Gilets jaunes et régulation démocratique

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Gilets jaunes et régulation démocratique

Enfin, au niveau de la planète, que dire de ce cancer qui gangrène le cœur même de l’économie mondiale et qui est constitué de cette économie criminelle dont l’explosion est un des phénomènes majeurs ayant accompagné la mondialisation ?

Au niveau planétaire, celle-ci brasse de faramineux volumes financiers plus ou moins avouables, sur fond de conflits, de trafics de drogue, d’armements et autres trafics d’êtres humains, dont elle assure encore le blanchiment au travers de quelques dizaines de paradis fiscaux, situés pas uniquement dans de petites îles lointaines. Faut-il rappeler que les dix premiers paradis fiscaux sont : les Etats-Unis (Delaware), le Luxembourg, la Suisse, les Îles Caïman, le Royaume-Uni (City of London), l’Irlande, les Bermudes, Singapour, la Belgique, et Hong Kong.

A eux seuls, les bénéfices du narcotrafic sont estimés à près de 5000 milliards de dollars sur les 20 dernières années ! En fait, depuis plus de trente ans, malgré (ou à cause) des «fameux» plans d’ajustement structurel des années 1980 à 2000, ce n’est pas à un rattrapage en termes de développement auquel on assiste.

C’est plutôt à une véritable et dangereuse dérive économique des continents, dont tous les pays tiers-mondialisés, y compris la Chine, sont les victimes. Et qui se poursuit. Que ce soit en termes de richesse nationale (PIB à parité de pouvoir d’achat) ou de richesse individuelle (PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat), les écarts absolus de richesse entre pays riches et pays tiers mondialisés continuent de s’élargir. Qu’on en juge sur 20 ans.

En termes globaux, entre 1993 et 2013, le PIB global des Etats-Unis, à parité de pouvoir d’achat, s’accroît de 6226 à 16 230 milliards de dollars, et celui de la France de 1068 à 2453 milliards de dollars. Au cours de la même période, dans le continent asiatique, celui de la Chine passe de 3503 à 15 643 milliards de dollars, et celui de la Corée du Sud de 503 à 1642 milliards de dollars. Enfin, en Afrique, le PIB de l’Algérie passe de 84 à 505 milliards de dollars. Ce faisant, malgré ces évolutions globalement positives pour ces pays, les écarts de richesse nationale par rapport aux Etats-Unis (écart en 2013 moins écart en 1993) se sont creusés : de +155% pour la France, de +154% pour la Corée du Sud et de +156% pour l’Algérie. A l’exception de la Chine qui voit son écart global se réduire de -78%, et qui est en passe de rattraper le PIB global américain.

Mais, c’est surtout en termes de richesse individuelle que le processus d’aggravation des écarts est le plus manifeste. Le revenu annuel moyen de l’Américain, à parité de pouvoir d’achat, augmente de 23 640 à 51 340 dollars, celui du Français de 18 367 à 37 154 dollars. Pendant ce temps, en Asie, celui du Chinois passe de 2897 à 11 525 dollars, et celui du Sud-Coréen de 11 213 à 32 708 dollars. Enfin, sur le Vieux Continent, celui de l’Algérien passe de 3761 à 12 893 dollars.

On le voit, les écarts de richesse individuelle par rapport aux Etats-Unis se sont également aggravés : de +169% pour la France, de + 153% pour la Chine, de +50% pour la Corée du Sud et de +93% pour l’Algérie. Autrement dit, au cours de cette période, lorsqu’un Américain moyen a empoché 100 dollars de plus, le Sud-Coréen a reçu 78 dollars, le Français 68 dollars, l’Algérien 33 dollars et le Chinois 31 dollars. On pourrait résumer toute cette évolution de la façon suivante : lorsqu’un Chinois fait l’effort d’obtenir un dollar de plus, il en fait gagner 3,3 à l’Américain moyen !

