Mustapha Hadni. Coordinateur du PLD : «Il y a une réelle prise de conscience qui préfigure l’éclosion d’une nouvelle ère politique»

  • 1 semaine il y a
  • 21 Vues
  • 0 0
Mustapha Hadni. Coordinateur du PLD : «Il y a une réelle prise de conscience qui  préfigure l’éclosion d’une nouvelle ère politique»

Des millions de personnes sont sorties dans la rue pour exprimer leur rejet total des décisions de Bouteflika d’annuler la présidentielle, de prolonger son mandat et d’organiser la transition. Cette marée humaine, représentant toutes les composantes de la société, exige le départ immédiat du système. Quel est votre commentaire ?

C’est prodigieux ! Les Algériennes et les Algériens ne sont pas sortis en masse pour dénoncer le seul 5e mandat ! La protestation va bien au-delà ! Il suffit de passer en revue les mots d’ordre lancés pendant les marches pour saisir rapidement que les manifestants ne sont pas dans la courte vue et ne s’arrêtent pas aux symptômes de la crise. Leur colère s’adresse aux causes du mal. Plus qu’un homme, il s’agit pour les citoyens de dégager un système, d’en déraciner les pousses, que celui-ci a eu le temps de faire croître dans les profondeurs de la société, avant de s’engager dans la voie du redressement et l’édification d’une Algérie libre et démocratique.

Ce que vit le pays est à inscrire dans la continuité du volcan algérien, et ce, depuis 1963, en passant par les différentes insurrections socio-politiques, celles de 1980, 1988 et le mouvement citoyen de 2001, qui entre en éruption cycliquement et qui ne s’est jamais éteint.

Ce qui avait manqué par le passé, c’est le mouvement d’ensemble auquel nous assistons aujourd’hui et qui a enflammé tout le pays. Une étape qualitative nouvelle vient d’être franchie par le peuple en ce mois de février. La digue de la peur a cédé, libérant un fleuve majestueux par sa puissance, sa maturité politique, sa force tranquille, sa mixité, sa jeunesse, sa cohésion, sa détermination et un aplomb à couper le souffle ! De surcroît, les gens ne sont pas dupes et comprennent que le système est toujours dans la langue de bois. C’est pourquoi ils refusent l’étirement ubuesque du 4e mandat et les modalités de la transition, ainsi que le pouvoir les a configurés. Il y a une réelle prise de conscience qui préfigure l’éclosion d’une nouvelle ère politique en Algérie.

Quelle serait, selon vous, la réaction du pouvoir à cette mobilisation historique ?

Vous savez, ce système est né pour conspirer dans l’opacité la plus totale. Par essence donc, celui-ci est dans les manœuvres, la ruse et le subterfuge. Sa nature même est dans la duplicité, la dissimulation et la félonie. Il est dans les faux-fuyants et ne sera jamais face au peuple. C’est pourquoi, il avancera en crabe, fera croire au changement mais va juste ripoliner la façade des institutions déjà en place alors que le peuple est en attente d’un grand chambardement et au passage à une nouvelle République. Il tentera sans doute de changer de peau et se régénérer à nouveau. Mais personne n’est dupe, car la politique du mensonge a atteint son seuil de saturation.

Comment voyez-vous l’évolution de la situation politique ?

Evidemment, le peuple poursuivra son combat. Il est entré en résistance. En revanche, nous sentons un raidissement certain au niveau du pouvoir, car ce n’est pas la nouvelle équipe, composée essentiellement de caciques et à laquelle a été confiée la gestion de la transition dans un brouillard total et la préparation d’une hypothétique conférence nationale qui va éteindre l’incendie. Le peuple s’est inscrit largement dans la rupture et se refuse à valider la désignation de ces vieux chevaux de retour.

Le peuple n’est plus dans la légende du futur ; il exige des solutions immédiates et claires. C’est pourquoi le PLD appelle les citoyennes et les citoyens à la vigilance, à redoubler d’efforts dans les luttes et à maintenir la pression jusqu’à ce que le système s’engage réellement dans de véritables négociations avec les représentants issus du peuple.

Certaines voix appellent à l’encadrement de ce mouvement populaire, notamment par la désignation d’un porte-parole. Etes-vous du même avis ?

L’Algérie est en train d’écrire l’une des plus belles pages de son histoire. Depuis le 22 février, le pays est en ébullition. Il vit un élan patriotique comparable par sa signification politique et son importance stratégique aux grandes manifestations populaires de Décembre 1960.

