«Le Coran est un joyau que nous n’utilisons pas»

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«Le Coran est un joyau que nous n’utilisons pas»

Cheikh Khaled Bentounes, guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya et initiateur de la journée mondiale du vivre-ensemble

– Vous avez déclaré dernièrement qu’il y avait un problème de définition et de notion…

En effet. Nous avons un véritable problème de définition que nous faisons hériter de génération en génération. Il faut que nos historiens revoient les termes qu’ils utilisent. Chaque chose a son nom. La guerre et le combat ne sont pas synonymes. Une guerre est agressive. Elle est fondée sur le principe de spolier les droits et les libertés d’autrui. Un combat est juste son opposé. Contrairement à la guerre, le combat est légitime.

Il peut être armé, syndical, par des écrits et bien d’autres moyens. Un peuple opprimé mêne un combat pour sa dignité et ses droits mais ne fait pas la guerre. De ce fait, en 1954, nous n’avons pas mené une guerre de libération, mais un combat de libération. Nous avons également perdu notre sens critique.

Je citerais dans ce volet les conquêtes islamiques. Dire que l’islam s’est répandu par la force de l’épée est une grande atteinte à l’histoire et à l’islam dont la racine est tirée du mot paix. La notion d’humanité a toujours été au cœur de cette religion venue pour répandre la justice et rendre les droits aux plus faibles.

– Entre islam et islamisme, il y a juste 3 lettres et une grande déviance des principes de paix de la religion. Quelle est votre explication ?

C’est le résultat du fait d’idéologiser la religion. Cela lui change complètement de sens. L’islam est avant tout un message universel. D’un seul coup, il devient une idéologie qui alimente des partis politiques. Ce sont deux choses complètement différentes et on maintient de manière préméditée ce flou et cet aspect obscure.

On a fait main basse sur l’islam pour servir des intérêts particuliers, d’un groupe, d’une dynastie, d’un pouvoir ou d’un objectif. Une finalité tout à fait horizontale, qui n’a aucune verticalité, aucune transcendance. Dès qu’un message perd sa transcendance et ses valeurs, il est alors manipulé. Chacun s’en empare pour accéder à ses objectifs personnels.

L’islamisme à transformé la religion en un protocole avec des actions qui mènent à un résultat. Comme dans une règle mathématique 1+1=2. La vie est sans âme, sans sa verticalité qui nous mène à ce bel agir et donne un sens à la vie qui ne peut s’accomplir qu’avec les autres. Lorsque le chacun pour soi s’installe, toute la société se disloque ou se clientélise en faveur d’une tribu, d’un courant, d’un système…

– Qu’en est-il du wahhabisme et du salafisme ?

Lorsque Mohamed Ben Abdelwahhab est apparu en Arabie au XVIIIe siècle, le monde musulman était bien endormi. Nous aurions dû en prendre conscience à travers le wahhabisme. Un courant qui nous a bousculés, ainsi que nos habitudes de cette époque par son intransigeance et son refus de la liberté de penser. Il a instauré un système où le religieux est un élément intermédiaire entre la société musulmane et sa révélation. Nous avons créé des intermédiaires, alors que l’islam l’a interdit.

La renaissance des XIXe et XXe siècles n’a pas su redynamiser une pensée créatrice. Elle était peut-être focalisée sur l’Occident, exemple de réussite, et a marché sur ses pas. Les hommes de savoir de l’époque ont été obnubilés par le modèle occidental et ont oublié notre propre modèle, celui de l’unicité. Nous l’avons complètement occulté. Parce que ce modèle occidental ne pouvait nous convenir, nous étions comme atrophiés. Nous avons construit des choses mais dans un grand déséquilibre par rapport à ce que nous sommes réellement, au message que nous avons reçu et à l’héritage qui était entre nos mains.

Nous n’avons pas su redémarrer et redynamiser cette philosophie qui repose sur le cercle et non la pyramide. Le système pyramidal offre à l’élite au sommet des privilèges au détriment de la base qui est le peuple. Ceci est le contraire du système du cercle où tout est relié dans une synergie, où il n’y a pas de premier ou de dernier.

Une philosophie qui fait que chaque individu dans ce cercle aura la responsabilité de porter les autres. Une philosophie de liens qui n’a pas sa place chez les wahhabites ou les salafistes. Dans le même concept que le wahhabisme, les salafistes ont amputé la société musulmane de sa mémoire collective, de son histoire. Ils ont ainsi sapé les fondations de l’édifice qui, au lieu de s’élever, va peu à peu s’affaisser.

– Notre pays assiste ces dernières années à une vague de violence dans toutes ses formes. Pourquoi ?

Nous cherchons tous la paix, mais nous savons la faire. La raison est que nous en avons fait quelque chose d’extérieur et non d’intérieur. Il faut d’abord faire la paix avec soi-même en retrouvant confiance en soi, être apaisé dans sa famille, son voisinage, sa façon de prier et surtout dans sa vision. Tout être humain a besoin d’une vision claire qui le motive pour aller vers l’action.

Comme le dit le hadith, toute action ne vaut que par l’intention. Donc de l’intérieur de nous jaillit la lumière qui nous guide vers l’action. En plus, faire de la paix quelque chose d’intérieur c’est faire valoir un des attributs divins de Dieu. Les attributs du Divin, dont Es-salam qui signifie paix, sont des énergies.

