Mansour Abrous : «Le corps à Paris, la tête en Algérie»

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Mansour Abrous : «Le corps à Paris, la tête en Algérie»

Lors de son enterrement mardi à Ivry, ses amis, ses collègues de la Mairie de Paris, sa famille lui ont rendu un dernier hommage, digne et sobre à la mesure de ce que Mansour Abrous était de son vivant.

Décédé le 31 janvier des suites d’une longue maladie, Mansour Abrous a été enterré mardi au carré musulman du cimetière d’Ivry (Val d ‘Oise) en région parisienne. La levée du corps depuis la chambre mortuaire de l’hôpital La Pitié-Salpêtrière a été suivie d’une longue procession de proches, amis et collègues jusqu’au cimetière où le défunt repose dorénavant.

Mansour Abrous, né en 1956 à Tizi Ouzou, diplômé en psychologie de l’université Paris Nanterre et en Esthétique et Sciences de l’Art de l’université Paris 1 Sorbonne, a exercé en tant que professeur à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts d’Alger, directeur de la Culture à Créteil, pis en tant que chargé de mission Culture à la ville de Paris.

L’artiste plasticien Mustapha Boutadjine a rappelé le parcours d’engagements citoyen et intellectuel en Algérie et en France de Mansour Abrous, son «ami et camarade» pour une Algérie ouverte à la culture dans toute sa diversité et sa pluralité, à la création artistique libérée des carcans idéologiques et bureaucratiques, des tabous, interdits et entraves de toutes natures.

«Ecrivain, historien de l’Art, érudit et brillant intellectuel, il a marqué plusieurs générations d’étudiants de l’ENSBA d’Alger par son engagement, son dévouement et ses qualités pédagogiques». De même qu’«il a marqué ses collègues enseignants par son intransigeance et ses contributions pertinentes lors de l’élaboration de la réforme de l’enseignement supérieur dans toutes les écoles des Beaux-Arts en Algérie».

Et de souligner que Mansour Abrous, «par sa démarche et sa méthodologie personnelles, s’est imposé au monde des arts plastiques en publiant Le Dictionnaire des artistes algériens, 1976-2006, Algérie : Arts plastiques, dictionnaire biographique, 1900-2010 et Contribution à l’histoire du mouvement étudiant algérien, 1962-1982.» Installé à Paris après les événements d’Octobre 1988, «il était très attentif à la production des artistes algériens vivant en Algérie ou à l’étranger». «Il avait le souci de mettre en lumière, par ses écrits précis et précieux, une biographie fouillée, juste et instructive de chaque plasticien.»

«Une référence incontournable pour les artistes plasticiens et les chercheurs»

Mustapha Boutadjine dira également que la perception de Mansour Abrous sur le rôle de l’art et les enjeux internationaux était «implacable». «La mise en place d’une nécessaire politique culturelle en Algérie était son credo.» Et «sa vision intellectuelle de l’art était liée intimement à ses convictions syndicales et politiques.» «Engagé sur tous les fronts, d’Alger à Paris, par son travail minutieux au quotidien, il est devenu une référence incontournable pour les artistes et les chercheurs d’aujourd’hui et de demain.»

Et la voix étranglée par l’émotion, Boutadjine de conclure par ces mots : «Abrous Mansour, le corps en France mais la tête en Algérie.» «Mon camarade, mon ami, mon frère, repose en paix.» Djouher Abrous, sœur de Mansour, au nom de leur fratrie commune, dans son hommage à «celui qui vient de nous quitter», a souligné que son jeune frère «a toujours eu comme but de parachever l’œuvre ébauchée et de suivre les traces de son père, dans l’écriture et l’engagement politique.» «Il a été à la hauteur de l’espérance familiale et de sa mère particulièrement.»

Aussi, «tous les sacrifices consentis et son dévouement n’ont pas été vains car le flambeau est transmis à ses enfant» Mehdi et Yasmine, «sans oublier de citer Safia, son épouse qui a été son catalyseur.» Celle-ci, s’adressant à son défunt mari, évoque leur rencontre, l’homme, le mari et le père : «Mansour, nos chemins se sont croisés au printemps 1995. Un psychiatre éclairé avait réuni psychiatres et intellectuels dans le contexte des années noires en Algérie.