Aux premiers balbutiements de la protesta, le mouvement avait déjà belle allure. Puis, rapidement, celui-ci a irrigué de sa sève patriotique tout le territoire national, en y semant fraternité et unité et en y délivrant un formidable message d’espoir. Puis au fil du temps, les cortèges, nombreux et populaires, aux couleurs de la démocratie et de la modernité ont emporté l’adhésion de tout un peuple en entraînant dans leur sillage une nouvelle génération de jeunes d’un niveau de conscience aiguë et particulièrement inventive en matière de mobilisation et d’action.

La participation féminine a été si forte, qu’elle a bousculé les codes établis et que les femmes se sont retrouvées au centre de la contestation. Mais ce qui a forcé par-dessus tout l’admiration de l’opinion nationale et internationale, c’est le sens élevé de la discipline qui a caractérisé ce mouvement et son esprit profondément pacifique, que traduit à merveille ce slogan glané au cours de ces grandes marches populaires : «Nous sommes vaccinés contre le chaos» !

Après plus de trois semaines d’effervescence, la rue n’a pas basculé dans des dérapages intempestifs et, à aucun moment, les manifestants n’ont perdu leur sang-froid. Le peuple, décliné dans toutes ses composantes sociales, doit se saisir de la fenêtre de tir qu’il s’est créée pour promouvoir le débat démocratique dans ses rangs, s’organiser, se structurer et, pourquoi pas, désigner ses porte-parole, lesquels demain poursuivront les luttes en portant ses revendications, veilleront à déjouer toute dérive ou détournement du combat. Le peuple veut se prêter à l’exercice démocratique. Autant respecter ses choix ! C’est pourquoi la classe politique actuelle doit être dissoute, comme l’exige le peuple.

Elle doit céder sa place aux représentants du peuple. Nulle organisation n’aura le droit de violer sa volonté et nulle personnalité politique, aussi prestigieuse soit-elle, ne pourra se targuer d’être le dépositaire de son expression. C’est au peuple en marche et à lui seul qu’il revient de définir les modalités de représentation de ses délégués et de choisir ses représentants en dehors de toute pression.

De toute façon, à un moment ou à un autre, si réellement la crise s’achève par un dénouement politique démocratique, viendra alors l’heure des pourparlers politiques qu’il s’agira de mener autour de la table des négociations et où devront siéger les représentants démocratiquement élus du mouvement. Donc, le défi majeur de cette mobilisation n’est pas dans son encadrement, qui relève du technique, mais de ses objectifs, de ses projections qui requièrent une définition claire d’un projet de société et pour cela il faut des têtes, et notamment Djamila Bouhired, des élites, des universitaires qui questionnent plus qu’ils ne guident, qui analysent plus qu’ils n’encadrent. Il faut accoucher d’un véritable manifeste politique pour un dégagement du système.

Des chefs de parti ont été conspués par des manifestants… Qu’en pensez-vous ?

Le ras-le-bol est tellement grand que le peuple et particulièrement les jeunes, c’est-à-dire ceux qui sont touchés par le chômage et dont l’avenir est complètement bouché, ne peuvent plus souffrir d’une classe politique dont la responsabilité dans l’impasse que traverse le pays est entière. Cette classe politique est une véritable imposture. En effet, elle se drape des oripeaux de «l’opposition», mais de fait, elle est dans l’allégeance au pouvoir. Un pied dedans, un pied dehors ! C’est pourquoi, le peuple ne fait pas dans le détail.

Il considère que le pouvoir comme «l’opposition» sont à dégager de la même façon dans la poubelle de l’histoire. La séquence des 3 ânes, aperçue lors de la manifestation du 8 mars, portant les sigles du FLN, du RND et de «l’opposition», est particulièrement éloquente à cet égard. Elle montre avec suffisamment de relief que le peuple est en attente de rupture et qu’au premier chef, toute la classe politique est à dissoudre pour laisser la voie à l’expression démocratique d’un peuple en marche.

Ce n’est que justice que les manifestants conspuent une «opposition» qui n’en a que le nom et qui est en réalité un appendice du pouvoir. Pis encore, disqualifiés par le surgissement du peuple sur la scène politique, ils font tout pour combler leur gouffre abyssal de crédit auprès du peuple en se jetant dans les bras de l’islamisme politique. En témoigne la fameuse réunion tenue par certains démocrates avec deux membres fondateurs du FIS, Kamel Guemazi et Ali Djeddi, interdits d’activités politiques, le 7 mars 2019 !