Le dissocier de nous transformera la paix en une affaire entre deux parties. Faire la paix signifiera alors ne pas être en guerre mais rester dans la méfiance de l’autre. Ce n’est une guerre déclarée mais ce n’est pas une paix non plus. Donc, nous sommes dans cette agressivité et cette violence parce que nous avons perdu notre sérénité. Même quand nous sommes pleinement réalisés et avons les moyens matériels et un travail valorisant, nous manquons d’un élément essentiel qu’est la paix.

En se mêlant aux autres, nous sommes sur la défensive. C’est un stress permanent. La non-paix est un mal-être. On est mal dans sa peau. La chose qui nous permettait justement de faire cette thérapie contre ce mal intérieur a été écartée et extériorisée. Nous sommes dans la culpabilisation de l’autre. C’est toujours la faute à quelqu’un d’autre qui, quoi qu’il arrive, est coupable. C’est la faute à l’école, à la société, à l’Occident, aux chrétiens, aux juifs, à Dieu.

C’est le fatalisme. Nous ne nous remettons jamais en question, pourtant notre verticalité est dans cette remise en question permanente qui nous redonne notre équilibre. Dans l’absence de cette thérapie d’analyse de soi, nous sommes alors comme enchaînés à un système dégradant. Nous perdons notre identité, notre fierté de notre personne et notre confiance en nous. Nous ne ferons que nager à contre- courant. Comme un boxeur qui n’a pas d’adversaire mais un punching-ball imaginaire.

– Certaines voix appellent à faire évoluer le Coran. Est-ce possible ?

Depuis toujours, le Coran n’a fait qu’évoluer. Il se révèle à chaque instant pour ceux qui le lisent et vivent à travers ses versets. Nous ne sommes pas les mêmes à 20 ans comme à 30, 50 ou 70 ans. Notre lecture et notre compréhension des versets coraniques changent au fur et à mesure que nous évoluons dans la vie. Le Coran est vivant.

Il change le message qu’il nous transmet à travers l’expérience qu’il reçoit de nous. Sur plus de 6600 versets dans le Coran, il y a 300 seulement qui traitent de la charia. Nous n’avons pris en considération que cette partie du livre saint pour le réduire au culte. Nous avons oublié que le Coran est venu pour apporter des réponses aux questionnements des humains.

Un véritable question-réponse. Dans le Coran tout est animé. Il y a beaucoup de sourates qui portent des noms d’êtres vivants, comme celle de l’éléphant, les fourmis, les abeilles, la vache, le soleil, la lune, l’étoile, les femmes. Tout parle dans le Coran. Même la révélation divine (El Wahiye) n’a pas été restreinte aux hommes.

Les femmes ont également reçu des révélations, telles que la Sainte-Marie ou encore la mère de Moïse, qui était une femme ordinaire à son époque. Même les insectes, tels que les abeilles, ou encore la Terre ont reçu des révélations. Tout le Coran est une révélation que nous avons sacralisée en mettant une distance entre nous et ce qu’il contient. Le Coran est un joyau que nous n’utilisons pas.

– Dans un principe d’unicité et d’évolution, quelle place devrait occuper la femme aujourd’hui ?

La place de la femme dans la société est fondamentale. Elle porte la vie et évolue dans un contexte socioprofessionnel où elle est en compétition avec l’homme qui détient le pouvoir politique et financier, social et familial. La place de la femme est déterminante dans la gestion de la société actuelle. Elle doit veiller à son équilibre et revendiquer sa place et pas celle de l’homme.

Celle qui lui revient de droit en tant qu’être portant la féminité, la fécondité et l’espérance de la vie qu’elle porte. Porter la vie c’est porter l’espoir du changement.

De tout temps, l’avenir de l’islam passe par un retour à la dignité, à la légitimité par un retour aux droits fondamentaux que l’homme doit accorder à la femme afin qu’elle occupe cette place essentielle qui lui revient de droit dans la société dont elle la cause principale de son évolution ou sa décadence. De ce fait, elle doit chercher elle-même, connaître et revendiquer ses droits que Dieu et son prophète lui ont donnés et que les pensées rétrogrades de l’homme lui ont ôtés.

– Qu’entendez-vous par marketing de l’islam, un nouveau terme que vous avez évoqué dernièrement ?

Le marketing de l’islam est un terme étonnant. Nous croyons bien faire en disant que l’islam est la meilleure religion et autres slogans, alors qu’innocemment nous portons atteinte à cette religion. Nous oublions que l’islam n’est pas le but mais l’unicité. Cette religion n’est qu’une voie vers ce but suprême. Jamais le Prophète n’a dit qu’il a ramené une nouvelle religion.

Même le Coran n’a pas cité cela dans aucun de ses versets. C’est la religion de tous les temps et de tous les Prophètes. Notre Prophète est le cercle qui relie et ressoude tous les messages qui sont venus avant lui et dont le but est l’unicité. Donc le marketing et la glorification à tort et à travers sans comprendre le sens de cette religion est une grave atteinte.

Dire «Allahou Akbar» avant de commettre des attentats est juste une aberration. Mêler Dieu à nos conflits et en faire un slogan de guerre est juste insensé. Ce marketing dangereux a pris au piège beaucoup de nos jeunes. Il est basé sur la règle “ne réfléchissez pas, on réfléchit pour vous”, ce marketing développe à travers des livres édités à cet effet une religion cataloguée. Du prêt à penser et prêt à prier.

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