Devant l’auditoire, j’avais remarqué ton aisance verbale, la force de tes convictions, ton humilité mettant en avant la cause à défendre.» «Plus tard, j’ai découvert ta vivacité d’esprit, ta curiosité de l’autre, ton humour et ta tendresse.» «Tu as mené ta vie au pas de charge. Orphelin à neuf ans, tu avais conscience très tôt de la fragilité de l’existence, de l’urgence à vivre nos rêves, à donner du sens à notre passage sur Terre. Tu ne t’es pas épargné. Profiter des plaisirs de ta vie n’était pas ta priorité. Tu as rempli ton existence d’engagements sincères, de luttes et de batailles courageuses.»

«Tu étais habité par ta mission»

Safia poursuit, la voix étranglée : «Tu as été un travailleur acharné, défendant le service public par tes choix professionnels et, le soir, assis à ton bureau, tu as construit, patiemment, ton œuvre sur les arts plastiques en Algérie, arrachant aux ténèbres de l’ignorance des pans entiers de la vie culturelle algérienne.

Tu disais : “Il faut que j’écrive, il faut que je témoigne, il faut que je donne mon avis’’.» «Tes moments de découragement ne duraient pas longtemps, j’admirais ton courage, ton énergie pour te mobiliser. Je n’ai eu de cesse de vouloir tempérer ton impatience, mais tu détestais le mot attendre.» «Tu étais habité par ta mission, tu peux être fier de ce que tu as accompli.»

«Tu as été un mari et un père réconfortant, responsable, très impliqué dans la vie de ta famille, drôle et sérieux en même temps. Tu nous as emportés dans le tourbillon de tes passions, de tes projets, de ton amour intense. Nous allons continuer à cheminer dans la vie, forts de tout ce que tu nous as donné si généreusement.» «Les derniers mois de ta vie, tu voulais rester digne, ravalant tes souffrances.

Tu as voulu préserver ta famille, tes amis, tes collègues. Dans les rares moments de répit que te laissait la maladie, tu trouvais l’énergie de terminer ton dernier ouvrage. Tu as infusé en nous une telle force que je peux te rassurer, tu seras à jamais en nous, Mansour, mon mari, père de mes enfants, j’ai eu l’immense chance d’avoir partagé ta vie. Repose en paix maintenant.»

Bientôt un livre à titre posthume

Le dernier hommage au défunt – avant que son frère Hamid ne remercie les proches, amis et collègues venus en nombre témoigner leur sympathie et leur réconfort à la famille de Mansour – est celui de Mehdi, son fils. «C’est un jour que je redoutais tant et, pour autant, que je m’attendais à voir arriver. Lui et moi nous nous étions longtemps préparés à cette éventualité.

Nous avons eu de longues discussions autour de ce sujet, c’est pourquoi je respecterai ses paroles à tout jamais. Il m’avait fait promettre quelque temps avant de partir de protéger ma mère et ma sœur. Cette promesse que je lui ai faite restera marquée au fer blanc dans ma mémoire. Qu’il ne s’inquiète pas sur ce point-là. Il était très attaché à la réussite scolaire et professionnelle de ses enfants. Je tenais aussi à dire qu’il peut s’en aller en paix à ce sujet.»

Et d’ajouter : «Depuis un an maintenant, nous avons souffert tout autant que lui de sa maladie. ça a été très dur pour lui ainsi que pour nous. De supporter son regard au fond de son lit a été une épreuve très difficile pour moi. Je vois en ce départ, pour lui, un soulagement de toute cette souffrance emmagasinée. Il a toujours voulu se montrer sous son meilleur jour et c’est pourquoi il voulait absolument éviter que l’on s’apitoie sur son sort.

Maintenant, il veille sur chacun d’entre nous aux côtés de ceux qu’il a lui aussi perdus.» «Cette dernière année, en retraçant son parcours de vie, il s’est rendu compte qu’il a fait tout ce qu’il voulait faire avec nous, et c’est ce qui m’importe le plus. Il a certainement des regrets, mais il a toujours continué à vivre le présent.

En témoigne son livre qui paraîtra d’ici peu.» «Mon papa continuera à vivre en chacun de nous, dans l’image qu’il nous a laissée, des paroles, des actions, des œuvres et tout ce qui peut nous rappeler de près ou de loin sa mémoire. Ce n’est qu’un au revoir papa, repose en paix.» A signaler qu’un hommage lui sera rendu prochainement à l’initiative de la Mairie de Paris où Mansour Abrous était chargé de mission Culture.

El-Watan.com