Le retour de Boudiaf

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Le retour de Boudiaf

Mardi 14 janvier 1992, Mohamed Boudiaf revient en Algérie, après trente ans d’exil. Lui, qui était l’un des artisans du 1er Novembre 1954, avait bien compris que l’Indépendance allait être confisquée au peuple algérien, et que ce même peuple algérien n’allait pas de sitôt goûter aux fruits (interdits) de la liberté et de la justice.

Où va l’Algérie, s’était-il demandé, dès 1963, quand il avait été arrêté par le même policier qui l’avait arrêté en pleine Guerre de Libération ? La police de Ben Bella l’avait intercepté et envoyé dans un fourgon, en plein mois de juin, au Sud algérien, à Adrar, dans la cave d’une maison plus que modeste.

Hormis deux ou trois personnes, qui l’attendaient à sa descente d’avion, ce 14 janvier, Mohamed Boudiaf ne connaissait personne des dirigeants de cette Algérie de 1992.

En effet, Sid Ahmed Ghozali, Premier ministre, Khaled Nezzar, ministre de la Défense, Larbi Belkheir, ministre de l’Intérieur, n’étaient pas dans le même camp que lui, quand, avec Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Didouche, Krim et Bitat, il avait préparé le 1er Novembre 1954.

A peine approché pour revenir sauver le pays des griffes des résidus du colonialisme, Boudiaf avait répondu présent.

Deux jours plus tard, soit le jeudi 16 janvier 1992, il était officiellement revenu en Algérie, après une trentaine d’années au Maroc frère, sous bonne protection marocaine, une protection sans laquelle Boudiaf aurait subi le même sort que Khider et Krim.

Malheureusement, dès les premières heures de son retour au pays natal, pays d’un million et demi de martyrs, il comprend et déclare que «l’ennemi d’hier est l’ennemi d’aujourd’hui». Il rejette Mohamed Lamari, chef d’état-major, et lui interdit désormais de se réunir avec lui.

Commence alors sa course contre la montre, et l’heure de sa fin a sonné, le 29 juin 1992 ; son dernier mot ayant été «islam».

Épris d’égalité, de justice, d’équité, et refusant fondamentalement le caractère de «hogra», qui prévaut dans les rouages du système instauré par Ben Bella et suivi par Boumediène, Boudiaf avait compris qu’il allait avoir affaire à un ennemi aussi injuste que le colonialisme.

Dès ses premiers discours au peuple, il utilise un langage clair, net et précis. Le peuple le comprend. Il devient le premier chef d’Etat algérien, en fonction, à dénoncer la mafia politico-financière.

Elle l’assassine et rassure les mafieux. Elle ouvre grande la porte au crime, à la corruption, à la gabegie. La mafia instaure alors un système où les honnêtes gens sont arrêtés, et les mafieux s’offrent tout sans limites.

Boudiaf est banni des livres scolaires algériens depuis l’Indépendance confisquée, avec tant d’autres grands hommes de la Révolution du 1er Novembre. Revenu à Alger, Boudiaf avait senti l’étau se resserrer.

Le système lui interdit même d’assister au mariage de son propre fils. Il prononce alors le divorce avec ce même système qui l’a appelé à revenir, cinq mois auparavant, et qui lui a préparé très minutieusement son assassinat, maquillé en «acte isolé».

Outré par le fait de ne pas avoir pu trouver soixante honnêtes hommes et/ou femmes en vue de bâtir, avec eux, une Algérie juste et tranquille qu’il a tant souhaité connaître, Boudiaf décide alors de faire appel au peuple pour l’aider à créer le Rassemblement patriotique national, (RPN), afin de l’utiliser comme contre-pouvoir. La mafia ne l’entend pas de cette oreille, assassine Boudiaf et tue son projet de société dans l’œuf.

Utilisant les grandes idées de son projet de société, inscrit dans la plateforme du RPN, je me suis attelé pendant des mois à créer un parti, appelé «L’Algérie avant tout». Et depuis lors, à part un accusé de réception de la poste, attestant que le dossier constitutif de ce parti a été reçu par les services du ministère de l’Intérieur, je n’ai vu aucune autre réaction officielle.