Ainsi, avec la mondialisation ultralibérale, en une vingtaine d’années, l’Américain moyen est celui dont la richesse individuelle, déjà la plus élevée au départ, a le plus augmenté (+ 27 700 dollars, soit plus qu’un doublement). Que dire des écarts entre les plus riches et les plus pauvres ! En 1960, les 20% les plus riches au niveau mondial percevaient 30 fois plus que les 20% les plus pauvres. Au début des années 2000, le rapport est de 74 fois plus.

A travers ces quelques chiffres, on constate que l’amélioration relative, plus ou moins forte, des revenus moyens des pays du Sud et de l’Est est largement «balayée» par la vitesse de croisière des revenus moyens de l’économie américaine et des autres pays riches, et encore davantage par celle de la nouvelle aristocratie mondiale. Dans l’économie mondiale globalisée, les efforts fournis, depuis plusieurs décennies, par les pays du Sud et de l’Est, pour s’ajuster et améliorer les revenus de leurs populations, symbolisés par les taux de croissance affichés, conduisent indirectement, (et inéluctablement ?) à accroître davantage encore ceux des Américains, principalement des plus riches d’entre eux.

En d’autres termes, le fossé se creuse de façon dramatique. Pour espérer seulement maintenir l’écart, le Chinois devrait multiplier par cinq le rythme de croissance par tête d’habitant actuel ! Impossible. De façon plus imagée encore, la mondialisation permet aux Etats-Unis, locomotive de l´économie mondiale, de rouler plus vite que les wagons qui suivent, même avec un ralentissement de sa croissance !

Comment ne pas conclure que la mondialisation profite, à l’évidence, davantage et plus rapidement aux Etats-Unis qu’au reste du monde ? A l’aristocratie mondiale plus qu’au reste de l’humanité ? Que c’est une des raisons de l’hyper puissance américaine, – même si celle-ci ne «dispose plus que» de 24% de la richesse mondiale en 2017 contre 30% en 1993 –, et davantage de l’aristocratie mondiale qui détient plus du tiers de cette même richesse mondiale ?

Expansion des libertés et triple régulation

Dans ces conditions, le rattrapage des pays «riches» par les pays pauvres n’est au mieux qu’un leurre, au pire qu’une ineptie. Tout comme le rattrapage des riches par les pauvres dans les pays développés. Le moment est plutôt venu d’envisager un autre type de développement et un autre système de régulation au niveau national et à celui de la planète.

Une nouvelle conception du développement : l’expansion des libertés. Après l’échec des stratégies de développement initiées au lendemain des indépendances et celui, plus récent, des programmes d’ajustement structurel, il a fallu repenser entièrement le concept même de développement. Progressivement, depuis les années 1980, celui-ci s’est reconstruit autour de trois notions essentielles.

D’une part, constatant les dégâts de tous ordres et de plus en plus lourds occasionnés à la planète, et le risque climatique désormais évident, les experts ont défini le développement en fonction de sa durabilité, comme un processus devant assurer les besoins présents sans affecter la capacité des générations futures de satisfaire les leurs dans les domaines économiques, sociaux et environnementaux. Dans ce cadre, les objectifs du développement durable conjuguent désormais l’efficacité économique, l’équité sociale et l’intégrité de l’environnement.

D’autre part, d’autres experts du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ont contesté le seul recours au PIB pour juger du niveau de développement d’un pays et mis au point un indicateur composite, l’Indicateur de développement humain (IDH) qui, outre le PIB, intègre les données relatives à l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé et à la lutte contre la pauvreté. Ce faisant, l’Homme redevient central dans l’analyse du développement et l’économie est examinée dans sa capacité à être au service de l’Homme et de ses besoins essentiels.

Enfin, plus fondamentalement, Amartya Sen, chercheur indien, Prix Nobel d’économie en 1998, définit le développement de façon encore plus novatrice comme «un processus de développement et d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus.» Pour lui, nul doute, le développement est d’abord un processus qui consacre la liberté de conquérir des libertés et qui permet aux hommes de se libérer de toutes les contraintes qui freinent l’expansion de leurs libertés dans tous les domaines.

