsque le Père Roger fut assassiné au même endroit, à la même place et à la même heure !

Par la suite arrivèrent les coups de téléphone du commissaire de la police locale, lui aussi pris par l’émotion et se confondant dans des excuses qu’il n’avait pas pu, lui et ses collègues, empêcher ce drame. Ayant également la cuisinière et sa fille au téléphone, je me suis moi-même effondré de chagrin. En effet, la cuisinière et sa fille avaient été enfermées dans la cuisine, pendant que les bourreaux exécutaient leur sale besogne. Ces deux femmes ne s’en sont jamais remises : «On avait assassiné leurs pères !» C’était terrible.

Comme en 1972 avec le Père Roger, toute la population de Tizi Ouzou et les villages aux alentours étaient sous le choc et désapprouvèrent cet acte barbare et lâche ! Le jour de l’enterrement, des milliers et des milliers des gens, de la ville, des villages, sont descendus dans les rues de Tizi Ouzou pour clamer haut et fort : «Ces hommes étaient des messagers de Dieu en qui nous avions toute notre confiance.» Toutes les boutiques avaient baissé leur rideau en signe de deuil et de protestation.

Le Premier ministre algérien, musulman, présent aux funérailles, déclarait à la sœur d’un nos confrères assassinés : «Oui, j’en suis convaincu, votre frère est au ciel.» Le ministre algérien de la Formation professionnelle, musulman, également présent, fut bouleversé par les émotions : «Il avait perdu un ami très proche, engagé, comme lui, dans la formation professionnelle de la jeunesse algérienne».

Ce ministre lui-même fut assassiné, à son tour, quelques mois plus tard à Alger.
On peut considérer le Père Deckers, ses confrères, ainsi que les 15 autres Pères et sœurs comme des «saints du quotidien». L’action banale, ordinaire, journalière, devient «extraordinaire» par la fidélité à l’autre, par l’amitié, par la gratuité de l’acte, sans arrière-pensée de récupération de quoi que ce soit et dans des circonstances parfois difficiles, pénibles, voire dangereuses. Des milliers d’autres personnes, algériennes ou non, se sont engagées de la même manière, durant toute cette époque dite «des années noires».

Des images me reviennent à l’esprit de ces jeunes filles qui allèrent courageusement à l’école tous les matins dans les quartiers périphériques des grandes villes, comme le quartier Bachdjarrah ou autres, mettant en péril leur propre vie. Bien d’autres exemples pourraient être cités ; des femmes, des hommes et des jeunes convaincus témoignant de leurs droits à la scolarisation, de la place de la femme dans la société humaine.

Tous se battaient pour le respect des convictions des uns et des autres, pas par bravoure, mais voulant affirmer le droit de chacune et de chacun de vivre en toute liberté, avoir du respect envers les uns et les autres ! Les sœurs, les Pères, les laïcs chrétiens engagés ne sont pas restés en rade de ce mouvement et 19 l’ont payé de leur vie comme des milliers d’autres Algériens et étrangers.

Ma première rencontre avec le Père Charlie a eu lieu à mon arrivée en Algérie le 23 septembre 1969. Lui étant en charge du Centre professionnel à Tizi Ouzou, et moi nommé responsable d’une petite école dans un petit village nommé Béni Yenni, me montrait la route à suivre pour arriver dans mon village, tout cela sous une pluie battante.

Pendant 6 ans, nos routes se croisèrent soit à la communauté des Pères, soit à la préfecture, soit au bureau de l’éducation nationale. Son souci majeur était de former des jeunes par la scolarisation ou la formation professionnelle. Savoir lire et écrire, avoir un métier formaient pour lui les bases d’un développement et d’un épanouissement de l’être humain.

C’est dans ce sens qu’il avait accepté d’être professeur de la langue arabe dans un collège de jeunes filles tenu par des Sœurs, à quelques kilomètres du chef-lieu où il habitait. Il assurait aussi le transport durant le week-end d’une dizaine de ces filles, les plus pauvres, afin de leur permettre de revenir régulièrement dans leurs villages, sinon elles auraient été cloîtrées dans la maison de leurs parents.

Le Père Deckers avait le sens du partage, des choses simples de la vie. Ainsi, il se trouvait tous les 15 jours au stade de la ville pour supporter le club local. Evidemment, cela lui donnait de multiples amis et échanges à tel point qu’il fut en contact avec un responsable d’une confrérie religieuse qui fut aussi directeur de la jeunesse et des sports à la préfecture.

