Noureddine Bouderba. ancien syndicaliste, expert en questions sociales : «Les Algériens réinventent l’Etat démocratique et social de Novembre 54»

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Inédites dans l’histoire moderne de l’Algérie, les manifestations extraordinaires d’hier (vendredi), parfaitement synchronisées dans tout le pays, ouvrent une nouvelle ère. D’abord, de quel moment historique est l’Algérie ?

Cette formidable mobilisation populaire qui s’exprime pacifiquement, avec civisme et dans la fraternité, a surpris tous les observateurs nationaux et étrangers. Elle a inversé l’équation habituelle en mettant en évidence que le peuple n’a ni les gouvernants, ni la classe politique qu’il mérite. Le peuple est en train de réinventer novembre 1954 en rappelant la promesse de l’Etat démocratique et social promis et qui tarde à venir. Le non au 5e mandat ne fait que cristalliser le rejet d’un système qui a confisqué le rêve des algériens au bien-être et à l’émancipation et étouffé les libertés individuelles, collectives et syndicales. Le non au 5e mandat et un non aux oligarchies qui ont dilapidé les ressources de la nation et hypothéqué l’avenir de ses enfants.

Il ne faut pas se tromper de lecture des événements qui expriment l’aspiration des citoyens à vivre dans un pays où règnent la fraternité, la solidarité et la justice sociale. Un pays où les enfants du ministre, de l’entrepreneur et du citoyen lambda se côtoient sur les bancs d’une même école sans surcharge et de qualité où le discriminant de la réussite est le mérite et le savoir et non l’argent. Ils rêvent d’un système de santé public et accessible à tous, doté d’hôpitaux performants où se soignent aussi bien le Président, les personnes aisées que le commun des habitants. Ils rêvent d’un pays où la valeur dominante est le travail, où chacun est jugé par rapport à ce qu’il apporte à la société et non pas par rapport à sa richesse souvent mal acquise. Ils rêvent d’un pays où les richesses naturelles demeurent la propriété du peuple et les richesses créées équitablement distribuées. Ils rêvent d’un pays où la pauvreté intergénérationnelle sera bannie.

Le peuple algérien reprend en main son destin, use de son pouvoir souverain jusque-là ignoré et méprisé ; jusqu’où ira, selon vous, cet élan d’autodétermination et que disent et cachent les scènes de saccages et d’affrontements ayant émaillé la fin de la manif d’Alger ?

D’abord, il faut espérer que les pouvoirs publics ont entendu le cri du peuple et qu’une décision rapide concernant le 5e mandat soit prise, ce qui ne manquera pas de faire baisser la tension et apaiser la rue. Le grand problème maintenant est que cette formidable mobilisation ne soit pas détournée, comme en octobre 1988, au profit d’une recomposition du système ou d’un autre partage du pouvoir entre les prédateurs et les différentes oligarchies dans une vitrine de réformes illusoires. Il appartient à tous les Algériens, aux syndicats des salariés, y compris les militants honnêtes de l’UGTA, aux partis, à toutes les organisations sociales proches des jeunes et des étudiants de peser de tout leur poids pour donner un contenu au mouvement populaire en cours, un contenu qui pose la question sociale et salariale et la place du travailleur dans le nouveau système à mettre en place. Un contenu sur lequel seront interpellés tous les politiques et les futurs candidats aux élections. Pour ce qui est des scènes de saccages et les affrontements qui ont eu lieu à la fin de la manif d’Alger après que la majorité des manifestants soient rentrés chez eux, elles ont tout l’air d’une manipulation orchestrée. C’est pourquoi la vigilance absolue est demandée à tous pour éviter tout dérapage à notre pays qui n’est pas immunisé contre un tel scénario. Ce n’est pas parce que c’est Ouyahia qui le dit que ce risque n’existe pas.

Pacifique, mais une organisation absente sinon a minima de la manif. Quel est le défi du prochain palier de la mobilisation ? Comment organiser (encadrer) un mouvement populaire d’essence transpartisan sans le cliver idéologiquement et sans lui enlever force spontanée ?

Je pense que les organisations que je viens de citer doivent, avec les journalistes, les universitaires, les militants des droits de l’homme, les artistes
réfléchir à des cadres de concertation horizontaux et verticaux, non partisans, démocratiques et transparents pour contribuer au maintien de cette expression populaire démocratique et pacifique et la protéger aussi bien contre d’éventuelles dérives et contre toute récupération par le pouvoir, par les oligarchies ou par des forces occultes.

En Espagne, en Grèce et récemment en France avec les «gilets jaunes», les mouvements des 22, 26 février et du 1er mars ont des airs de Podemos. Peut-il être transformé en parti de pouvoir ?

Chaque pays a ses propres spécificités qui obéissent à des facteurs propres. De plus, si vous prenez la Grèce, Syriza a été une grande déception puisqu’elle est en train d’appliquer toutes les recettes du FMI qu’elle était censée combattre. Pour l’Algérie, je pense que vouloir transformer ce formidable mouvement en un parti politique serait la pire des erreurs qui sera ponctuée par des désillusions que ne mérite pas ce formidable peuple. Il faut, par contre, réfléchir à un nouveau projet de société qui soit fidèle à l’Etat démocratique et social consacré par la génération de
Djamila Bouhired et Lakhdar Bourergaa, présents hier (vendredi) aux manifestations et qui répond aux aspirations des millions de jeunes et de femmes qui étaient à leurs côtés dans la rue. Un projet d’une société libre, solidaire et épanouie. 

El-Watan.com