Démoralisé est le peuple actuellement. En effet, le système s’est projeté dans une situation jamais vécue par d’autres peuples avant nous. Un chef d’Etat (Dieu prenne soin de lui), qui n’a pas dit un seul mot à son peuple depuis sept ans, est utilisé comme faire-valoir par un groupe d’hommes pour continuer de bénéficier des bienfaits de la mafia politico-financière, dont personne ne parle maintenant.

Insolite est le cas Algérie dans le monde actuel, un Etat qui dépend d’un homme qui lui dépend du traitement médical quotidien ; et le quotidien de l’Etat est géré par procuration. Le pays donne l’image d’une barque menée dans l’obscurité en haute mer, avec un système qui interdit aux étoiles d’apparaître dans le ciel Algérie.

Accaparés par leurs seuls intérêts immédiats, bassement matériels et serviles, les hommes qui ne reculent pas devant le crime de jouer avec la santé, la dignité, l’histoire et la vie d’un autre homme, sont des hommes qui doivent être dénoncés par le système Boudiaf basé sur l’esprit de «L’Algérie avant tout».

Fasciné par les idées, les analyses, les projections, le projet de société laissé par Boudiaf, je souhaiterais faire partager la vision de ce grand Homme, qui a été le premier chef d’Etat algérien à nous dire que l’école algérienne est sinistrée, que les mosquées appartiennent à Dieu, que la femme algérienne n’a pas eu tous ses droits et que la jeunesse est marginalisée.

«L’Algérie avant tout», que je compte diriger, est donc proposé non pas comme un autre parti qui viendrait mentir au peuple, comme un parti clé en mains, comme un parti qui parle de démocratie mais ne laisse pas la démocratie régir ses rouages, comme un parti faire-valoir qui n’apparaît que lors d’échéances électorales, comme un parti qui change ses dirigeants à la suite d’appels téléphoniques. Avec l’aide de Dieu et les efforts de femmes et d’hommes honnêtes, «L’Algérie avant tout» sera un parti issu des sacrifices des Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Didouche, Krim, Bitat et Boudiaf.

Attristé par les images, les commentaires, les commérages, qui sont le quotidien de notre pays, notre Grande et Belle Algérie, je me suis senti dans l’absolue responsabilité de dire non et d’appeler le peuple à ouvrir les yeux, pour dire non au présent et se lancer à préparer les futurs immédiats et à venir du pays du million et demi de martyrs.

«L’Algérie avant tout» se fera comme s’est faite la Réunion historique des 22, c’est-à-dire avec des inconnus qui viendront pour servir leur pays et non se servir comme n’a jamais cessé de le faire le présent système issu de l’Indépendance confisquée; un système tellement dépassé et déconnecté du peuple qu’il n’a pas pu trouver un homme pour soulager l’actuel Président.

Gérer un pays par procuration, comme on gérerait une boutique, n’est plus possible. D’abord, avec ses quarante-quatre millions d’habitants, ses richesses naturelles, son élite scientifique dans tous les domaines, le pays n’est pas condamné à se laisser faire gérer par le système de l’Indépendance confisquée, qui a montré ses limites.

Embrigadée par un système flou, hasardeux, essoufflé, l’Algérie donne d’elle l’image d’une hirondelle aux ailes coupées et qui essaye de renouer en son sein avec l’Appel du 1er Novembre 1954, en vue de réaliser une réelle indépendance, et non pas une indépendance qui vit sous le contrôle d’un système qui a subi la colère de la rue.

Réhabiliter la confiance du peuple en son pouvoir, réhabiliter l’Etat dans ses missions de souveraineté, de justice, d’égalité, réhabiliter l’Algérienne et l’Algérien avec les valeurs qui ont fait la Révolution du 1er Novembre 1954, seront les premières tâches de «L’Algérie avant tout».