De toutes ces approches, il ressort clairement que le développement ne peut se réduire au seul phénomène de croissance du PIB ou des revenus globaux. Ceux-ci sont des moyens, certes importants, pour atteindre ces libertés, mais d’autres moyens aussi essentiels sont nécessaires : moyens d’accès à l´éducation, à la santé, à l’eau, au logement ; moyens d’engager une transition énergétique juste et durable ; moyens de participer aux débats et décisions publics, à leur organisation et à leur contrôle.

Or, ces moyens ne peuvent résulter de la seule régulation par «les forces aveugles du marché». Plus que jamais, les Etats doivent veiller à ce que tous les citoyens disposent de plus en plus de libertés réelles et des possibilités de les exercer. Cela signifie que les Etats doivent favoriser l’émergence d’une démocratie à la fois représentative et participative, créer les conditions et facilités économiques nécessaires au développement des richesses, dans le respect et la protection de la nature, en vue de réduire les inégalités, multiplier les opportunités sociales, garantir la transparence dans l’exercice des libertés, notamment politiques, et veiller à la sécurité des biens et des personnes.

Dans cette perspective, il est clair, par exemple, que la pauvreté ne se réduit pas seulement à un déficit de revenu ou à la situation de chômage, compensable par de simples transferts financiers ou fiscaux, plus ou moins conjoncturels. La liberté d’un travailleur, en la matière, ce n’est pas uniquement la possibilité d’avoir accès à un emploi productif, c’est aussi celle d’obtenir un meilleur revenu et celle d’exercer son emploi de façon durable, dans les meilleures conditions de santé et de sécurité pour lui et sa famille.

C’est aussi celle de pouvoir se syndiquer, de faire grève ou de se faire entendre par quelque canal légal possible pour défendre ses droits. C’est enfin la liberté de se former tout au long de son existence. La liberté du consommateur ce n’est pas l’accès aux biens par le recours inconsidéré au crédit et au surendettement pour satisfaire ses besoins, mais celle d’accéder aux meilleurs niveaux de revenus directs et au maximum de biens collectifs à proximité de son lieu de vie et de travail.

La liberté du citoyen, c’est aussi celle de pouvoir exprimer librement ses opinions et de participer à la régulation politique, économique, sociale et environnementale. Bien entendu, les objectifs du développement de chacun dépendent des possibilités de chaque pays, de chaque territoire, en fonction de son héritage historique, de la quantité et de la qualité de ses ressources et de sa capacité de mobilisation et de création.

Parmi toutes les libertés que veulent exercer les individus, les libertés économiques sont primordiales, car ce sont elles qui permettent, comme le dit Ibn Khaldoun(1), de «gagner sa vie». Parmi elles, celle d’accéder à l’emploi et de choisir son métier, celle de créer son entreprise ou encore de participer aux échanges sont primordiales. Mais, que vaudraient celles-ci si les individus ne disposaient pas d’autres libertés plus instrumentales, notamment dans les domaines politiques, sociaux, environnementaux, culturels ou cultuels ?

Que vaudraient aussi toutes ces libertés si l’Etat et ses démembrements ne jouaient pas leur rôle de «modérateur» et de «conciliateur des intérêts opposés» sur la base du droit et de la justice ? Pas grand-chose ! C’est dire que face à la mondialisation, c’est un véritable développement qu’il faut engager en vue du bien commun et de l’aspiration à une meilleure qualité de vie pour tous. Un développement qui préserve l’environnement et restaure la justice sociale.

Pour cela, il convient de mettre en place un nouveau système de régulation. Depuis la chute du Mur de Berlin et la reprise en main du tiers-monde et des pays de l’Est par le biais de l’endettement et de l’ajustement structurel, on l’a vu, une seule issue est proposée pour sortir du mal/développement ou entrer «en transition» : l’économie de marché et la régulation par le marché. C’est un credo universel qui parcourt, depuis trente ans, par vagues successives et comme une onde de choc, tout ce que la planète connaît de pays anciennement et nouvellement pauvres.

