Mourad Preure. Expert pétrolier international, président du cabinet Emergy : «Un consensus autour de la défense d’un prix entre 70-80 dollars est probable»

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Mourad Preure. Expert pétrolier international, président du cabinet Emergy : «Un consensus autour de la défense d’un prix entre 70-80 dollars est probable»

La réunion des pays membres de l’OPEP – et de leurs partenaires dont la Russie – va-t-elle, à votre avis, déboucher sur une décision en faveur d’une réduction de la production ?

Il faut mettre en perspective la prochaine réunion de l’OPEP en prenant pour référence le choc baissier de 2014 lors de la réunion de novembre où l’OPEP, sous l’instigation de l’Arabie Saoudite, a rompu avec la ligne de défense des prix pour adopter une ligne de défense des parts de marché en déclenchant une guerre des prix pour amoindrir la part de marché de schistes américains. Il faut savoir qu’à cette date, le marché avait un excédent de 2 millions de barils/jour (Mbj) dû aussi à la surproduction de l’OPEP. Le consensus d’Alger de septembre 2016 a pris acte des dégâts opérés par cette guerre des prix autant sur les pays producteurs que sur l’industrie pétrolière en général.

Les plus éminents pays producteurs, l’Arabie Saoudite et la Russie, vivent une sévère crise économique due à l’affaissement de leurs recettes pétrolières, l’industrie pétrolière a perdu 1000 milliards de dollars d’investissements qui affecteront durement l’offre future. La réunion de Vienne en janvier 2016 a consacré le consensus d’Alger, soit le retour à une ligne de défense des prix, cette fois-ci partagée et assumée par des producteurs Nopec, dont surtout la Russie. Ces pays représentent 90% des réserves mondiales et 50% de la production.

La réunion de Vienne de juin 2018 et celle de septembre à Alger ne sont pas sorties de cette ligne. Seulement a été pris acte de la décision du président Trump prise en mai de rétablir les sanctions contre l’Iran à partir de novembre. Les pays producteurs membres de cette alliance OPEP- non-OPEP, qui respectaient l’accord de baisse de la production de 1,4 Mbj issu de la réunion de Vienne 2017 ont décidé une augmentation de la production (entre 500 000 bj et 1 Mbj) pour compenser un éventuel déficit dû à la disparition des exportations iraniennes suite à l’embargo. De fait, un nouveau paradigme pétrolier est à l’œuvre qui commande les jeux d’acteurs :

(i) une alliance inédite et rendue nécessaire par les circonstances Arabie Saoudite – Russie. Cette alliance est en mesure de cartelliser le marché plus efficacement que l’OPEP, le marché en a pris acte.

(ii) l’affirmation des émergents comme nouveau moteur et centre de gravité de la croissance pétrolière mondiale dont ils représenteront 80% les 20 prochaines années.

(iii) l’apparition d’autres monnaies du pétrole en concurrence avec le dollar (yuan et rouble). En conclusion, cette alliance, par-delà les vicissitudes, est objectivement solide. Quant à son impact immédiat sur les prix, il est variable selon les conditions du marché. Mais elle reste une tendance lourde, indépendante de la volonté immédiate des dirigeants.

Une décision en vue de la réduction des quotas va-t-elle avoir un réel impact sur le marché et contribuer à la stabilisation des cours, qui ont connu une baisse très rapide ces dernières semaines ?

Nous avons dit tout le mal opéré par la guerre des prix déclenchée par l’Arabie Saoudite sur les pays producteurs et le marché. Nous avons observé le retour vers une tendance haussière depuis le consensus d’Alger. Les prix pétroliers sont commandés par des mécanismes complexes où s’interpénètrent le long terme et le court terme. Ils sont déterminés par ce qu’on appelle les fondamentaux (offre, demande, stocks), par les facteurs géopolitiques et par la spéculation qui joue un rôle amplificateur de tendances car ces marchés sont très psychologiques. Enfin, le dollar y contribue car on a observé une corrélation inverse entre cette monnaie et les prix pétroliers. Lorsque l’un monte, l’autre descend et inversement.

Ce qui est sûr, c’est que le marché tend vers l’équilibre. La demande reprend à un rythme de 1,4 Mbj l’an en moyenne. La tendance haussière des prix jusqu’à octobre a brutalement été brisée avec une chute de 30% en deux mois. L’explication est que le marché est dérouté et les décisions de vente des traders qui influent sur la baisse des prix sont, à mon avis, précipitées. Nous avons au cœur des décisions touchant le marché pétrolier deux dirigeants impulsifs et imprévisibles, le président Trump et le prince Ben Salmane. Le président Trump a joué un rôle majeur dans les évolutions erratiques du marché.

