La Colline oubliée ou la cartographie des affects

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La Colline oubliée ou la cartographie des affects

Mohamed-Racim Boughrara. Auteur

Il y a 30 ans, le 26 février 1989, l’écrivain Mouloud Mammeri périssait dans un accident de voiture, non loin de Aïn Defla. Retour sur son premier roman qui préfigurait son œuvre.

La Colline oubliée, premier roman de Mammeri, paru en 1952, évoque la destinée du peuple algérien à travers l’image d’un village délaissé sur les collines de Kabylie. La Seconde Guerre mondiale dissipe la gaieté du village de Tasga. Le monde change au fil des saisons, tout est bouleversement. La vie et les espoirs de Mokrane, Menach et Aazi, la fiancée du soir, prennent un jour sombre.

Les rires et les exaltations de l’enfance disparaissent peu à peu. Les trois protagonistes rêvent de rouvrir Taasast, terrain de jeu perché de leur jeunesse et symbole d’un passé qu’ils peinent à oublier. La petite bande semble refuser l’entrée dans un monde adulte figé dans les traditions.

La mobilisation générale rend désormais impossible toute tentative d’accéder à leur donjon, dont la belle Aazi détient la clé. Celui-ci symbolise le temps de l’innocence d’un monde enchanté, malgré l’alternance des douleurs, des espérances et des vengeances. La colline oubliée au cœur de l’Algérie vit comme une malédiction les changements dans les mentalités et l’irruption du malheur.

Le monde ancien paraît avoir fait son temps, tandis que l’avènement du nouveau se profile. Le roman tout entier est fait de réminiscences de l’enfance qui se mêlent au présent de l’âge adulte. Ce va-et-vient entre souvenir et moment de l’histoire installe les protagonistes dans le doute et semble susciter chez eux une forme d’inquiétude.

L’œuvre de Mammeri est en effet centré sur l’enfance, dans la mesure où la série d’adieux qu’effectue Menach à la fin du roman est essentiellement fondée sur le souvenir. Cette image de l’enfance souligne la dimension commune de leurs souvenirs : ceux-ci rattachent chacun d’entre eux à un passé et un territoire communs.

Tous les héros du roman sont, désormais, à travers leur mémoire collective, impliqués dans la représentation d’un espace oublié par les dieux et les hommes. Sur la tombe de son ami, Menach invite, convoque même, ses amis d’enfance dans ses réminiscences et prononce ce qui s’apparente à un discours funèbre, à la deuxième personne du pluriel. S’adressant à Mokrane, il évoque des épisodes où l’enfance est coupée du monde des adultes, sans comptes à rendre, autonome.

Les protagonistes paraissent tels qu’ils étaient enfants, comme étrangers au monde qui les entoure, avec leurs préoccupations exclusives. Menach parle avec lassitude et mélancolie de ce passé révolu comme d’un échec. A ses yeux, Mokrane «est encore (celui) qui a eu la meilleure fin», comme si l’âge adulte n’était même pas envisageable.

L’œuvre se termine dans une nostalgie pleine d’incertitude concernant l’avenir : des personnages qui ont du mal à quitter l’adolescence, unis dans le souvenir d’un passé et d’un lieu indépassables, et demeurant dans une chasteté idéale. Cependant, cette période apparaît désormais bien lointaine.

L’œuvre, dans sa dimension rétrospective, peut donc être rattachée au récit d’apprentissage en ce qu’elle engendre la nostalgie d’un passé inaccessible, voire insurpassable. En effet, La Colline oubliée raconte indirectement et de façon fragmentée la formation d’adolescents puis de jeunes adultes marqués par la mélancolie et le sentiment d’un échec diffus, voire d’amertume…

La scène de départ décrite à la fin de l’œuvre, dans son aspect pathétique, permet une ultime invocation, les personnages principaux et les lieux étant une dernière fois convoqués. L’adieu à Mokrane se mue en une déploration élégiaque, signe de la fin de ce que l’on peut considérer comme un roman de formation.

La fin du roman marque également la fin d’un monde. De fait, La Colline oubliée peint le tableau d’un univers en mutation ; sa fin constitue l’aboutissement d’une histoire quasi mythologique.

Dans ce combat douteux, le village est par ailleurs puni par le malheur. Les lieux sont atteints de malédiction : «Typhus, sécheresse, stérilité des femmes.» Le monde des anciens aux traditions austères, dont les pensées semblent cloîtrées, s’oppose ainsi à celui des compagnons de Mokrane marqués par une sourde rébellion qui se transforme peu à peu en amère désillusion.

