Les querelles politiciennes minent l’avenir économique du pays

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Les querelles politiciennes minent l’avenir économique du pays

Alors que le bilan de la première année de mise en œuvre du plan d’action du gouvernement Ahmed Ouyahia se fait attendre et devrait focaliser l’attention au même titre que les réformes économiques à engager, le débat en ce mois d’octobre tourne autour de la crise institutionnelle qui secoue l’Assemblée populaire nationale depuis deux semaines.

Déjà que les priorités économiques semblent ces derniers temps reléguées au second plan avec l’approche de l’élection présidentielle et les changements opérés au sein de l’Armée populaire nationale (ANP), voilà que le bras de fer entre le président de l’APN, Saïd Bouhadja, et les députés de la majorité vienne chambouler davantage la situation politique et impacter négativement les dossiers économiques de l’heure, à commencer par la signature de la loi de finances par le chef de l’Etat en temps voulu.

Ahmed Ouyahia a certes rassuré que le gel des activités parlementaires ne retarderait pas la signature de la loi. Mais il faudrait attendre pour voir l’issue d’une telle affaire. Une affaire qui touche directement le pouvoir législatif qui ne fait en réalité que cautionner les décisions du gouvernement sans jouer pleinement son rôle sur le plan économique, alors que les principaux défis que l’Algérie est appelée à relever concerne le développement et la diversification de l’outil de production.

Or, pour ces dossiers comme c’est le cas pour bien d’autres, la Chambre basse du Parlement est loin de constituer une force de propositions et ses relations avec le gouvernement sont des plus calmes. Tout ce que propose l’Exécutif passe comme une lettre à la poste avec une majorité acquise au pouvoir qui se retrouve aujourd’hui au centre d’une crise déstabilisante, alors que la devise adoptée est la stabilité sur toute la ligne.

Le ministre des Relations avec le Parlement, Mahdjoub Bedda, clairement accusé par le président de l’assemblée d’être l’instigateur de cette affaire, au même titre d’ailleurs que Ahmed Ouyahia, s’est contenté de noter que parler de l’éventualité du report de l’examen, au Parement, du projet de loi de finances 2019 (PLF 2019), en raison du gel des activités de l’APN, est «précoce» comme si le débat économique concerne uniquement le PLF 2019. Il touche en fait directement la question de la gouvernance tant au plan politique qu’économique. Les experts approchés à cet effet le soulignent clairement d’ailleurs. Pour eux, la fronde à l’APN qu’elle soit «réelle ou maquillée» ne fait que dévoiler la crise de gouvernance que traverse le pays à travers ses différentes institutions.

L’urgence d’une réorganisation

Interrogé justement sur cette problématique, l’économiste Abderrahmane Mebtoul nous dira : «La crise qui secoue actuellement l’APN, dont les règles de fonctionnement sont régies par la Constitution, séparant nettement les prérogatives du législatif et de l’Exécutif, doit interpeller les plus hautes autorités du pays. Toute politique économique est forcément portée par des forces sociales, politiques et économiques, tout en n’oubliant pas les réseaux extérieurs étant à l’ère de l’interdépendance mondiale avec des enjeux géostratégiques au niveau de la région.»

«Cette situation d’urgence exige une action vigoureuse de réorganisation et de redynamisation tant de l’économie que des partis politiques, du monde associatif dont la société civile qu’il faut encourager et mobiliser pour le redressement de l’Algérie, en lui proposant un cadre adéquat d’expression collective», poursuivra-t-il, plaidant pour des institutions démocratiques et une société participative.

Il s’agit pour Mebtoul de travailler pour réussir le passage d’institutions économiques et politiques largement fondées sur des relations interpersonnelles à des institutions davantage fondées sur des règles. D’où la nécessité, pour lui, d’engager les réformes politiques, économiques et sociales. «Au lieu de ces querelles stériles nuisibles aux intérêts supérieurs du pays, l’on oublie facilement la situation économique et sociale du pays qui doit constituer la première priorité», notera notre expert, rappelant dans ce sillage les conclusions du dernier rapport de la Banque mondiale dans lequel les perspectives sont loin d’être rassurantes pour l’Algérie avec une prévision de croissance de 2,5%, en recul par rapport aux 3,5% estimés en avril dernier.

Un point que relèvera Mme Kessal Ourida, ancienne députée. «Il faut faire passer les priorités économiques du pays avant tout», plaidera Mme Kessal, pour qui le débat devrait être focalisé sur le développement local, le capital humain et l’investissement. «Profiter de la reprise des cours du pétrole pour redynamiser l’économie tout en réglant la crise de l’APN dans le respect des lois de la République», nous dira encore Mme Kessal pour qui cette affaire est liée directement à la situation économique du pays. Une remarque qui en dit long sur les intérêts à préserver de part et d’autre même si les tenants et aboutissants d’une telle affaire ne sont pas connus comme nous le fera remarquer un expert en développement et en évaluation des politiques publiques.