La crainte de certains d’une récupération islamiste du mouvement est-elle fondée ?

Les manifestations n’ont pas eu de coloration islamiste. Elles ont eu plutôt un cachet moderniste. Ce qui prouve que le peuple est dans le rejet de l’islamisme politique et c’est compréhensible ! Notre mémoire collective est chargée de sang et de traumatismes, et les séquelles de la barbarie islamiste sont profondes. Mais la forfaiture de l’islamisme politique ne s’arrête pas là. D’aucuns ont compris qu’ils ont décapité l’intelligence et sont responsables de son exode.

Par ailleurs, l’argent extorqué au peuple par les islamistes pendant les années sombres de la décennie noire a essentiellement servi à bâtir un marché informel colossal et à se tailler des fortunes personnelles. Leur collaboration à un pouvoir corrompu a écorné sérieusement leur image de chevaliers blancs anticorruption, en mettant à nu leur duplicité et la férocité de leur prédation.

Pour autant, doit-on conclure que le hold-up d’un tel mouvement populaire par les islamistes est impossible ? Je nuancerai de beaucoup ma réponse, parce que l’histoire enseigne que rien n’est définitivement acquis. Je considère que les islamistes sont toujours en embuscade, parce qu’ils disposent d’une organisation réelle à travers le puissant réseau des mosquées, et que si le peuple baisse sa garde et s’il se fige dans l’immobilisme, l’islamisme pourrait revenir sur la scène politique comme il l’a déjà fait en 1988 avec toutes les conséquences douloureuses qui ont suivi. Il ne faudrait pas aussi sous-estimer ses appuis extérieurs importants et la grande expérience politique qu’il a engrangée durant ces dernières décennies. Donc, face à un ennemi retors, la vigilance est de mise !

Vous avez maintes fois appelé la classe politique à adopter le langage du peuple qui aspire au changement. Comment ?

Pour les Algériennes et les Algériens, les élections ont toujours été une véritable imposture en Algérie, car les urnes n’ont jamais fait les rapports de forces politiques. Bien au contraire, ils étaient construits artificiellement dans les bureaux obscurs du pouvoir, le scrutin «électoral» devenant un moment solennel pour rendre publique une répartition des sièges arrêtée bien avant la tenue des «élections» et obtenue au prix de tractations douteuses et d’un marchandage honteux entre le pouvoir et les politiques.

C’est ce qui explique le désintérêt des citoyens pour les «élections» et l’abstention très importante des électrices et des électeurs, que d’aucuns constataient dans des bureaux de vote vides, à l’exception de la parenthèse de 1995 où l’on a vu les citoyens manifester leur adhésion au processus électoral pour signifier leur opposition au GIA, organisation terroriste appelant au boycott des élections.

Depuis 1991, le PAGS puis le MDS de Hachemi Cherif et aujourd’hui le PLD ont constamment appelé au boycott des «élections», et ce, dans l’intérêt général supérieur du pays, car on le sait, le système a instrumentalisé les «élections» pour en faire une façade d’apparat et un moyen pour assurer la pérennité de ses hommes et de ses méthodes.

Les forces de l’opposition sont d’accord sur l’impérieuse nécessité d’un changement, mais elles peinent à agir ensemble pour atteindre cet objectif. Pourquoi ?

Permettez-moi de clarifier : de quelle «opposition» parlez-vous ? De celle qui utilise l’islam à des fins politiques, ou bien de celle qui porte l’étiquette de «démocrate» ? Bien que compromis avec le pouvoir et les islamistes, il me semble que la priorité des priorités des démocrates est d’engager des discussions dans leurs rangs pour tenter d’en extraire un SMIG démocratique à défendre bec et ongles. C’est pourquoi le premier objectif à atteindre est de réunir autour d’une même table tous les démocrates, sans exception.

Les islamistes et les partis-Etat n’y seront pas conviés. Ce que nous constatons malheureusement, c’est que les démocrates n’ont aucun complexe à discuter avec les islamistes. En revanche, ils traînent les pieds dès qu’il s’agit d’aller à la rencontre de leurs frères de combat. Ce qui est terrible ! Les partis démocrates ne tirent même pas les leçons du magnifique mouvement de masse qui se déploie sous leurs yeux !

 

El-Watan.com