Charlie devenait de plus en plus algérien et finit par demander la nationalité du pays, nationalité qu’il obtint sans encombre en perdant évidemment sa nationalité d’origine ! A cette époque, les Algériens n’avaient pas encore le droit de voyager comme ils le voulaient. Pour chaque congé au pays natal, «le pauvre Charlie» devait demander «un visa de sortie» à la sous-préfecture de Tizi Ouzou. Le Père s’acquittait, sans broncher, de cette démarche, content d’y nouer de nouveaux contacts en faisant la queue avec tous les autres Algériens devant la porte du sous-préfet !

Ayant la lourde tâche d’annoncer l’assassinat du Père aux différentes autorités, ce 27 décembre 1994 dans l’après-midi, le préposé au téléphone de l’ambassade de Belgique à Alger me répondit en première instance qu’il était désolé, mais que le Père en question était algérien et que cela ne concernait plus l’ambassade. Evidemment, une heure après, l’ambassadeur lui-même retéléphonait pour présenter ses sincères condoléances.

Les médias en Algérie et en France présentaient cet événement tragique d’une manière curieuse, comme ceci : «Trois Français et un ressortissant étranger avait été tués.» Tous se sont corrigés par la suite.

Dans ce temps, l’islamisme commençait lentement à prendre place dans la société algérienne en remplaçant, pour ainsi dire, une sorte de nationalisme qui avait eu son temps, maintenant que le pays était devenu indépendant. La renommée du Père Deckers créa quelques jalousies dans les milieux conservateurs islamistes qui finirent par forcer les autorités à l’interdire de séjour dans le département. En tant qu’Algérien, il ne pouvait être expulsé du pays, mais seulement du département.

Ce fut une grande déception pour le Père et ses nombreux amis. Il repartit pour la Belgique pour y fonder un centre de dialogue islamo-chrétien à Bruxelles nommé «El Kalima». Il avait également de nombreux contacts avec le milieu scolaire belge, en rapport avec la présence des enfants musulmans dans les écoles, puis avec des aumôniers de prison qui rencontraient des nombreux détenus musulmans.

Excellent arabisant, il fit également un séjour assez prolongé au Yémen. A son retour en Algérie, comme personne ne savait si son interdiction de séjour en Kabylie était encore en vigueur, il s’installa à la basilique Notre-Dame d’Afrique où il devient le vicaire, à côté du recteur.

De là, il accomplissait son apostolat auprès de la population locale, mais également auprès des étudiants subsahariens chrétiens. Il connaissait bien les langues anglaise, française et arabe, ce qui favorisait largement les contacts. Evidemment, il ne pouvait résister à ses premières amours : la Kabylie.

Il y retournait régulièrement en voiture pour la journée faisant de nombreux kilomètres pour atteindre les villages et y partager la vie des habitants !

Et voilà que le 27 décembre 1994 est arrivé ! En garant sa voiture dans la cour de la maison des Pères de Tizi Ouzou, il fut lâchement abattu, laissant la porte de son véhicule tristement ouverte et son beau burnous blanc kabyle sur le siège. Nous tous savons que son sacrifice, ainsi que celui de ses 3 autres confrères sur place, n’a pas été inutile et qu’il portera ses fruits.

 

Par : Frère Jan Heuft, père blanc .

 

 

Charles Deckers  : Père Blanc – missionnaire d’Afrique

 

Il est né à Anvers (Belgique), le 26 décembre 1924. A la fin de ses études, il rejoint les Pères blancs. Il fera son serment le 21 juillet 1949 et sera ordonné prêtre le 8 avril 1950. Il étudie l’arabe à Tunis. En 1955, à Tizi Ouzou, il apprend le berbère et devient responsable d’un foyer de jeunes. Pendant 3 ans, il a animé à Bruxelles le Centre El Kalima, un centre de documentation et de dialogue entre chrétiens et immigrés musulmans. En 1982, il part au Yémen, mais en 1987 il revient en Algérie comme curé de Notre-Dame d’Afrique. Très aimé des Kabyles, lors des célébrations en janvier 2005, son nom revient souvent dans les témoignages : «J’ai connu le Père Deckers, rappelle un témoin, je garde en mémoire l’image de ce semeur d’espoir aux plus désespérés… avec cette sérénité qui n’émane que des saints…».

Il est conscient des dangers qu’il court : «Je sais que mes activités sont dangereuses pour ma vie. Ici est ma vocation, je reste… Notre-Dame d’Afrique reste à la merci d’un acte insensé. Dans le diocèse, nous pensons que le maintien de la présence de l’Eglise est important, autant pour l’Eglise elle-même que pour le pays.» Le 27 décembre 1994, il prend la route pour fêter son ami Jean Chevillard. Quelques minutes après son arrivée, il est tué dans la cour de la Mission.

Source : https://19martyrs.jimdo.com/mgr-claverie-et-ses-18-compagnons/qui-sont-ils/charles-deckers/

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