Sa décision de rétablir les sanctions contre l’Iran, prise en mai 2018, a été prise au sérieux par les compagnies pétrolières, qui ont par ailleurs d’importants intérêts aux Etats-Unis. Sans attendre, elles ont réduit puis annulé leurs contrats pétroliers avec ce pays, mettant sous contrainte l’offre, bien avant la mise en œuvre effective des sanctions. Ceci est un signal anxiogène qui a été intégré très tôt par le marché. En même temps, la production des schistes américains a repris, encouragée par le raffermissement des prix, suivie en cela par l’Arabie Saoudite qui a porté sa production autour des 11 Mbj et de la Russie vers les 11,6 Mbj. L’influence de la production américaine est forte car si on ajoute les liquides de gaz naturel, ce pays produit 16 Mbj, et si on ajoute les biocarburants, 18 Mbj. C’est donc un coup de massue que reçoit le marché et qu’il intègre à partir d’octobre.

D’un autre côté, le président Trump se lance dans une croisade commerciale contre la Chine, l’Europe communautaire, voire même son allié canadien, ce qui fait craindre aux marchés des risques récessionnistes sur l’économie mondiale et donc une baisse de la demande. Plus encore, alors que personne ne s’y attendait, le président Trump décide d’exempter de l’obligation de respecter les sanctions contre l’Iran huit pays significatifs, dont la Chine et l’Inde. On comprend ainsi les comportements erratiques des traders, mais aussi et surtout des compagnies pétrolières ! L’OPEC et ses alliés sont conscients de cette situation et sont ainsi poussés dans leur prochaine réunion de décembre à rassurer le marché. Voilà pourquoi je pense qu’un consensus autour de la défense d’un prix minimum autour de 70-80 dollars le baril est fort probable.

La cohésion au sein de l’Opep est-elle en jeu, suite aux interférences américaines et les pressions du président des Etats-Unis sur l’Arabie Saoudite, mais aussi au lendemain de l’annonce par le Qatar de son intention de se retirer du groupe ?

On a tendance à surréagir par rapport aux conséquences du scandale qui touche l’Arabie Saoudite et son influence sur le marché pétrolier. Vous savez, l’industrie pétrolière est très compliquée, violente et sans états d’âme. L’Arabie Saoudite est un pays-clé. Ce pays traverse une période de succession dynastique extrêmement délicate et a engagé un programme sur 2030 très ambitieux. Il souffre durement de la baisse des prix, avec un déficit budgétaire qui atteint 100 milliards de dollars. L’équilibre politique dans ce pays est étroitement dépendant du caractère redistributeur, rentier de l’Etat. Poussée dans les cordes, l’Arabie Saoudite brandit l’arme du pétrole. Et on ne peut pas ne pas la prendre au sérieux. Un officiel saoudien a déclaré : «L’Arabie Saoudite répondra à toute action par une action encore plus grande», ajoutant, menaçant : «L’Arabie Saoudite joue un rôle effectif et vital dans l’économie mondiale.» Le risque pour les Etats-Unis (et il n’est pas absurde) est de jeter l’Arabie Saoudite dans les bras de l’Iran et de la Chine… comme de jeter également la Chine dans les bras de l’Iran.

Le directeur de la chaîne saoudienne Al Arabia a déclaré dans un éditorial : «La Russie et la Chine peuvent être des pays alternatifs pour nos besoins militaires.» Ajoutant : «En cas de sanctions, le Hamas et le Hezbollah se changeront d’ennemis en amis.» C’est donc que la ligne de défense des prix donnée à l’OPEP et ses alliés – et où l’Arabie Saoudite est la clé – est robuste et peu sensible aux manœuvres américaines. Pour ce qui est du Qatar, sa sortie de l’OPEP, dans un contexte de crise diplomatique avec l’Arabie Saoudite, je pense qu’elle sera relativisée par le marché. Au demeurant, ce pays gazier ne représente que 1,5% des réserves mondiales (par rapport aux 90% que représentent l’OPEP et ses alliés) et seulement 2,1% de la production mondiale. Son impact sera moindre, je pense.

Quel rôle peut jouer l’Algérie au sein de l’Opep dans la conjoncture actuelle, en dépit de son modeste statut de producteur de pétrole ?

