Le parcours du combattant d’un non-voyant

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Le parcours du combattant d’un non-voyant

«Certains confondent entre handicap et compétence. Pour beaucoup, être non-voyant signifie forcément être incompétent. J’ai le regret de leur dire que c’est faux.

J’ai occupé le poste de chargé d’études au sein de l’Office national des publications scolaires qui relève du ministère de l’Education nationale et j’ai toujours assuré dans mon travail. Par la suite, j’ai été promu au poste de sous-directeur de la section édition en braille. Un non-voyant, peut également réaliser de grandes choses», raconte Yacine Mira, 43 ans. Né en 1975, Yacine a un frère jumeau et une sœur.

Ils sont tous les trois non-voyants mais tous ont eu un parcours exceptionnel. «Nous avons eu de la chance d’être issus d’une famille d’intellectuels. Le mérite revient évidemment à nos parents qui nous ont aidés à accepter notre handicap et vivre avec», confie-il. Ce dernier dit assumer pleinement son handicap : «Je suis convaincu par mon handicap. C’est pour cette raison que les insultes auxquelles j’ai eu droit, et ce, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, ne m’ont jamais touché.»

Sa scolarité, Yacine l’effectue au sein de l’école spécialisée d’El Achour. «Il y avait beaucoup de problèmes en termes de prise en charge. Les livres étaient quasi-inexistants. Les auxiliaires faisaient énormément d’efforts pour traduire le contenu en braille», se rappelle-il. Il enchaîne les paliers et intègre le lycée. Il obtient son bac, puis intègre l’université d’Alger où il obtient son diplôme avec brio.

Narimene se rappelle de cet universitaire «pas comme les autres» : «Tous les étudiants, surtout ceux de première année, étaient impressionnés par Yacine et son frère jumeau. En 1997, il y avait très peu, voire pas d’étudiants non-voyants au sein sur les bancs de l’université. Les frères marquaient leur présence. Ils ne parlaient jamais dans le vide. Il avaient toujours un conseil à donner.»

Narimène confie qu’à force de les côtoyer, leurs camarades oubliaient que les deux frères étaient non-voyants : «D’ailleurs, je ne me rappelle pas avoir déjà vu Yacine avec une canne. L’accessoire qui ne le quittait jamais était son cartable qu’il trimballait sous le bras. Il était très à l’aise.» Les deux frères étaient de «beaux parleurs» ; toujours le mot pour rire. Avec eux, les discussions ne s’arrêtaient jamais à «bonjour». Une anecdote assez drôle : Yacine et Zaman étaient de vrais jumeaux. Il était compliqué pour leurs camarades de les différencier. Le matin, dans les couloirs de l’université, ils ne savaient pas quel prénom sortir pour chacun.

Les jumeaux rétorquaient alors en rigolant : «C’est incroyable que vous ayez autant de mal alors que vous nous voyez.» Car contrairement aux autres, Yacine arrivait à nommer chacun de ses camarades. Une poignée de main lui suffisait pour mettre un nom sur la personne en face de lui. «Parfois, on essayait de lui faire des blagues et lui compliquer la tâche afin qu’il ne nous reconnaisse pas.

A chaque fois, c’était un fail. Il reconnaissait chacun d’entre nous du premier coup», se souvient Narimène. Après l’université, Yacine obtient une bourse et s’envole pour la France où il termine ses études en post-graduation. Il obtient son doctorat en communication. Il revient en Algérie et intègre, en 1997, l’Office national des publications scolaires.

Rétrogradé

Il occupera le poste de chargé d’études durant 20 ans. En 2017, il est promu au poste de sous-directeur de la section édition en braille. «J’ai été nommé dans le cadre d’un contrat d’une année, renouvelable un fois. Le deal était : si je prouve mes compétences, je suis maintenu au poste. Sinon, je conserve mon poste initial de chargé d’études. Au bout de 6 mois, on m’a rajouté 3 mois.

Ma période d’essai s’est donc étendue sur 9 mois ; je n’ai pas clôturé les 12 mois», raconte-t-il. Ce dernier confie qu’au bout des 9 mois, il a reçu une décision l’informant que son «essai n’était pas concluant et qu’il est réaffecté à son poste d’origine». «J’ai alors été rétrogradé au poste de chargé d’études, mais le souci est que je devais gérer la sous-direction, mais sans le salaire qui va avec», se désole-t-il. Yacine confie avoir reçu par la suite une autre décision le renommant comme sous-directeur chargé pour une durée indéterminée.

