Le mouvement populaire pour une 2e République algérienne vu à travers 6 émotions fondamentales

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Le mouvement populaire pour une 2e République algérienne vu à travers 6 émotions fondamentales

Mohamed Bouchakour. Économiste

Surprise : personne ne s’attendait à ce qui se déroule sous nos yeux depuis le 22 février. La plupart des observateurs considéraient que le peuple algérien était corrompu, dépolitisé, démissionnaire, résigné et que si soulèvement il y aurait, ce serait suite à la généralisation et au durcissement de l’austérité conséquente à l’assèchement de la rente et des réserves de change.

Première erreur ! L’enseignement prometteur pour les années qui viennent est que l’on peut accepter de se serrer la ceinture si en même temps on peut fièrement bomber le torse et lever la tête. La sociologie et la psychologie ont fort à faire pour mieux comprendre la société algérienne, ses évolutions récentes et en cours, les besoins et attentes de ses différentes composantes, leurs profils culturels en termes de ressorts comportementaux, valeurs, perceptions, etc.

Malheureusement, les sciences humaines et sociales ont été réduites à néant, ce qui prive tous les acteurs d’une connaissance qui soit un tant soi peu fine de notre société. Par ailleurs, le soulèvement que tout un chacun redoutait devait être violent. En quelque sorte un autre Octobre 1988 censé être encore plus destructeur. Deuxième erreur !

Le mouvement a été à la fois infiniment plus large et totalement pacifique. La surprise a été aussi du côté de la réponse des autorités qui après avoir annoncé qu’elles avaient «les moyens de mater la rue» ont toléré les marches et sont allées jusqu’à les encadrer alors que les mots d’ordre scandés leur étaient des plus hostiles. L’épisode historique ouvert en février 2019 réserve encore des surprises. Les choses évoluent dans une situation de chaos qui semble jusque-là vertueux.

Joie : en plus de son caractère pacifique, le soulèvement populaire a eu lieu dans la joie, la communion, la liesse et a donné toute sa place à l’humour dans la communication de certains de ses messages politiques. Tout s’est passé comme si les supporters de football qui depuis le début du 4e mandat scandent dans les stades des chansons contestataires et non moins ironiques à l’endroit du pouvoir étaient descendus dans toutes les rues du pays et avaient été rejoints par des grappes de passants jusqu’à former en quelques minutes des millions de manifestants.

Puissent ces grandes marches hebdomadaires se poursuivre, pour égayer un peu nos  vendredis moroses et réconcilier l’algérien avec lui-même, avec son entourage et avec son pays. Depuis le début de cette contestation, on n’a plus entendu parler de harraga, de suicide, de batailles rangées inter-quartiers. Il devrait également y avoir moins d’accidents de la route, moins de délinquance juvénile, plus de civisme et moins d’agressivité entre les personnes, plus d’estime de soi en tant que peuple. Le peuple algérien est grisé, enivré par les retrouvailles avec lui-même.

Tristesse : dans les rangs des citoyens, une certaine tristesse continue de couver. On peut dire «el 9elb h’zine ou la39el r’zine» (le cœur triste, mais la tête froide). L’ambivalence de ce ressenti semble assez bien assumée. Il se retrouve dans le camp d’en face, celui du pouvoir en place, mais sous une forme plutôt  inversée. Celui-ci donne l’image d’un interlocuteur anonyme dépourvu d’empathie et d’imagination. Son cœur est froid et sa tête tristement vide.

Quoi de plus pitoyable que ces mines patibulaires des représentants de l’alliance présidentielle, ces bricolages grotesques et ces ruses cousues de fil blanc d’un pouvoir politique gérontocrate ! Accordons-lui malgré tout qu’il est en totale cohérence avec le symbole qu’il s’est donné : un trône sur roulettes dont l’occupant s’est convaincu qu’il doit y finir ses jours, et de préférence ne jamais les finir.