Qualifiant ce dossier de «scabreux», notre interlocuteur estime que dans les deux cas «un bras de fer réel mais intempestif ou un scénario politicien concocté avec préméditation dans le cadre d’une feuille de route plus large par les marionnettistes qui sont aux commandes», les choses sont claires. «Une transition est en cours  : celle du passage de la non-gouvernance assumée du développement à la bonne gouvernance du chaos comme stratégie de survie et de continuité», résumera-t-il pour faire ressortir encore la problématique cruciale de la gouvernance et ce statu quo au plus haut sommet de l’Etat.

A l’approche du rendez-vous électoral, le jeu semble se corser davantage et ne sera pas sans conséquences sur l’économie. Une question qu’abordera à son tour le professeur Zine Barka, spécialiste en finances publiques.

«Devant l’échéance fatidique de la présidentielle qui approche inéluctablement, toutes les manœuvres sont permises dans un pays où les lois sont très peu respectées. L’alternance au pouvoir est méconnue, les traditions démocratiques n’existent pas ou au mieux sont travesties. Le discours politique est en parfaite opposition avec la réalité et le vécu. Ce qui importe, c’est d’occuper le plus longtemps possible les positions acquises, le rapprochement avec les sources de la rente et des faveurs pour un enrichissement sans limite, laissant derrière l’Etat de droit avec tous ces attributs ainsi que les citoyens», constatera notre expert.

Paralysie

Pour ce dernier, la paralysie des institutions a atteint un degré tel que «l’incurie et la loi de la jungle y ont pris place et règnent en maître incontesté». «C’est ainsi que plus aucune institution ne contrôle les activités financières d’un secteur étatique débordant et manifestement inefficace et bureaucratique encombré par un nombre effarant d’incompétence, car la cooptation y est la règle au lieu du concours où les mieux qualifiés sont sélectionnés», regrettera M. Barka pour qui il est bien triste de voir en ce mois d’octobre un organe institutionnel fondamental dans le paysage algérien tétanisé par une crise menée par des personnes pour servir une stratégie de l’ombre. «Or, habituellement, à cette époque les ‘‘prises de bec’’ au Parlement tournent autour du projet de loi de finances de l’année. Les débats sur les choix budgétaires sont ainsi relégués au second plan, laissant la place à une image piteuse de la réalité politique algérienne», estime encore notre interlocuteur. Et ce avant de revenir au fond du problème.

C’est-à-dire l’essence même du processus de choix qui a mené à la désignation des membres de cette institution. «Nous savons parfaitement les conditions qui ont présidé au choix des membres de ce Parlement : argent sale, incurie, cooptation, etc.», rappellera le spécialiste en finances publiques qui nous parlera d’une gouvernance mise à mal par des choix «sournois et fallacieux» avec des députés qui ne sont là que pour servir une stratégie conjoncturelle qui ne sert pas l’intérêt immédiat de la nation. Sinon, comment expliquer que depuis son installation, cette assemblée n’a pas contribué à enrichir le débat sur la situation économique du pays et à réfléchir sur des stratégies de développement.

En dehors des questions orales et des interpellations sur quelques préoccupations locales, nos députés élus par une minorité d’Algériens sont loin d’être le porte-voix du peuple. Il faut dire aussi, comme nous l’a rappelé l’économiste Mohamed Achir que l’APN n’a jamais été autorisée à légiférer sur des questions lourdes, comme les formes d’organisation de l’Etat, les politiques économiques structurelles, le développement local, la fiscalité locale. Tout est fait pour que l’assemblée soit juste une chambre d’enregistrement dont la crise a remis aux calendes grecques les priorités. «Cette affaire n’est qu’une manière de faire oublier à l’opinion publique les dossiers qui urgent», notera d’ailleurs un autre spécialiste en planification pour qui le jeu est clair.

Dilution

«Il ne semble pas qu’il y ait urgence pour réfléchir à des stratégies de développement économiques futures ; le prix du pétrole remonte bien et les pouvoirs publics peuvent maintenant désormais oublier la politique fiscale en vue d’une meilleure justice ou les réformes promises tant de fois visant à la modernisation du système budgétaire», ajoutera M. Barka. «Les rentrées des devises sont assurées dans l’immédiat et le cap des choix populistes est maintenu par des subventions à tort et à travers, et une dépense publique toujours en hausse qui ne sert qu’à bâillonner toute contestation possible que peut connaître le pays les mois à venir», conclura-t-il. Dans ce sillage, la politique de diversification de l’économie algérienne se fait attendre. Idem pour la révision du système des subventions, la réforme financière et bien d’autres dossiers.

C’est toujours l’attentisme pour cette question cruciale. «C’est peut-être voulu !», estime un observateur. Ainsi, trente ans après le 5 Octobre 1988, l’on continue à diluer le cœur du problème, c’est-à-dire la gouvernance à tous les niveaux dans des pseudo-luttes politiques. Tout simplement parce que «l’impact de telles réformes serait négatif sur les intérêts de l’élite au pouvoir», résumera le professeur Kouider Boutaleb (lire entretien).

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