«La primauté de l’agenda politique sur les réformes économiques est clairement affichée»

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«La primauté de l’agenda politique sur les réformes économiques est clairement affichée»

Quel bilan faites-vous de la mise en œuvre du plan d’action du gouvernement une année après connaissant le contexte politique du pays ?

Soulignons tout d’abord que pour réaliser un bilan objectif, il faudrait disposer des éléments d’appréciation émanant d’institutions chargées de l’évaluation des politiques publiques. Or, de telles institutions sont quasi-inexistences chez nous. Faute de telles évaluations consolidées, les chercheurs et les observateurs se référant à des données éparses émanant d’institutions publiques, ou des rapports élaborés par les institutions internationales (BM, FMI, PNUD…)

Si on se réfère aux données disponibles, on remarque aisément le grand décalage entre les intentions et les réalisations. Beaucoup de discours souvent étayés par des chiffres fantaisistes, mais aucun plan rationnellement concerté et méthodiquement appliqué et évalué. Ce mode d’action génère toujours des incohérences et des contradictions entre les différents départements ministériels et les exemples illustratifs sont nombreux.

Pour reprendre les termes d’un illustre économiste du Tiers-Monde, Samir Amin «…On choisit de s’ajuster au jour le jour à une situation qui se dégrade. Cette situation engage la responsabilité des classes dirigeantes et des classes politiques. Toutefois, elle n’est pas seulement celle des gouvernements. Elle est aussi celle de beaucoup d’oppositions qui sont timides, timorées, qui se battent souvent pour des choses tout à fait légitimes mais sans les intégrer dans un projet ambitieux. On a besoin, de nouveau, de grands projets.»

Comment expliquer une telle situation, alors que l’urgence est à la réforme sur le plan économique ?

Pour expliquer cette situation, il faudrait s’interroger, comme nous l’avons déjà fait dans une contribution antérieure, sur l’impact que provoqueront des réformes de fond assurant un authentique changement institutionnel inhérent à toute économie de marché efficiente. L’impact de telles réformes serait négatif pour les intérêts de l’élite au pouvoir. Les privilèges dont elle bénéficie dans le contexte actuel seraient remis en cause. C’est ce qui ressort de nombreuses études consacrées à cette problématique du changement institutionnel qui semble contrarié par ceux-la mêmes qui doivent l’initier.
En effet, d’authentiques institutions de marché, au-delà du substrat néoclassique et la prégnance idéologique qui les légitiment, ont pour rôle de favoriser la concurrence, de produire de l’information, de protéger les droits de propriété de l’arbitraire, autrement dit de limiter la prégnance de la bureaucratie d’Etat. «Elles ouvrent ainsi l’accès aux ressources économiques à un plus grand nombre et réduisent considérablement les opportunités de création de rente via l’appareil étatique.»

La logique de recherche de rente se trouverait ainsi limitée sinon éliminée. Ce qui, naturellement, pousserait les élites au pouvoir à s’opposer à cette transition à une authentique économie de marché qui remettrait en cause la source de leurs privilèges.

Quel impact de la crise qui secoue l’APN justement sur la décision économique, notamment à l’approche du débat sur le PLF 2019 ?

Il s’agit d’un jeu trouble, où en l’absence d’informations crédibles sur les tenants et aboutissants de cette «crise», on ne peut que spéculer et émettre des hypothèses. Si on considère que l’APN est appelée à voter la loi de finances pour l’année 2019, dont l’avant-projet fait déjà l’objet de critiques, et compte tenu de l’échéance de l’élection présidentielle ou la partition du 5e mandat ne doit souffrir d’aucune fausse note, aucun risque ne doit être couru. Il faudrait garantir l’adhésion unanime et consensuelle de l’APN.

Avec l’approche de l’élection présidentielle, ne risque-t-on pas de voir les priorités économique relégués au second plan et transformés en promesses de campagne ?

