«Le Maghreb des poètes, comme celui des peuples, a été une réalité»

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«Le Maghreb des poètes, comme celui des peuples, a été une réalité»

Ahmed Amine Dellaï. Chercheur en poésie populaire

– Votre dictionnaire embrasse toute l’Afrique du Nord. Est-ce une volonté de ratisser large ou une évidence méthodologique ?

J’estime que le melhoun doit-être appréhendé dans son étendue réelle. Parce qu’il y a des influences, des emprunts, des échanges et des circulations de poésies dans tous les sens. Jusque-là, les chercheurs ont travaillé sur ce qui est le plus proche d’eux, le plus familier, celui de leur zone de confort intellectuel, c’est leur droit. Mais là où cela pose problème, c’est qu’ils en tirent des conclusions valables pour l’ensemble du domaine du melhoun.

Or, en travaillant sur la totalité du champ, cela nous permet de relativiser nos interférences par rapport à la poésie du nord du pays ou de l’Ouest par rapport à celle du Sud et qui sont des traditions différenciées. Il s’agit de désenclaver des espaces poétiques jusque-là ignorés, comme les poètes des DouiMni
(Béchar), de Oued Souf, des Hauts-Plateaux, etc. Y compris les traditions marocaines et tunisiennes.

– Vous traitez dans un même tome la tradition tunisienne à laquelle vous avez adjoint celle de Libye…

En principe, je ne devais pas inclure les Libyens avec les Tunisiens, sauf que je ne disposais pas de suffisamment de bibliographies concernant la Libye. Vous n’ignorez pas ce qui s’y passe et qui empêche la collecte de matériaux. Par ailleurs, sachant l’énorme problème de circulation des livres au Maghreb, j’ai dû me contenter de ce qu’il y avait. Cette partie concernant la Libye est appelée à être enrichie au fur et à mesure d’une accessibilité à la documentation idoine.

– Les plus anciens poètes cités sont du XVIe siècle. Est-ce le début de la naissance du melhoun ?

On constate que les plus anciens poèmes conservés datent généralement du 16e siècle, ce qui coïncide avec l’expansion du maraboutisme et du confrérisme au Maghreb. Cette élite soufie, contrairement à l’élite cultivée, ne se contentait pas de faire que de la poésie en arabe classique, parce qu’elle devait avoir accès à la masse des croyants. De la sorte, elle se devait de produire de la poésie en melhoun pour s’adresser à cette dernière.

– Est-ce pour cela que dans le melhoun des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, de tous les genres qui le constituent, le medh y est dominant ?

Tout le champ du melhoun est traversé par l’opposition entre poésie galante (klam el hezl) et poésie édifiante (klam el jad). La tradition de cette dernière était portée par les zaouias et les confréries. Elle était même enregistrée dans des manuscrits, ce qui a permis sa conservation.

C’est ainsi que ce qui n’était pas «jad» s’est perdu. Mais il y a un autre phénomène qui a travaillé contre la poésie «légère», c’est la «touba» (tawba : repentance) à laquelle les poètes cèdent en prenant de l’âge. Ils renient tout ce qu’ils ont écrit de mondain dans leur jeunesse, allant même jusqu’à détruire toute leur production profane ou l’interdire de diffusion.

– L’expression «aèdes en burnous» utilisée pour évoquer les poètes du melhoun, n’est-elle pas réductrice, puisque parmi les poètes recensés, ils sont nombreux ceux qui sont aristocrates (sultans et vizirs), hauts fonctionnaires, magistrats et lettrés ?

Evidemment, le melhoun est un genre poétique qui traverse l’ensemble de la société et des classes sociales. Il est aussi bien l’œuvre de souverains, comme au Maroc, et des savants, comme de simples artisans. Une partie de la production poétique était destinée à «el-khassa» (l’élite) et l’autre à «el ‘amma» (la masse). C’est dire que l’expression «poésie populaire» n’est pas applicable pour une grande partie du melhoun.

– Melhoun citadin, melhoun rural ou bédouin ; quelles différences ?

Cette distinction se réfère aux différences de dialectes. La première catégorie est relative aux productions, qui ont pour base un parler citadin, et la seconde, des textes produits dans un dialecte de type bédouin.

Ces parlers comportent des différences en matière de lexique et de prononciation des mots. Mais, il y a également une richesse thématique dans le melhoun citadin qu’on ne trouve pas dans le melhoun de type bédouin, en raison principalement de l’influence du mode de vie. Par exemple, dans le bédouin, on ne trouve pas de «arbii’ya» (printanière) relative aux jardins, aux fleurs, à la renaissance de la terre au printemps.

– Le melhoun intéresse-t-il uniquement les chercheurs en matière de patrimoine immatériel ? N’interpelle-t-il pas les anthropologues et les historiens ?

Dans le grand corpus du melhoun, il y a des textes qui intéressent autant le dialectologue, l’anthropologue que l’historien, etc. Cette poésie est tout ce qu’il nous reste comme documentation sur les siècles passés. Par exemple, Sidi Lakhdar Benkhlouf a consigné la trace du 16e siècle sur lequel nous disposons de très peu de documentation. Figurez-vous que sa qacida sur la bataille de Mazagran concorde parfaitement avec le témoignage consigné par un soldat espagnol. C’est dire la fiabilité de ce corpus comme source contradictoire.

– Au Maroc, c’est le melhoun citadin qui domine…

Les chercheurs de ce pays soutiennent paradoxalement que l’origine du melhoun, chez eux, c’est le Tafilatet, donc le Sahara, là où se sont installées des tribus arabes makiles. Il serait monté vers Marakech, puis gagné Fès et Meknès et de là, il a essaimé à travers le Maroc.

De la sorte, sur les plus de 400 notices concernant les poètes recensés par Mohamed El Fassi, ceux de la «badiya» (monde rural) constituent une part minime. Mais il ne faut pas en tirer une conclusion définitive parce que la recension opérée par la recherche n’est pas exhaustive.

– Hormis au Maroc, dans les autres pays du Maghreb, les poètes sont pour la plupart identifiés comme étant d’une tribu ou d’une région, rarement d’une cité…

C’est plus compliqué que cela. Si on prend Abdelkader el Khaldi, il est de la tribu des Hachem, il est aussi de Mascara, mais il a surtout vécu à Oran. Mais encore sa poésie est du bédouin moderne citadinisé. Là, la tribu est loin. Pour certains poètes, il est vrai que la tribu est essentielle, en particulier pour ceux des époques reculées, comme Kada Bessouiket, qui a chanté sa tribu, celle des Souid, qui a combattu les Ottomans durant deux siècles, une résistance dont on ne parle d’ailleurs pas beaucoup.

– Il y a certains poètes marocains qui sont connus en Algérie et pas au Maroc, leur pays. Les échanges au Maghreb paraissent avoir été nombreux, ce qui donne à penser à un Maghreb des poètes, voire un Maghreb des peuples, cela malgré les moyens rudimentaires de communication de l’époque…

Evidemment, il y avait un vrai Maghreb. Traversé par les étudiants en quête de savoir et les commerçants en quête de profits, entre autres. Mais pas que cela, je vous cite un autre exemple : à la période du hadj, la caravane du pèlerinage partait du Maroc, et en traversant l’Algérie, elle grossissait des pèlerins algériens, et idem quand elle traversait la Tunisie et la Libye.

Alors, imaginez les échanges de toutes sortes sur la durée du voyage ! Et ces pèlerins maghrébins arrivant au Caire se rendaient ensemble aux lieux saints de l’islam, réunis dans un même convoi, celui du Maghreb. 

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