On sait que selon la légende biblique, Mathusalem vécut jusqu’à 969 ans… certainement dans une déprime de plus en plus profonde. Puis, il a été emporté par le grand déluge. Ceux qui chez nous veulent rivaliser dans la longévité avec Mathusalem et se donner une chance de crier au bon moment «après moi le déluge !», devrons encore attendre au moins 887 ans en s’enfonçant chaque jour un peu plus dans la dépression. Rendez-vous en 2906 pour un éventuel grand déluge algérien.

Colère : elle est bien là, mais restons calme et considérons-la comme un carburant. Elle est contenue dans les poitrines de ces millions de citoyens écœurés par ce régime politique qui, misant sur l’effet antalgique de la dépense publique, a excellé en matière d’injustices de toutes sortes, de mensonge et de rapine institutionnalisés. Mais ces mêmes millions doivent aussi amèrement s’en vouloir à eux-mêmes d’avoir été, sans réagir, pris de vitesse en 2014 par ce régime qui 5 années durant a souillé à jamais leur dignité et l’image de leur pays.

En toute naïveté, ils l’ont cru un temps majestueux, mais ils se sont progressivement rendu compte qu’il était tout puissant envers les faibles avec ou sans paternalisme selon les cas et les situations, et mou voire pleutre face à des rapports de forces qui les menacent, et notamment face aux puissants tutélaires de ce monde.

Peur : on a voulu effrayer la rue en agitant d’abord la menace de la répression policière, puis le spectre d’un plan de déstabilisation et de destruction de l’Algérie fomenté par des forces hostiles étrangères. Cela n’a eu aucune prise. Par contre, en matière de grands périls, la conscience collective sait d’instinct que si de tels plans existent, rien ne les aurait mieux servi que le 4e mandat. Celui-ci est passé comme une lettre à la poste grâce à son invraisemblance et à son effet de surprise.

Elle sait aussi avec une conviction d’acier que si le pays doit aller vers une déflagration nationale, le détonateur le plus en vue n’est rien d’autre que le 5e mandat réel ou déguisé. C’est pour cette raison que ce dernier ne doit pas et ne peut pas passer quoi qu’il en coûte. Certes, «quoi qu’il en coûte» est une mention qui fait peur, mais comme disais Nelson Mandela, «le courage n’est pas l’absence de la peur, mais la capacité de la vaincre».

Dégoût : dans ce registre, les 20 dernières années nous donnent l’embarras du choix, mais pour ne pas indisposer les lecteurs au cœur sensible et à la mémoire courte, faisons dans le soft et dans le plus récent. Il s’agit d’une conversation téléphonique, celle qui a eu lieu entre un vétéran virtuose dans la direction des campagnes présidentielles réussies et un jeune oligarque qui alignent des success stories entrepreneuriales sur des kilomètres et des kilomètres de bitume.

Voilà deux grosses pointures qui illustrent, on ne peut mieux, la fine fleur de l’élite algérienne dans les deux domaines-clés qui conditionnent le développement durable à l’ère de l’après-pétrole à l’horizon 2030 : celui de la gouvernance publique dans ses modélisations les plus avancées du XXIe siècle, et sur celui du business de haute voltige dans les chaînes de valeur mondiale complexes et sensibles, en particulier celles où les barrières à l’entrée technologique sont des plus prohibitives.

Suite à leur précieuse contribution téléphonique à la clarification du programme présidentiel des 4 premiers mandats et des grandes questions nationales et internationales qu’ils mettent en perspective pour le 5e mandat, les deux illustres personnalités se projetteraient désormais à l’international, car, dit-on dans les milieux informés, ils sont à présent fortement sollicités par les pays du G7 pour leur expertise. Nos universités seront donc privées de leurs savoirs inestimables, mais l’enregistrement de leur dernier grand débat reste disponible et peut avantageusement servir comme étude de cas en dernière année à l’ENA et dans les grandes écoles de commerce du pays.

El-Watan.com