C’est déjà le cas. Toutes les réformes (aussi timides soit-elles), qui étaient envisagées depuis l’éclatement de la crise budgétaire inhérente à la baisse des prix hydrocarbures ont été différées (une fuite en avant qui hypothéquer encore pour longtemps le redressement économique du pays) pour maintenir la paix sociale et la «stabilité». Il ne s’agit pas seulement de promesse de campagne mais plutôt de l’«inimitable» et «grandiose» programme du Président, qui doit continuer son œuvre à la tête de la direction du pays.

Différer des réformes indispensables et incontournables pour régénérer le tissu industriel du pays pour élever la productivité des sols, pour une meilleure couverture alimentaire du pays, pour augmenter le rythme de création d’entreprises dans la sphère productive, c’est non pas courir le risque d’immobilisme coûteux, mais plus encore c’est hypothéquer pour longtemps la croissance et le développement du pays. La primauté de l’agenda politique sur les réformes économiques est clairement affichée. Et c’est ce qui expliquerait pourquoi les réformes de gouvernance politique surdéterminent les réformes économiques. La rupture avec l’économie rentière nécessite par conséquent une rupture avec le système socio-économique et politique dominant qui fonctionne à ce jour.

Quelles sont les perspectives pour le moyen terme à votre avis ?

Il existe un large consensus sur de sombres perspectives à moyen terme si le gouvernement persiste dans ses méthodes obsolètes et non conformes aux enseignements tant théoriques (enseignements du prix Nobel français Maurice Allais «abondance ou misère»), qu’empiriques (Venezuela).

On peut ne pas aimer le caractère dogmatique et doctrinaire du FMI, mais on ne peut pas ne pas considérer ses conseils avec la plus grande attention.

Le FMI a préconisé pour l’Algérie, il y a quelques années déjà, une large réforme économique. Il n’a pas été entendu comme ne l’ont pas été tous les thinks tanks algériens (les nombreux universitaires et chercheurs algériens de renom qui ont participé à la réunion organisée par le CNES en septembre 2015, à Alger, en présence de l’ex-Premier ministre, Abdelmelek Sellal) ainsi que les propositions du collectif Nabni.

Si on se réfère aux prévisions du FMI étalées sur 5 ans, jusqu’en 2023 (contenues dans le rapport publié le 16 juillet 2018 sur les perspectives de l’économie algérienne), fondées sur des techniques éprouvées d’extrapolation, de corrélation et d’analyse d’évolution des variables macroéconomiques, l’économie algérienne connaîtra un redressement de la croissance à court terme qui devrait atteindre près de 3% cette année (2018) après s’être établi à 1,6% en 2017, grâce à une relance massive des dépenses publiques financées par la «planche à billets» ( financement non conventionnel).

Le financement non conventionnel n’étant plus de mise dès 2019, et les sources de financement étant ce qu’elles sont (en grande partie d’origine rentière), toute chose égale par ailleurs, cette croissance connaîtra un ralentissement notable selon les prévisions de cette institution dès 2020 en provoquant conséquemment une remontée du taux de chômage. Par ailleurs, on prévoit une persistance des déficits budgétaires et surtout des déficits externes qui vont éliminer progressivement toutes les marges de manœuvre dont dispose encore le pays, en ramenant les réserves de change à moins de 5 mois d’importation dès 2022 et à 12 milliards de dollars, c’est-à-dire 3 mois d’importation, en 2023.

On peut certes rétorquer qu’avec la remontée récente des prix des hydrocarbures, ces perspectives ne seront plus de mise. Le problème cependant demeure plus que jamais posé, notamment avec le croît démographique et l’augmentation de la consommation domestique. Les réformes sont incontournables et le retard ne se rattrape pas, il amplifie les coûts sociaux.

Le problème demeure entier, tant que la diversification des sources de richesse ne sera pas réalisé, que seules de profondes réformes structurelles peuvent le permettre

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