Je pense que l’Algérie joue, depuis 1971 et les nationalisations du président Boumediène, rahimahou Allah, un rôle-clé qui n’est pas en rapport en fait avec le niveau de ses réserves et de sa production. Ce n’est pas à proprement parler un leadership, mais en quelque sorte un référent que l’on transgresse ou respecte en fonction du rapport de forces, mais un référent quand même. Ce référent rappelle le caractère épuisable des ressources en hydrocarbures et la nécessité d’accorder la logique de long terme, propre à cette industrie en contradiction souvent avec les mécanismes qui la commandent en dernier lieu, soit les marchés, par essence spéculatifs et volatils.

De plus, la diplomatie algérienne a montré sa capacité à jouer le rôle de médiateur dans les conflits les plus complexes. L’Algérie a pour elle aujourd’hui une image souverainiste, mais en même temps de pouvoir prendre langue avec des pays aux relations délicates sinon conflictuelles comme l’Iran, l’Arabie Saoudite, la Russie, la Chine… et même les Etats-Unis et rapprocher les points de vue. Le consensus d’Alger a été une réalisation déterminante pour le marché pétrolier comme on l’a vu plus haut. J’en profite pour dire que lors d’une discussion avec des amis experts pétroliers étrangers en marge de la réunion d’un think tank dont je suis membre, ces derniers s’interrogeaient pourquoi notre pays ne postule pas pour occuper le poste de secrétaire général de l’OPEP. Pour vous répondre, je pense que notre pays est en mesure de faire aboutir un consensus. Il s’agira d’identifier le point de rupture entre les intérêts franchement divergents ainsi que les marges de manœuvre des différents acteurs. Je pense que nous irons dans le bon sens.

Quelles leçons doit tirer notre pays de cette crise et quelle doit être, selon vous, notre doctrine en matière pétrolière et gazière ?

D’abord, cette crise, depuis 2014, a révélé cruellement les fortes vulnérabilités de notre économie du fait de sa dépendance totale vis-à-vis d’un marché pétrolier par essence convulsif, volatil et fortement spéculatif. On ne peut pas sérieusement continuer dans cette voie. Même si je pense que les prix du pétrole se maintiendront dans une tendance haussière en 2019 (où les prix devraient fluctuer autour d’un pivot de 75-80 dollars le baril, sauf crise géopolitique grave ou affaissement de la demande du fait d’une récession) et plus franchement la prochaine décennie. Nous devons garder notre sang-froid car nous avons les moyens de passer le cap de cette crise.

Mais, plus fondamentalement, je pense que du point de vue doctrinal, nous devons opérer un renversement de perspective stratégique et nous considérer désormais comme un acteur énergétique, non plus une source exportatrice d’hydrocarbures. Je pense que les compagnies pétrolières nationales, dont Sonatrach, sont le grand acquis de l’histoire militante des pays producteurs, davantage que les nationalisations, qui sans elles n’auraient eu aucun sens. La puissance pétrolière et gazière de notre pays doit reposer sur la puissance, la compétitivité de Sonatrach, son pouvoir innovant, la qualité de ses articulations avec les producteurs de savoirs nationaux (y compris ceux établis à l’étranger), les universités, la recherche, mais aussi les entreprises nationales qu’elle doit entraîner dans son sillage.

Il importe de renforcer Sonatrach sur les plans managérial et technologique. Ainsi on consolidera sa position concurrentielle dans une industrie, comme je l’ai dit plus haut, très compétitive, violente, une industrie internationale par essence, risquée et fortement intensive en capital. Sonatrach doit développer sa base de réserves en national et international ; elle doit, à l’instar des compagnies pétrolières dans le monde, s’engager activement dans la transition énergétique. La qualité de sa signature, son capital partenarial et ses capacités managériales lui permettent de construire des partenariats avec des leaders technologiques dans le solaire et demain le nucléaire.

Elle garantira ainsi les équilibres énergétiques nationaux à long terme. La puissance des Etats repose aujourd’hui sur la puissance de leurs firmes, leurs champions nationaux, à l’instar de Sonatrach. Sur un plan plus général, il faut absolument diversifier notre économie et déconnecter notre croissance du marché pétrolier. Il faut encourager la création de richesse, les créateurs de richesse, les entrepreneurs, les innovateurs. Ceci est un projet national à part entière. Ainsi, les hydrocarbures seraient une chance historique de développement au sens où ils pourraient exercer un effet de levier sur la stratégie de la nation dans son ambition d’émergence.   

 

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