Ces personnages en devenir au début du roman sont comme étouffés dans une société figée. Ils semblent vouloir se persuader de l’effondrement de la topographie des lieux. Plus de doute, cette fois c’est bien fini, l’adolescence s’y est «épuisé(e)». Le serment funèbre de Menach montre significativement que le locuteur éprouve du mal à effacer l’image du monde de naguère. «Nous n’avons pas pu rouvrir ensemble Taasast», proclame-t-il avec regret.

Cette révélation, renforcée par l’emploi du passé composé, évoque l’attachement à une époque omniprésente mais paradoxalement inaccessible. Leur désenchantement les pousse à refuser les valeurs traditionnelles qui perdurent, perçues ici comme «souffrance et obstacle». Aussi la perspective de rouvrir le donjon devient-elle de plus en plus incertaine, d’autant que l’espace est délimité et fermé aux regards. Ainsi, naît et s’incarne la peur de la rupture du charme dans la tentative de fuite de la réalité.

Taasast, lieu duquel viennent les souvenirs, a donc créé un envoûtement à la limite de l’onirisme. Mais la pesanteur d’une société traditionnelle et figée sonne l’échec de la mythologie du lieu et de son passé. L’idée du départ y est implicitement suggérée, baignant la fin du roman dans une atmosphère de nostalgie élégiaque empreinte de mélancolie ; Menach annonce son départ, un départ qui apparaît comme inéluctable. La colline doit être oubliée…

L’adieu final, confirmé par la mention «amin» («ainsi soit-il»), résonne comme la fin de la dimension mythologique, voire eschatologique, du récit. Menach évoque le «jour prochain» où, à coup sûr, son âme retrouvera celle de ses amis dans un monde où ni la souffrance ni l’obstacle ne seront plus.

On tourne dès lors le dos à l’uchronie et à l’utopie que représentait la colline. Il confie à Mokrane la détermination de son départ. L’enfance et, partant, le roman, sont terminés : «Je ne reviendrai jamais sur cette colline oubliée où je ne te retrouverai plus.» Cette révélation de Menach, renchérie par l’emploi du futur et l’adverbe «jamais», montre son envie de laisser une terre sur laquelle les rêves demeurent inaboutis.

Il y laisse donc enterrée son enfance, tandis que l’innocence a bel et bien disparu. Il dit d’ailleurs y avoir «épuisé son adolescence». Le verbe «épuiser» témoigne ici des multiples tentatives du groupe de retrouver l’enfance à jamais perdue et de vouloir changer le monde, en vain. Ainsi, les prémices d’un nouveau monde surgissent peu à peu et l’irruption de valeurs nouvelles prend forme.

En «sortant» de la mythologie, Menach prend désormais sa destinée en main et se détache du personnage tragique, mais il est désormais seul. Il devient ainsi un personnage romanesque par sa destinée, à partir du moment où il rompt avec cette société figée, mais aussi avec ce passé idéalisé, dont l’hypothétique résurrection est désormais renvoyée à un avenir indéterminé.

De fait, nous parviennent peu à peu les échos assourdis de la modernité, illustrés en filigrane par les allusions à la Seconde Guerre mondiale. Comme le dit Menach à son ami Mokrane, ils ont vécu à Tasga leur rêve commun, sous-entendant que, dès lors, tout ne fut que vaines tentatives pour le ressusciter. Menach a douloureusement pris conscience de cet impossible oubli et, prononçant deux fois «adieu» à la fin de son invocation au mort, de la nécessité de partir.

Cette modernité fait véritablement sortir le personnage de l’enfance, ce monde clos mais connu et rassurant malgré tout, et cependant, qui nie l’individu. Le monde s’ouvre, la colline sera oubliée, symbole d’un monde englouti. Bientôt, sous les coups de la modernité, l’Algérie va entrer dans l’histoire, son histoire…

L’invocation élégiaque qui marque la scène de départ refermant le roman rend possible l’écho avec l’amorce du livre et peut être perçue comme la fin d’un récit d’apprentissage. La description du départ et l’effondrement de l’espace tels que Mammeri les peint rendent sensibles la fin d’une époque clivée et la nécessité de rupture.

Ainsi ce roman marque-t-il la fin de la mythologie d’un passé et d’un lieu figés et suggère-t-il l’entrée dans une modernité marquée par l’absurdité de l’existence et de l’histoire. Fuir la colline oubliée, lieu condamné à l’oubli, n’illustre-t-il pas l’aspiration à un nouveau monde sans souffrance ni obstacle ?

De sorte qu’on ne peut manquer d’inscrire l’œuvre de Mouloud Mammeri dans son contexte historique, faisant de La Colline oubliée le témoin des ferments et des espoirs de la lutte des Algériens pour l’indépendance de leur terre.

El-Watan.com