Dans la réalité, on l’a vu, les choses ne sont pas aussi simples pour tous ces candidats à un nouveau développement, car le recul de la régulation publique a creusé les inégalités sociales et territoriales, multiplié les injustices de toutes natures et fait vaciller la démocratie. Il est donc urgent de retrouver les ressorts pour construire collectivement un nouveau système de régulation. Dans ce sens, essayons ici de tracer ce que pourraient être les contours de ce nouveau système de régulation.

Entendons-nous d’abord sur ce qu’est un système de régulation. Dans ce texte, on entend par régulation le mode de fonctionnement et les mécanismes d’allocations des ressources (financières, techniques et humaines) correspondant à un type d’économie (ou de société). Ainsi, selon cette définition, on peut dire qu’à l’économie de marché correspond la régulation par le marché, à l’économie publique la régulation publique (ou par l’Etat et ses démembrements) et à l’économie populaire, communautaire ou solidaire, la régulation citoyenne. Dans ce qui suit, on constatera que ces trois formes d’économies coexistent le plus souvent avec un caractère plus ou moins dominant pour certaines d’entre elles selon les époques et les pays.

A tout seigneur tout honneur, examinons l’histoire de la régulation marchande. On y découvre que le marché existe depuis l’antiquité, et que dans toutes les sociétés le rapport à l’Etat y a toujours été permanent. Historiquement, en effet, on rencontre deux grands types de marchés : les marchés libres et les marchés contraints. Les premiers consacrent la liberté d’accès et d’échange des produits, des biens et des services par la loi (le marché concurrentiel) ou par le fait (le marché informel).

Les seconds soumettent, au contraire, l’accès et l’échange à une procédure, à une autorisation administrative (le marché administré ou «planifié»), à une réglementation spécifique (les corporations médiévales en Europe, le muhtassib, ou directeur des marchés, dans l’empire musulman), lorsque cet accès n’est pas déjà rendu impossible par des raisons techniques ou économiques (le monopole), voire politiques. C’est ainsi qu’il faut comprendre les quotas, le contingentement, les licences d’importation ou d’exportation, la dérogation, la concession…

Dans les différentes sociétés, ces marchés coexistent, s’affrontent parfois, et évoluent, dans la transparence ou dans l’opacité, jusqu’à ce qu’une des formes soit dominante au niveau national, régional ou même sectoriel. Dans de nombreux pays, on trouve ainsi des marchés concurrentiels et monopolistes, des marchés administrés et informels. Dans la plupart des pays du tiers-monde et de l’Est, les marchés monopolistes, administrés et informels sont encore dominants.

Avec la mondialisation de l’économie, on l’a vu, les biens et services produits et échangés proviennent majoritairement, directement ou indirectement, d’un acteur principal, l’entreprise privée transnationale, et leur financement des marchés financiers. La mission de l’entreprise transnationale, et de son réseau, est désormais de produire avec efficacité (notamment en termes de rentabilité pour ses actionnaires) de n’importe quel point du monde pour vendre sur un marché de plus en plus planétaire.

Sur le marché mondial, les monnaies les plus solides (dollar, euro, yen…) assurent la circulation des capitaux et des marchandises et disposent de leurs propres marchés, financiers et monétaires, dont les flux colossaux sont assurés, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie mondiale, par la seule magie des ordinateurs et des satellites.

Avec une telle complexification de la division transnationale du travail et des marchés, comment s’étonner de la volatilité des prix, de la formidable mobilité des capitaux, du foisonnement des activités spéculatives et de la multiplication des crises ? Les marchés sont sensibles, à la seconde, à toute information, réelle ou artificielle, provenant de n’importe quel point du globe. Leurs fluctuations permanentes rendent risquées toutes analyses et décisions pour qui n’a pas simultanément accès à toutes les informations et à leurs sources.

Dans tous les cas, sur les marchés financiers, on le sait, trois indicateurs principaux président aux réactions des opérateurs et guident leurs décisions : l’inflation, les taux d’intérêts et le rendement des actions. Globalement, les échanges seront bons s’ils sont basés sur une inflation maîtrisée, ou réduite, à un niveau inférieur à celui des taux d’intérêt, eux-mêmes inférieurs au rendement des actions. La hausse de ceux-ci est alimentée en permanence par diverses bulles (informatique, financière, immobilière…).