«Le 31 octobre dernier, je reçois une nouvelle décision me prévenant d’un changement dans l’organigramme. La sous-direction a été supprimée. J’ai alors été à nouveau rétrogradé au poste de chargé d’études. J’ai donc envoyé une lettre demandant un poste équivalent étant donné que j’ai occupé le poste de sous-directeur durant 2 ans. Ce que le directeur a catégoriquement refusé, me signifiant tout de même qu’il n’avait rien à me reprocher sur le plan de la compétence», ajoutera-t-il.

Pas de hassanat

Yacine avoue ne pas comprendre cette décision : «Je ne demande pas la charité. Je veux qu’on me donne les mêmes chances qu’on donnerait à n’importe quel autre individu. Puis, jugez mon travail. J’estime que j’ai été embauché pour mes compétences et non les ‘‘hassanate’’, contrairement à ce qu’on m’a fait comprendre.»

De son côté, Brahim Atoui, directeur de l’Office national des publications scolaires (ONPS) livre sa version concernant ce changement : «Jamais personne ne l’a valorisé comme je l’ai fait. C’est d’ailleurs moi qui l’ai nommé sous-directeur par intérim. C’était une première en Algérie qu’un non-voyant soit nommé sous-directeur.

Il y avait d’ailleurs 10 000 DA de différence entre mon salaire et le sien. Suite à un nouvel organigramme, approuvé par le conseil d’administration qui a décidé qu’on n’avait plus besoin d’une sous-direction braille, cette dernière a été supprimée. Finalement, ce n’est qu’un simple changement administratif. Tous les sous-directeurs ont été ‘‘enlevés’’ dont M. Mira. De plus, ce dernier été chargé et non confirmé d’une sous-direction dans un organigramme provisoire.

Et il n’y a aucune loi qui exige ou oblige la nomination d’un salarié au bout d’une année. Fonctionnellement, on a constaté qu’il lui été difficile de gérer une sous-direction. Cela n’enlève en rien à ses compétences. Je suis un gestionnaire. J’ai dissous la sous-direction au même titre que les autres sous-directions. Il n’y a rien de personnel dans cette histoire.»

Par ailleurs, Yacine pointe du doigt un autre problème : le difficile accès à l’emploi et la non-application de la loi 02-09 du 8 mai 2002 relative à la protection et la promotion de la personne handicapée. Ladite loi stipule que «Tout employeur doit consacrer au moins un pour cent (1%) des postes de travail aux personnes handicapées dont la qualité de travailleur est reconnue.

Dans le cas contraire, il est tenu de s’acquitter d’une contribution financière dont la valeur sera fixée par voie réglementaire, versée dans le compte d’un fonds spécial de financement de l’activité de protection et de promotion des personnes handicapées». «Combien d’employeurs ont appliqué cette loi ?

Qui veille à son application ?», s’interroge Yacine Mira. Selon lui, seule l’application stricte de la loi peut faire avancer les choses : «Cela doit se faire comme cela a été fait pour la ceinture de sécurité. Si on n’avait pas imposé le payement de l’amende, personne ne se serait senti obligé de la mettre.» Aujourd’hui, Yacine Mira est président de l’Association nationale pour l’éducation, l’emploi et la solidarité avec les aveugles.

– Nouvelle perspective

En ratifiant la convention des Nations unies sur le droit des personnes handicapées, l’Algérie s’est engagée à faire valoir les droits des personnes handicapées en améliorant leur situation. En effet, les Nations unies préconisent l’évaluation sur le plan médical, mais aussi sur le plan social en étudiant l’environnement dans lequel ces personnes évoluent.

Certes, il reste beaucoup à faire, mais a priori, le ministère de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition de la femme a l’intention de respecter l’une de ces recommandations en adoptant une nouvelle stratégie. Actuellement, le directeur du ministère de la Solidarité, El Hadi Zerrougui Nabaoui, est en charge de la formation d’une équipe de 1200 personnes, composée de médecins, de psychologues et d’assistants sociaux.

«Nous élaborons un dossier de prestation sociale afin d’examiner l’environnement de ces personnes handicapées. Un document qui sera appuyé par un guide barème d’évaluation de la déficience sur le plan santé par le ministère de la Santé. Autrement dit, les personnes handicapées seront évaluées selon ces deux documents pour que ces derniers puissent être déposés au niveau de la commission.

Un outil d’éligibilité pour un type de service et d’aide sociale, dont l’obtention d’auxiliaire de vie et de chaise roulante, entre autres. Un arrêté ministériel signé suivra pour appliquer et faire valoir les deux documents au niveau de la commission. De plus, un second arrêté est en discussion concernant la mise en application du 1% d’emploi de personnes handicapées dans les services publics», explique El Hadi Zerrougui Nabaoui. A. S.

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