Hommage à Mourad Bourboune au Sila : Scénariste connu mais écrivain ignoré

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Hommage à Mourad Bourboune au Sila : Scénariste connu mais écrivain ignoré

A la faveur de la tenue du 23e Salon international du livre d’Alger (SILA), l’universitaire Ismaïl Abdoun est revenu, lors d’une conférence, sur l’œuvre littéraire de Mourad Bourboune. D’emblée, l’intervenant souligne que Mourad Bourboune est né en 1938 à Jijel.

Cet enfant pauvre est l’oublié de l’histoire et de la littérature algériennes d’expression française, car il n’a publié que quelques poèmes et deux romans, Le monde des genêts en 1964 et Le Muezzin en 1968. Mourad Bourboune est l’un des derniers représentants de la première génération d’écrivains d’expression française. Le maître de conférences, Ismaïl Abdou, rappelle qu’en 2010, sous la direction de Christiane Chaulet, aux éditions Champion, en France, cette dernière a publié un dictionnaire des classiques francophones rassemblant les auteurs originaires du Machreq, du Maghreb, des Caraïbes et de l’océan Indien.

«Dans ce dictionnaire, dit-il, on retrouve, entre autres, un chapitre consacré, à travers ma plume, à l’écrivain Kateb Yacine, puisque je suis spécialiste de cet auteur. Mais hélas, on ne trouve pas le nom de Mourad Bourboune.» L’orateur martèle que Mourad Bourboune est l’un des intellectuels algériens les plus brillants, avec une grande culture classique. Cet homme à la plume alerte a fait de brillantes études à Constantine. Mais il quitte l’école en 1956 pour continuer ses études de lettres en Tunisie, ensuite à Paris, où il a fait du journalisme et du scénarisme.

Il a même joué dans la pièce théâtrale de Kateb Yacine en 1958 Le cadavre encerclé. Cette grande culture classique, note Ismaïl Abdoun, apparaît dans son premier roman Le monde des genêts, en 1964, alors qu’il avait 26 ans. Mourad Bourboune est méconnu dans le domaine de la littérature et de la poésie, car il n’a publié que deux ouvrages, des romans. Ismaïl Abdoun indique qu’outre cela, Mourad Bourboune a pris parti pour l’indépendance.

Il était membre révolutionnaire du FLN et en 1962, il est rentré au pays. Il a participé au lancement de la vie culturelle. Il a été l’un des membres fondateurs de l’Union des écrivains algériens avec ses aînés, les grands et regrettés intellectuels, Jean Sénac et Djamel Amrani. A l’indépendance, il rentre au pays à l’âge de 24 ans. Il milite là aussi pour l’Algérie nouvelle. Mourad Bourboune est nommé président de la commission culturelle créée par le FLN.

Il a contribué à la publication d’une grande revue culturelle intitulée Novembre. Il a même assumé des responsabilités politiques au sein du gouvernement en tant que directeur de cabinet et du ministre du Travail et des œuvres sociales de l’époque, sous la houlette de Bachir Boumaza.

En juin 1965, il s’exile en France. Ses deux romans relatent les périodes qu’il a traversées. A l’apparition de son premier roman, Le monde des genêts, une polémique s’installe. «Le sociologue Mustapha Lacheraf, confie l’orateur, a dans une interview aux Temps modernes en 1964, traité Mourad Bourboune de ‘‘copieur de l’œuvre Nedjma de Kateb Yacine’’.» «Je trouve que cela a été injuste de l’avoir traité de la sorte.» Mourad Bourboune, alors qu’il n’avait que 24 ans, fut profondément blessé.

Sur le plan de l’écriture, son roman Le monde des genêts est marqué par le chef-d’œuvre Nedjma de Kateb Yacine. Mais ce n’est pas pour autant du plagiat. Bourboune était un jeune qui s’est abreuvé à la source de ses aînés. Dans ce livre, il récitait des passages de l’épopée de L’Iliade d’Homère. Mourad Bourboune a transféré à travers le personnage principal – Saïd le bègue – de son roman Le Muezzin, publié en 1968, cette désillusion après l’indépendance. Le conférencier indique que Mourad Bourboune a vécu cela.

«Il a vu que tous les rêves révolutionnaires s’écroulaient pour la prise du pouvoir. Il transmettait cela dans ses romans et ses poèmes. C’est cette colère, cette déception et ce désespoir qu’il va injecter dans le Muezzin.» Dans ce livre de maturité, écrit à l’âge de 30 ans, nous retrouvons une écriture polymorphe sous forme scénique de temps en temps. Il y a également des poèmes et des flash-back. Il y a cette circulation de la temporalité. On sent beaucoup de colère et de déception. «Dans les ouvrages de Bourboune, il reste un espoir de faire revivre la Révolution, pas comme celle qui a été brisée, mais une autre», argumente Ismaïl Abdoun. Les poèmes de Mourad Bourboune ont été dispersés de 1962 à 1965. Il en a publié quelques-uns, mais pas sous la forme d’un recueil de poésie.

Pour Ismaïl Abdoun, ce n’est pas parce qu’il a publié uniquement deux ouvrages qu’on n’a pas le droit de parler de lui. «Je pense, sans prétention aucune, dit-il, être le premier à parler de lui. Un de mes étudiants, un doctorant, a planché sur les deux romans de ce grand écrivain. Mourad Bourboune le mérite, car il détient une grande culture. C’est dommage aussi qu’il ne figure pas dans le dictionnaire des auteurs classiques.

C’est un homme qui mérite plus que quelques phrases par-ci par là dans des anthologies. C’est un homme de grand talent, de surcroît très discret. Il n’a jamais participé à la médiatisation, ni en Algérie ni en France. Bourboune est un grand poète qui a du talent.» L’universitaire Ismaïl Abdoun est convaincu que si Mourad Bourboune est méconnu, cela est dû à plusieurs facteurs, et cela s’explique, entre autres, par le fait qu’on privilégie les ouvrages d’histoire et de la littérature algérienne. «C’est, avertit-il, une erreur des enseignants eux-mêmes, et ce, pour différentes raisons. Parce que Mourad Bourboune n’a pas beaucoup publié, ce n’est pas un bon écrivain. Pour d’autres, je suppose, cela choque quand l’écrivain parle de religion. Là, j’ai cité la responsabilité des enseignants. Ils ont toujours privilégié ceux qui sont connus.

Je pense qu’il y a la responsabilité de l’université. Certains professeurs préfèrent aller vers la facilité. Autant  Le monde des genêts de Mourad Bourboune est accessible, autant Le Muezzin est une écriture corsée et complexe à la fois.» Si pour Ismaïl Abdoun il y a une carence et une grande responsabilité au niveau des professeurs d’université, il n’en demeure pas moins qu’il existe aussi une responsabilité de la politique culturelle en Algérie des éditeurs et des médias.

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