Or, c’est justement sur les réponses à ces questions que les pays du tiers-monde et de l’Est, désormais dotés de places boursières, sont le plus surveillés et jugés par les maîtres du monde. L’inflation, les taux d’intérêts et les rendements boursiers locaux doivent y favoriser la rentabilité des investissements extérieurs délocalisés ou non. Les places financières nouvellement constituées, étroitement liées à Wall Street, doivent y proposer des rendements plus attrayants que ceux des pays du Nord.

A la limite, on pourrait le concevoir si l’on était en situation de concurrence idéale ou pure, c’est-à-dire en situation d’échange libre où tous les acteurs auraient le même poids dans la décision économique ? Or, pour des raisons d’information, d’organisation et de ressources, plus encore dans le tiers-monde et à l’Est, l’équité dans les échanges est loin d’être la règle. En théorie, le marché concurrentiel est présenté comme le lieu privilégié de la démocratie économique, puisqu’on aurait la liberté d’y entrer et d’en sortir.

Dans la réalité, ses limites sont connues : tendance naturelle à la concentration du capital, au développement des monopoles et à la spéculation commerciale et financière ; exclusion des producteurs non compétitifs (publics et privés) ; exclusion des consommateurs non solvables (Etats et particuliers). Tout cela, on l’a vu, conduit d’une part à la montée des inégalités économiques, sociales et environnementales, sur fond de concentration du capital, de faillites, de fermetures d’usines, de pollutions multiformes, d’expropriations immobilières, de délocalisations, de licenciements, de chômage, d’exclusion et de pauvreté, et, d’autre part à la pression sur les salaires, à la spéculation, à l’évasion fiscale et aux fuites de capitaux.

En régime démocratique «fordiste», on a pu réduire ces inégalités et ces injustices lorsque les Etats et les organisations sociales (syndicats, partis politiques, organismes sociaux et associations diverses) compensaient ces dérives «naturelles» de l’économie de marché par des régulations publiques et des négociations fondées sur la justice sociale et la solidarité envers ceux qui sont les plus démunis (grâce à l’économie publique et à la protection sociale).

C’est aujourd’hui loin d’être le cas du fait du recul de la démocratie, en particulier du fait de l’affaiblissement de ses corps intermédiaires (Parlements, partis politiques, syndicats, mais aussi autorités locales), dans les pays riches comme dans le tiers-monde et à l’Est, du fait de la montée des nationalismes et des populismes, comme des régimes politiques autoritaires, et de la pression qu’exerce sur eux l’aristocratie mondiale, en matière de remboursement de la dette, de déréglementation et de privatisations des secteurs les plus stratégiques, de faibles coûts salariaux ou de démantèlements tarifaires et autres cadeaux fiscaux.

La question pour les pays du tiers-monde et de l’Est n’est pourtant pas de savoir s’il faut ou non s’ouvrir à l’économie de marché, rompre avec elle, ou se laisser envahir par le marché informel. Consacrée par l’OMC (Organisation mondiale du commerce), la mondialisation, dont ils sont pour la plupart membres, est bel et bien là. Il s’agit avant tout, pour ceux qui en ont la volonté, de construire démocratiquement et collectivement une économie où le marché libre est structuré et sanctionné par la loi, avec ses institutions et ses acteurs légaux auxquels on assure la liberté d’intervention et de contrôle, dans le respect de leurs droits et obligations.

A condition que la loi (notamment la Constitution) y garantisse la propriété privée productive et la libre entreprise, mais aussi y protège les producteurs locaux (contre les monopoles et les spéculateurs), les travailleurs d’hier et d’aujourd’hui (contre la baisse de leur pouvoir d’achat, la diminution de leur protection sociale et l’exclusion), et l’Etat lui-même (contre l’endettement, la corruption, la fraude fiscale et son évasion). Cela suppose, à l’évidence, que les institutions publiques de régulation y soient, elles aussi, fondées sur le droit et non sur le fait ou la force, et qu’elles retrouvent toute leur plénitude et leur efficacité.

