Nos malades doivent-ils suivre nos médecins dans les hôpitaux français ?

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Nos malades doivent-ils suivre nos médecins dans les hôpitaux français ?

La réaction énergique et courageuse de mon ami, le Pr Bouzid, suite à l’annonce de la poursuite de la politique des soins à l’étranger, en l’occurrence en France, ne pouvait pas me laisser indifférent !

Je souhaite, ainsi, apporter quelques réflexions sur le sujet, dans le but d’éclairer l’opinion publique et lui permettre d’en juger en toute connaissance de cause.

La possibilité pour les citoyens algériens d’être soignés dans les établissements français est une mesure découlant des nombreux accords de coopération signés par l’Algérie au lendemain de l’indépendance avec l’ancienne puissance coloniale.

En effet, compte tenu de l’état de délabrement dans lequel les structures de santé ont été abandonnées par la France et du départ massif des personnels français de santé, l’Algérie s’est retrouvée dans une situation sanitaire proche du chaos.

Deux dossiers ont été l’objet de longues discussions : l’assistance des services de santé français à la réanimation des services de santé en Algérie et la séparation organique des services de sécurité sociale algériens de leur ancien organisme de tutelle français, avec la création de la caisse algérienne de sécurité sociale.

A ce titre, faut-il rappeler que les liens qui rattachaient les caisses algériennes et françaises ne se sont dénoués que longtemps après l’indépendance avec le transfert par l’Etat français du patrimoine immobilier situé sur son territoire et appartenant à la caisse algérienne.

Au passage, aucune information n’est accessible actuellement sur le devenir de cet important patrimoine, mais là n’est pas la question.

En bref, la mesure de prise en charge des malades algériens par les services de santé français devait être une mesure transitoire s’inscrivant dans les accords politiques algéro-français, en attendant que notre pays se dote de moyens sanitaires satisfaisants.

Mais, pour des raisons que je laisse à l’appréciation de chacun, ce système a perduré. Chaque année, la convention algéro-française est reconduite presque à l’identique, avec des crises régulières et des conflits liés à la facture de plus en plus salée établie par les établissements français.

Il fallait donc que nos autorités réagissent  : courageuses mais pas téméraires, elles vont se satisfaire de créer un goulot d’étranglement nommé «commission pour les transferts de soins à l’étranger» pour réduire la facture et sélectionner les bons candidats au départ.

Un peu comme le hadj, quoi ! La belle affaire ! Une instance «souveraine» associant médecins et administration ayant pour mission d’arbitrer les demandes pour ne retenir que les dossiers «des pathologies non ‘‘encore’’ soignées dans le pays»… comme une intervention pour des calculs biliaires par exemple !

Tous les Algériens savent aujourd’hui ce qu’une décision aussi opaque et bureaucratique peut produire d’absurde et d’arbitraire !

En 1991, sous le gouvernement Hamrouche et dans le cadre des réformes économiques et sociales engagées, une réflexion est développée sur le système national de santé et de sécurité sociale, avec comme objectifs d’adapter ce système aux nouveaux défis sanitaires liés aux transitions démographique et épidémiologique et d’assurer aux Algériens un accès équitable aux soins de santé en tenant compte, bien sûr, de nos moyens.

Dans le cadre de cette réflexion, le système de transfert de malades pour soins à l’étranger a été identifié comme  :
1- inéquitable en raison de ses effets inévitablement pervers et injustes quel que soit le mode de sélection des candidats à «l’émigration sanitaire» ;
2- contre-productif car retardant la mise en place des moyens de substitution nationaux aux soins à l’étranger et, enfin ;
3- coûtant trop cher à la communauté.

Un accord entre le ministère de la Santé et la CNAS avait été signé sous l’égide du gouvernement pour procéder à l’arrêt définitif de ce système.

En lieu et place, une commission est installée, constituée de nos meilleurs professeurs de médecine, pour identifier les pathologies concernées et organiser des équipes de spécialistes dans les CHU d’Algérie, en mettant les moyens matériels, humains et financiers à leur disposition pour effectuer le saut qualitatif qui nous manquait pour soigner nos malades dans nos hôpitaux. Autrement dit, l’argent qui servait à payer la facture astronomique des soins à l’étranger était mis à la disposition des équipes algériennes pour s’élever au niveau requis, au grand bénéfice de nos malades.

L’expérience eut lieu mais elle fut de courte durée : après une émulation certaine et un grand engagement des autorités publiques, en particulier de la CNAS, beaucoup d’argent fut dépensé, beaucoup d’équipements achetés puis, les années 90 aidant, les bonnes vieilles habitudes reprendront leurs droits et les malades le chemin des hôpitaux à l’étranger.

Aucune évaluation n’a jamais été effectuée pour faire le point sur ce désastre, mais là aussi, comme dit le dicton : laissons le puits avec son couvercle.

Une toute petite bonne chose s’est tout de même imposée dans ce triste bilan : un jeune cardiologue d’Oran, exerçant dans le secteur libéral, propose de s’inscrire dans cette politique et crée le premier centre privé de chirurgie cardiaque en 1991. Il me semble que c’est cette expérience réussie, puisque c’est aujourd’hui un centre moderne et très actif, qui va pousser la CNAS et le ministère de la Santé à s’ouvrir à l’idée d’un conventionnement avec le secteur libéral pour limiter les prises en charge à l’étranger.

Partant du principe que ce qui n’a pu se faire avec le secteur public pourrait peut-être réussir avec le secteur libéral…

Ainsi, des conventions sont établies avec certaines structures privées pour deux pathologies jugées prioritaires : la dialyse rénale et la chirurgie cardio-vasculaire.

Cette expérience fonctionne bien, avec certes des aléas et des insuffisances, mais il est certain aujourd’hui que les Algériens peuvent enfin procéder à leur dialyse ou se faire opérer du cœur dans leur pays dans des conditions convenables et sans bourse délier.

Cette expérience mérite aujourd’hui une évaluation objective pour identifier ses avantages et ses éventuels inconvénients. Elle mérite une bonne réflexion et son élargissement à toutes les pathologies lourdes pour mettre fin une bonne fois pour toutes à cette situation inacceptable pour nos malades et humiliante pour nos médecins.

Car comment expliquer, sans rougir, que l’on paye rubis sur l’ongle des soins prodigués dans un établissement à l’étranger en devises fortes et que l’on refuse obstinément de négocier une tarification honorable pour rembourser les soins prodigués en Algérie par des médecins algériens ?

De grâce, trêve de démagogie et de fausses solutions à de vrais problèmes ! Cessons, après avoir expatrié plus de 6000 médecins formés dans nos universités et qui participent au bon fonctionnement des services de santé français, d’y envoyer nos malades avec un chèque en blanc. C’est absurde et contraire aux intérêts de notre pays.

Il y a d’autres façons plus intelligentes d’établir une coopération sanitaire, non seulement avec la France, mais dans un cadre plus global qui pourrait s’inscrire, par exemple, dans le cadre des «5+5». Pourquoi ce type de coopération fonctionne sur des sujets, comme les migrations ou le commerce, et pas sur des problèmes graves comme la santé ?

Un plan ambitieux de coopération sanitaire Nord-Sud, inscrit dans le moyen et long termes, est tout à fait envisageable. Il pourrait être un facteur de transfert de know-how Nord-sud et contribuer peut-être à mettre fin à l’échange inégal actuel, dans lequel nous perdons nos meilleurs médecins, payons très cher à la fois l’importation d’équipements et de médicaments et l’exportation de malades !

El-Watan.com