La chronique de A. Merad : En attendant de voir un autre Abdou B.

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La chronique de A. Merad : En attendant de voir un autre Abdou B.

De tout temps, les médias publics, notamment la télévision, ont toujours été les alliés traditionnels et inconditionnels du système. Souvent selon une tendance d’aliénation contre nature, il faut le dire. Tous les Présidents qui se sont succédé à la tête de l’Etat s’en sont servis comme des instruments de propagande au bénéfice exclusif de leur promotion et du charisme qu’ils voulaient soigner par l’utilisation d’une arme de persuasion redoutable. Bouteflika a été parmi ceux qui en ont abusé le plus jusqu’à vider ces organes de leur substance pour les transformer en coquille vide, les rendre complètement inopérants.

On se rappelle que sitôt installé, ce dernier a décrété publiquement que c’était lui le rédacteur en chef de tous les médias publics. Il annonçait par là que la presse étatique, déjà sous contrôle, subissait un verrouillage supplémentaire et que par conséquent elle n’avait aucun droit de s’exprimer librement, ou de prétendre à un quelconque sentiment d’objectivité. L’intervention musclée de Bouteflika dans la ligne éditoriale des médias publics (presse écrite, agences d’information, radios et télévisions) a été conditionnée par son aveuglante ambition de détenir tous les pouvoirs institutionnels entre ses mains, et bien entendu d’agir sur l’opinion comme bon lui semblait.

En vingt ans de règne sans partage, il a fait subir à cette presse conciliante et étrangement domestiquée ses pires humiliations. Surtout depuis l’avènement des télés privées qu’il a réussi à corrompre pour en faire des partenaires plus crédibles et plus fréquentables que l’Unique. Il suffit de quelques pages de pub et l’asservissement est assuré. L’exemple le plus notoire est donné par EnnaharTV qui a connu une ascension vertigineuse en contrepartie d’une soumission non négociable.

Cette chaîne, aujourd’hui honnie par les téléspectateurs algériens en raison de sa connivence flagrante avec les sphères dirigeantes et particulièrement de sa politique de désinformation qui fait le jeu du régime, ne s’embarrasse pas de scrupules pour s’allier au diable quand l’argent entre dans les caisses. Son directeur est devenu en quelques années milliardaire et un interlocuteur reconnu du pouvoir auquel il a ouvert sa boîte à propagande. C’est en effet par le biais de ces écrans parasites comme le sien que le clan de Bouteflika a entrepris de faire passer ses messages les plus insidieux.

Les ministres s’invitent dans ces plateaux privés pour énoncer leurs actions au détriment des chaînes publiques conviées désormais à relater le déplacement des officiels et d’ouvrir leurs journaux par les redondantes audiences du Président. Minorisée, mise en concurrence déloyale, la télévision étatique a fini par boire le calice jusqu’à la lie. Par comprendre surtout qu’elle est devenue un simple faire-valoir, une vulgaire courroie de transmission pour les pontes du régime. Son service d’information est d’ailleurs considéré comme une structure à part, qui évolue en dehors de l’organisation interne.

Ce service étant le plus sensible politiquement et sur lequel le directeur général n’a pratiquement aucune prise est dirigé de l’extérieur par téléphone. Il reçoit ses directives soit de la Présidence, soit de la «boîte noire» dont les acteurs sont souvent non identifiés. Tout ce qui a un rapport direct avec l’opinion publique est sous étroite surveillance, ce qui enlève toute initiative ou esprit d’entreprise aux journalistes qui deviennent par la force des choses des «fonctionnaires» de l’information à la solde des décideurs.

Ce service dont la mission principale est d’assurer un JT sur commande est de loin le plus contrôlé. Il est l’âme de toute la superstructure de la télévision nationale. C’est à travers le journal de vingt heures que le Pouvoir devient visible, et entend l’être. Les ministres et tous les officiels du système tiennent absolument à ce que la séquence de leurs visites sur le terrain soit la plus valorisante possible. Avec Bouteflika, en plus de cette image qui les met en relief, ils tiennent par dessus tout à ce que ne soit pas censurée la phrase mystique de ralliement au programme de Fakhamatouhou. Vous pouvez tout enlever, mais pas cette preuve de soumission par laquelle on a la ferme certitude d’assurer sa carrière.

A l’Unique, on doit se plier à ces caprices d’adultes qui font tant pitié à voir et qui rendent le petit écran algérien tellement avilissant. On aurait cru à une sorte de fatalité qui n’autorise aucune issue pour les médias publics s’il n’y avait pas eu, avant Bouteflika, la parenthèse lumineuse de Abdou B qui a révolutionné de l’intérieur la télévision nationale et lui a permis de conquérir ses plus glorieux titres de noblesse. C’était dans la foulée de l’ouverture démocratique que le peuple algérien vivait comme une victoire de libération d’un système paralysant et par trop dogmatique.

Le regretté journaliste de talent qu’il était avant d’être nommé à la tête de l’ENTV a eu le courage personnel de réformer les rapports de la télévision avec le Pouvoir politique et de redonner au service de l’information toute sa dimension professionnelle. Dans un pays en pleine effervescence où les affrontements idéologiques étaient légion avec l’émergence d’une engeance islamiste ambitieuse, Abdou B entreprit d’ouvrir publiquement et en direct le débat contradictoire en lançant de jeunes journalistes enthousiastes, en plus de la liberté laissée à ces derniers pour accomplir un travail d’information le plus objectif possible.

Ceci pour dire que le combat pour la liberté d’expression peut être mené quand il y a conviction à la base. Des années après cet épisode marquant de Abdou B, le rideau de fer retomba sur les médias publics au point où on assiste aujourd’hui à une «démission» du corps journalistique alors que des événements historiques se déroulent en Algérie. Comment peut-on être aussi «absent» face à ces impressionnantes manifestations populaires qui réclament le changement pour la dignité ? L’Unique, après avoir donné l’illusion de s’être affranchie des démons de la censure qui ont fait tant de mal à la transmission de la vérité, est vite retombée dans ses péchés.

Le téléphone continue de sonner pour dicter la marche à suivre. Il y a eu, pour vous dire, les images des marches pacifiques de contestation mais vidées de leur véritable contenu politique. Une censure qui est encore plus perverse que le simple coup de ciseau. La citadelle à laquelle tient le Pouvoir n’est pas encore prête pour appartenir aux journalistes. Les médias publics ne sont pas encore prêts pour faire leur mue alors que la colère monte de partout. La connivence est-elle à ce point plus forte que la prise de conscience ? Pourtant, deux femmes journalistes se sont rebiffées, l’une à la radio, l’autre à la télévision. Il a fallu que ce soient deux femmes qui disent «Non» à l’humiliation professionnelle pour que l’espoir finalement renaisse en attendant de voir un autre Abdou B.

El-Watan.com