Pis, dans la plupart des pays pauvres, il faut que la régulation s’appuie sur la loi et non sur la force. Dans ces pays, le marché administré y est encore le lieu où l’administration et la bureaucratie se conjuguent, et se substituent, par l’injonction, le clientélisme et l’arbitraire, aux opérateurs naturels des marchés que sont les entreprises, les travailleurs et les consommateurs. Plus grave encore, le marché informel y occupe une part non négligeable, parfois dominante, avec sa cohorte de petits opérateurs, luttant pour la survie de leurs familles, mais aussi avec ses réseaux plus ou moins occultes et leurs pratiques illégales.

Pour toutes ces raisons, l’économie moderne à laquelle doivent aspirer tous les pays est une économie où la production et la consommation sont organisées par la loi, sur la base du droit économique, social et environnemental, et du contrat librement consenti, et dont la sanction est assurée, en toute transparence, sur un marché sans contrainte. Mais c’est aussi une économie où les revenus distribués, résultat d’une activité productive réelle, sont licites et principalement constitués de salaires et de profits et non de rentes et autres revenus de la spéculation. Par ailleurs, aux côtés du marché, l’Etat, loin de se désengager, doit au contraire jouer pleinement son rôle de régulateur.

Un rôle essentiel pour lever les contraintes au libre jeu des acteurs productifs sur le marché (lutte contre les rentes et les monopoles), pour protéger les entreprises soumises à une concurrence déloyale (dumping économique ou social, pratiques informelles), pour améliorer leur compétitivité (incitations fiscales et lutte contre le dumping fiscal, aides à la modernisation, travaux d’infrastructures, adaptation des droits de douane…), pour contrôler des activités stratégiques (défense, sécurité, énergie, haute technologie), et pour assurer la juste redistribution des richesses produites et la régulation sociale et environnementale (transition énergétique et écologique, justice sociale et solidarité nationale).

Pour autant, on le sait, l’Etat possède cependant ses propres faiblesses, particulièrement dans le tiers monde et à l’Est, notamment en termes d’organisation et de ressources. Il est donc indispensable de conjuguer son action avec celle de la société civile, dont les pratiques politiques, économiques, sociales et environnementales solidaires, les potentialités régulatrices et la volonté de participer de façon directe et responsable sont insoupçonnées. Pour cela, l’Etat doit favoriser l’émergence de la société civile, son expression libre, le dialogue avec ses organisations représentatives, dans leur diversité, et engager, sans arrière-pensées, les négociations qui s’imposent afin de conclure les compromis, y compris institutionnels, qui consacrent l’avancée des libertés démocratiques.

Cela ne constitue en rien une nouvelle utopie. Car, de fait et de façon plus ou moins démocratique, la combinaison plus ou moins équilibrée de ces trois formes d’économie et des régulations correspondantes existent dans toutes les économies réelles de ce début de XXIe siècle. Aux Etats-Unis, chantres du libéralisme, les trois régulations coexistent, même si l’économie de marché et sa régulation «financière» dominent outrageusement, cherchant en permanence à réduire l’influence des deux autres économies et de leurs régulations (notamment sous le pouvoir de Bush, et maintenant de Trump), et ambitionnant, grâce à la mondialisation et à la toute-puissance du lobby militaro-industriel, d’étendre ce «modèle unique» au reste du monde, fut-ce par la force.

En France et en Allemagne, la régulation de l’Etat, avec la participation active des partenaires sociaux «traditionnels», reste davantage présente en complément du marché, que ce soit dans les services publics ou dans les mécanismes de protection sociale, d’où les luttes récurrentes que ce «modèle social» engendre dans la perspective de son extension à l’espace européen. En Russie, en Algérie, en Chine et dans bien des pays du tiers-monde, toutes ces formes de régulation ont bien du mal à s’imposer.