Interpellés, nous le serons tous. Ceux qui ont été au pouvoir et ont commis le crime de faire de l’Algérie ce qu’elle est actuellement seront interpellés devant Dieu, la Justice et l’Histoire. Ceux qui n’ont jamais été au pouvoir mais ont accepté les crimes commis contre l’Algérie seront interpellés par leur conscience, si conscience existe encore.

Epris de justice, de liberté et d’amour de l’Algérie, il est temps de réagir et d’arrêter le train des crimes commis depuis 1962 et prendre le train de l’Algérie future, une Algérie où vos enfants et petits-enfants auront droit à une école sereine, scientifique et respectable, droit à un hôpital propre, équipé pour guérir et non juste pour y mourir, droit à un Etat basé sur le système de servir le peuple en toute égalité et justice.

A chaque génération, sa mission. La mission de la génération de Novembre a été accomplie avec l’indépendance du pays. Cependant, ceux de cette génération qui sont restés vivants ont manqué de vigilance et laissé un faux système d’indépendance gérer le pays pour aboutir à un système où trois Présidents ont totalisé 46 ans au pouvoir contre seulement cinq mois et demi pour Boudiaf.

Venu pour se servir et servir les intérêts d’autres parties, le système de l’Indépendance confisquée est en train de pousser ses derniers souffles ; il n’a plus, sous la main, un autre Mohamed Boudiaf pour lui concocter un autre «acte isolé». Il ne lui reste qu’à demander pardon au peuple et s’en aller. Le peuple se relèvera et relèvera l’Algérie, la nettoiera des saletés de toute nature laissées par ce système et ouvrira de nouvelles pages dorées de notre histoire.

A nous de décider, comme le disait Mohamed Boudiaf dans son dernier discours à Annaba : «Le bien est en nous et le mal est en nous.» C’est au peuple de décider de se laisser encore guider par le même système qui l’a mené nulle part, ou bien s’asseoir dans le calme et la sérénité et débattre sérieusement pour choisir l’élite qui effacera, avec de lourds, très lourds sacrifices, les déchets de l’Indépendance confisquée. Notre destin est entre nos mains.

Notre silence maintiendra le même système. Notre action organisée, si elle arrive à tracer une feuille de route nette, claire et précise, qui mettra le peuple au centre de toute initiative, qui retiendra les mauvaises leçons héritées du système de l’Indépendance confisquée, qui choisira des femmes et des hommes honnêtes pour l’avenir du pays, sera capable de générer enfin l’espoir que Boudiaf a tenté d’insuffler dans sa plateforme du RPN.

Tous les sacrifices des chouhada, des moudjahidine, les vrais, tous les sacrifices du peuple depuis 1962 à ce jour, tous les sacrifices des familles qui ont perdu les leurs durant la décennie noire, méritent une bien meilleure récompense que celle que le système voudrait forcer le peuple à prendre.

Tout devrait commencer par créer une Assemblée constituante. La première Constitution de Ben Bella a été adoptée dans un cinéma. Depuis lors, les acteurs changent mais les victimes sont toujours les mêmes, c’est-à-dire le peuple. Telle est l’une des propositions de mon parti, «L’Algérie avant tout».

Outre une Assemblée constituante, des lois sérieuses sur les partis politiques, sur les médias, sur les élections devraient être mises en œuvre très rapidement. Il est évident que l’actuel Parlement devrait être dissous. Des commissions composées de juristes et académiciens seraient désignées pour préparer les lois mentionnées ci-dessus.

Un débat national sera organisé sur la question fondamentale : la liberté doit être remise au peuple. Puis des commissions de haut niveau débattront des questions spécifiques à l’école, la justice, la femme, la santé, le logement, la jeunesse, les zones rurales, etc.

Tout sera débattu en toute transparence. Telle est la vision de «L’Algérie avant tout», telle qu’imaginée par Mohamed Boudiaf quand il s’est mis à préparer le 1er Novembre 1954.

 

Nacer Boudiaf , le 16 janvier 2019

 

El-Watan.com