Mohammed Sahnoun, mon ami, mon frère

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Les amis de ma génération quittent ce monde en silence. C’est ainsi que j’ai appris la mort du médersien Youcef-Khodja Smaïl qu’une année et demie après qu’il ait été enseveli. Pleure ô mon âme la perte d’amis chers ! Pleure de ces larmes qui ne donnent aucun sens à la vie éphémère d’ici-bas.

Ouvrir un journal, c’est pour apprendre des nouvelles aussi bonnes que mauvaises. Ce matin, l’information obtenue en parcourant les pages d’El Watan me plongea dans une profonde tristesse. C’est la mort d’un autre ami, d’un frère, d’un compagnon de lutte, puisque, ô mon cher Mohammed, tu as animé, comme moi, une cellule du Parti du peuple algérien (PPA) à la «médersa At-Tha’alibiyya» d’Alger. Tu n’es pas seulement une perte pour ta famille, mais aussi pour ceux qui ont connu ta chaleureuse amitié, ton sens de la solidarité et ton attachement à la vérité.

Mon cher Mohammed ! Tu avais été un militant dynamique, bravant la colère du directeur de l’établissement. Tu l’as prouvé à maintes reprises et d’abord en escaladant, au milieu de la nuit, le mur qui sépare la cour de la médersa du cimetière Sidi Abderrahmane pour aller apposer des affiches sur les murs d’Alger à la suite d’un ordre du Parti. Ensuite, toujours pour avoir observé la grève des cours un certain jour où Messali Hadj fut arrêté à Orléansville (El Asnam) et déporté. Il y a encore d’autres et d’autres événements du même genre où chaque fois tu te montrais volontaire et déterminé, sachant que chacune de tes activités, couronnées de succès, était un pas de plus vers l’indépendance du pays.

Mon cher Mohammed ! Oui, tu as été un vrai compagnon de lutte. A ce sujet, il suffit de te rappeler ce mois d’avril 1955 quand, au 4, rue Lafontaine, à Belcourt, nous avons eu le privilège de rencontrer une personne nommée Ahmed : nous saurons plus tard que nous étions en présence de Abane Ramdane.

Mon cher Mohammed ! Tu n’as fait que suivre ton parcours de militant révolutionnaire. Ton seul regret a été de ne pas rejoindre le maquis — pour des raisons indépendantes de ta volonté — et prendre les armes avec tes frères de lutte qu’étaient Amara Rachid, Lounis Mohammed, Sabeur Mustapha, tous médersiens. Ils sont morts pour faire triompher le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La mort est douloureuse, mon cher Mohammed, pour la famille et les amis, mais elle véhicule un goût suave quand elle rime et cohabite avec liberté. Quant à toi, mon cher Mohammed, tu as connu l’insalubrité de la prison de Barberousse (Serkadji). Tu n’as à aucun moment failli à ton devoir d’Algérien patriote.

Mon cher Mohammed ! J’ai parlé brièvement de ton existence de militant parce que, probablement, la presse s’étendra sur tes fonctions de diplomate. Pourtant, je ne peux m’empêcher de te rappeler un fait que les gens ignorent, c’est celui de la reconnaissance du Polisario par la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OUA. Cette reconnaissance a été la conclusion de notre lent travail de coulisses pour convaincre les délégations africaines. Mon cher Mohammed, je me souviendrai toujours de ton émouvant discours lors de l’assemblée plénière. En rappelant surtout le glorieux passé des dirigeants africains décédés qui ont été les pionniers de la lutte pour une Afrique libre, tu as remporté l’adhésion des membres de l’Assemblée.

Cette réunion avait eu lieu à Maputo, au eMozambique. C’est à cette occasion que le président Machel nous reçut, en notre qualité de membres de la délégation algérienne. Mon cher Mohammed  ! Souviens-toi lorsque le président nous déclara qu’il ne recevait pas les représentants de l’Algérie, mais deux amis qui œuvrent dans l’intérêt de l’Afrique, parce que, nous avait-il dit, «l’Algérie ne sait pas entretenir l’amitié»…

Comme moi, tu avais été déçu parce que ce Président critiquait notre pays mais, par la même occasion, tu as été, comme moi-même, fier d’avoir mérité le titre d’ami de l’Afrique. C’est peu de chose mais en même temps beaucoup si les autorités algériennes reconnaissaient tes mérites et tes sacrifices.
Mon cher Mohammed ! Combien est douloureux d’égrener ces souvenirs…Pourtant, je dois en témoigner pour apaiser mon cœur meurtri et soulager les troubles de mon esprit.
Mon cher Mohammed ! Tu as su affronter l’adversité, la maladie et la douleur. Chacun de ces maux a sa signification universelle mais ils prennent des formes spécifiques, modelées par notre appartenance à l’islam. C’est parce que nous nous remettons à Dieu et à Lui seul : nous n’avons ni idole ni clergé.

Mon cher Mohammed ! Tu quittes ce monde sans avoir eu de réponse au pourquoi des souffrances humaines. Tu le quittes pour ne plus t’interroger sur le pourquoi le mal dispute-t-il sa suprématie au bien. Tu auras, en ce monde d’illusions, connu le sens de ton existence par la connaissance, la réflexion et l’éthique, mais tu ignoreras le sens de l’existence de la vie terrestre et de sa finalité. Mon cher Mohammed ! Tu auras, peut-être, une réponse dans l’autre existence sur le sens réel de notre vie sur terre et ses conséquences sur notre culpabilité, nos torts, notre châtiment ou notre récompense. Adieu mon cher Mohammed. A bientôt, à ce jour où il sera proclamé : «Ô toi, l’âme apaisée, retourne auprès de ton Seigneur, satisfaite et agréée, et entre auprès de Mes serviteurs, entre en Mon Paradis.» (S. 89, 27 à 30) .

 

Par Tahar Gaïd

Militant du PPA-MTLD
Responsable du FLN
Fondateur de l’UGTA avec Aïssat Idir. Parmi les premiers ambassadeurs après l’indépendance

 

 

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