On est encore en présence de régulations hétéroclites, contradictoires et inefficaces, sur fond de fermeture plus ou moins totale du champ politique. Les règles du marché prônées par la mondialisation, quand elles ne sont pas cantonnées dans des zones franches ou spéciales, continuent de faire face aux séquelles de l’économie administrée et à sa jungle de procédures, au diktat des monopoles et de la rente, à la toute-puissance du marché parallèle et de son pendant, l’économie informelle, quand ce n’est pas à l’injonction politique ou au déni de droit, bloquant toute velléité de faire avancer les libertés.

Enfin, partout, les pratiques solidaires et la régulation citoyenne se heurtent à des obstacles, même si d’indéniables progrès ont été opérés au cours de ces trois dernières décennies, aussi bien aux Etats-Unis (secteur coopératif et fonds éthiques), qu’en Europe (économie sociale et environnementale, mouvement associatif, placements éthiques) ou dans les pays du tiers-monde (communautés villageoises, associations diverses, groupements solidaires, coopératives populaires, gestion participative des communes…). Et même dans le cadre du commerce international avec l’émergence d’un «commerce équitable» de plus en plus actif.

En tout état de cause, ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que les pratiques solidaires dans les domaines politique, économique, social et environnemental, sorties de la marginalité dans laquelle l’économie de marché et certains Etats tentent de les circonscrire, sont incontournables pour la mobilisation des populations, sur les lieux de travail et de vie, et la mise en place d’un nouveau système de régulation, plus soucieux des libertés et des responsabilités individuelles et collectives des citoyens.

C’est dire que les Etats et leurs démembrements, soucieux de démocratie réelle, ont tout à gagner à nouer au plus vite une alliance stratégique avec les organisations représentatives de cette régulation citoyenne, face à la toute-puissance de la logique rentière de la nouvelle aristocratie mondiale. Autrement, celles-ci risquent d’être instrumentalisées et confinées au rôle de «voiture-balai» de l’économie libérale (s’occuper au moindre coût financier des laissés-pour-compte du marché), ou de l’économie publique (instrument visible de sa politique clientéliste).

C’est pourquoi la vigilance doit être de mise : pour permettre aux diverses organisations de la société civile d’être respectées et considérées comme des partenaires à part entière, les pratiques solidaires et la régulation citoyenne doivent avoir leur propre objet, leurs propres ressources techniques, humaines et financières, leurs propres règles, y compris institutionnelles, et résulter, à tous les niveaux, de décisions libres, responsables et volontaires des citoyens. Ce qui est encore loin d’être le cas.

En effet, aujourd’hui encore, la régulation marchande, dans sa forme financière, domine largement et poursuit son action de «containment» de la régulation publique, tout en cherchant à «récupérer» à son profit la dynamique et les succès des pratiques solidaires des citoyens, ou à profiter de leurs faiblesses et de leurs erreurs pour tenter de les neutraliser. Par exemple, comme ce fut le cas, en prenant en charge le micro-crédit au niveau des banques commerciales classiques suite au succès des tontines et autres systèmes de crédit solidaire (dont la célèbre Grameen Bank, ou banque des pauvres au Bangladesh). Par exemple, en multipliant les fondations de grandes entreprises pour le soutien aux micro-projets ou au commerce équitable dans un souci… d’améliorer l’image de marque des entreprises concernées mise à mal par diverses campagnes d’opinion au niveau mondial (contre le travail des enfants ou celui des prisonniers) et par diverses «bavures» économiques, sociales ou même judiciaires de leurs dirigeants. Plus fondamentalement, en insérant les activités économiques solidaires dans le jeu inégal de la concurrence locale et internationale. Ainsi, la Banque mondiale a soutenu, il y a quelques années, le programme de production de café vietnamien en pleine période de surproduction mondiale, accentuant la chute des cours et la ruine des petits producteurs des autres pays du Sud, notamment africains.

Ainsi, au Mexique, la firme géante Coca-Cola récupère sous son «aile protectrice» jusqu’aux petites épiceries villageoises «montées» initialement par des micro-crédits solidaires, et leur impose la vente exclusive de ses produits, contribuant à tuer l’économie locale alimentaire. Le résultat en est que le Mexique est le premier consommateur de Coca-Cola au monde devant les Etats-Unis. Ainsi en est-il aujourd’hui du Fonds monétaire international (FMI), qui s’inquiète de la montée des inégalités dans le monde après avoir mené, souvent de manière brutale et contre l’avis des populations, des ajustements structurels aux effets dévastateurs en termes sociaux, environnementaux et même politiques, avec la montée des autoritarismes, des nationalismes et autres populismes.

Par ailleurs, les Etats tentent aussi de récupérer les pratiques solidaires, sous la pression des financements publics et autres subventions qu’ils leur octroient (ou leur refusent), ou de leur faire prendre en charge des actions qui sont normalement du ressort de la solidarité nationale et de l’action publique (Restos du cœur, en France, ou Téléthon) en «surfant» sur la générosité des populations, quand on ne cherche pas à les impliquer dans des luttes politiciennes de pouvoir au moment d’échéances électorales jugées décisives ou incertaines.

Pis, les Etats tentent de circonscrire ces formes de solidarités aux seuls espaces économique, social et environnemental, excluant le champ politique de toute démarche démocratique et solidaire. L’enjeu est ici vital : le développement solidaire, et plus largement la régulation citoyenne, doivent poursuivre en toute indépendance leur objectif de défense et de promotion des initiatives libres et créatrices des individus dans tous les domaines, y compris politique, et veiller à s’affirmer davantage auprès des deux autres formes d’économies et de régulation comme la régulation démocratique par excellence.

Ainsi définie, on le voit, une telle vision de l’économie (et au-delà de la société tout entière) à triple régulation est proche de la réalité et se démarque des trois principales utopies régulationnistes des XIXe et XXe siècles : le rêve communiste d’une société régulée sans aucune action du marché ; le mythe ultralibéral d’une société régulée par le seul marché, notamment financier, sans aucune intervention de l’Etat ; le fantasme plus récent de la régulation par l’hybridation de l’autoritarisme politique, d’un ersatz de marché libre et d’une économie informelle florissante dans les pays pauvres.

En fait, aujourd’hui plus que jamais, l’économie moderne dans le tiers-monde, dans les pays de l’Est, comme dans les pays «riches», n’a d’avenir que dans une société soumise à un système de régulation qui combine librement et pacifiquement les forces du marché, les institutions démocratiques de l’Etat et les pratiques solidaires des citoyens, où chacune des économies et des régulations occuperaient, dans la concurrence ou la coopération, l’espace nécessaire à la poursuite d’un développement humain et solidaire favorisant, au sens d’Amartya Sen, l’expansion des libertés pour tous.

Seul ce nouveau système de régulation peut en effet contrecarrer efficacement la mondialisation ultralibérale et sa tendance à la tiers-mondialisation, sur fond de spéculation, de pauvreté et de dangereuse dégradation de l’environnement. Lui seul peut concilier la libre initiative économique des individus et des entreprises avec la nécessaire organisation des marchés intérieurs et extérieurs, et éviter que la liberté devienne la jungle, comme c’est le cas aujourd’hui. Lui seul refuse, tout en garantissant la propriété privée, de confondre la nécessaire intervention régulatrice de l’Etat avec sa caricature : la gestion autoritaire, administrée et bureaucratique.

Lui seul accorde une place de choix aux initiatives libres et créatrices des citoyens en vue de la juste satisfaction des besoins fondamentaux de la population dans le respect de son environnement. Lui seul concilie la démocratie économique, sociale et environnementale et la démocratie politique au niveau des Etats, des corps intermédiaires et des territoires. Il y a donc urgence à construire collectivement ce nouveau système de régulation si l’on veut endiguer puis réduire le champ de la régulation par les seuls marchés financiers, et affronter avec succès la montée des périls qui menacent l’expansion des libertés, la stabilité et l’avenir de l’humanité.

El-Watan.com