Nous sommes vivants

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Nous sommes vivants

On reproche aux jeunes d’être démissionnaires. Ils ne se manifestent pas, ils ne réagissent pas. Aujourd’hui, ils disent le contraire. A ceux qui corrompent le sable rouge, les poussières guerrières et la mer du Nord, l’Algérie n’est pas une propriété privée. L’Algérie est une terre d’hommes libres. Rappelez-vous-en, il n’y a qu’un seul héros…

Ouargla, août 2018. Sous le soleil de plomb d’un été caniculaire, l’avenir paraît incertain. La mort devient le seul espoir d’être entendu. Bonbonnes de gaz butane et flacons d’essence à bout de bras, une quinzaine de chômeurs organisent un sit-in sur la route menant de l’ancienne à la nouvelle ville. La route du suicide. Du haut d’un portique, ils menacent de s’immoler. De tels événements sont devenus courants dans la ville du sable rouge. La colère gronde, puis une paix déguisée est négociée, mécaniquement.

La paix, c’est un emploi. Tahar Belabbas, militant historique du comité des chômeurs de Ouargla, s’est érigé au fil des années comme le visage de la contestation dans le Sud. «Nous sommes constamment marginalisés et aucun projet économique ni social réel ne nous est proposé. Tous les jours des jeunes manifestent avec l’énergie du désespoir pour avoir une vie décente, un emploi. Ce n’est pas cela la vie. Ce que nous ressentons ? C’est que la politique dans notre pays s’est transformée en courtage. Pour nous, les politiques sont devenus les entiers détenteurs des richesses et nous les oubliés de l’affaire.»

Politique, «El politik», un mot discrédité

Les jeunes ne représentent pas une catégorie en soi. Ils ne sont pas non plus une masse homogène répondant aux mêmes critères. Ceci dit, ils sont définis sociologiquement par des critères d’âge et par des facteurs d’intégration sociale. «Deux approches sont envisagées lorsqu’il s’agit des jeunes. La première est d’ordre biologique. Une personne est considérée comme jeune entre 15 et 25 ans.

La deuxième est une définition sociologique. Il s’agit de l’intégration sociale d’une personne dans une société qui permet son implication dans la vie politique et sociale. Cette dernière se fait plus lentement en Algérie, entre 15 et 35 ans. Les conditions socioéconomiques des Algériens ralentissent le processus de maturité chez les sujets jeunes», explique Yahia Benyamina, chercheur au Crasc et spécialiste de la sociologie politique des jeunes.

Selon le rapport de l’Organisation nationale des statistiques, en 2015 les jeunes âgés entre 15 et 35 ans représentaient 54,34% de la population algérienne, soit plus de la moitié. Faisant face aux problèmes de chômage, estimé à 16,7% et touchant principalement les jeunes, une conscience politique est difficilement possible tant une vie stable, un travail et un revenu décent sont devenus le graal pour tout jeune Algérien rentrant dans la vie active. «Seulement moins de 4% des jeunes s’engagent dans une vie politique partisane», détaille le sociologue.

Face à cette impasse, pouvons-nous les considérer comme étant dépolitisés ? «A cette question, la réponse est double. Si l’on considère la politisation au sens strict, c’est-à-dire à la participation directe à la vie partisane et électorale, il y a une dépolitisation manifeste. Si l’on adopte une vision plus large de la politique, alors cela ne peut pas être le cas. Les jeunes trouvent des canaux d’expression nouveaux et informels à travers lesquels ils expriment des idées politiques», développe Yahia Benyamina.

«Le problèmes des Algériens, c’est qu’ils ne se réveillent plus avec l’idée de sauver leur pays, mais avec l’idée de sauver leur peau.» Mustapha Sellali, 27 ans, est photographe freelance à Alger. Depuis son plus jeune âge, il arpente les ruelles sinueuses de la capitale et du littoral pour y photographier entre autres «la réalité algérienne». Lui se dit «dépolitisé», comme beaucoup d’autres.

Et à chaque fois que l’on pose la question, la réponse est presque systématique : «Khatini el politik». Pour autant, le jeune photographe se sent citoyen. «A mon niveau, je fais en sorte de faire mon travail correctement, c’est pour moi la seule manière de contribuer encore à la vie de ce pays», confie-t-il. Associé tantôt à une manière de faire de la politique «à l’ancienne», tantôt à la corruption, le mot politique est discrédité. Pourtant, ce dernier renvoie à la gestion des affaires de la cité.

La politique est aussi associée au processus de décision collective. Nos élus, nos gouvernants sont avant tout les représentants du peuple. Sur le papier, il semble important de rappeler qu’ils sont censés nous proposer un projet d’une Algérie meilleure, civique, éduquée. En réalité, ils sont inaudibles, caricaturés, raillés sur internet et la cible du slogan «Tous pourris». L’enjeu est de taille. Celui de renouer la confiance avec le sens politique et avec l’idée du collectif.

Politisation des jeunes : un enjeu générationnel

Un des facteurs qui explique la méfiance à l’égard du politique est la difficulté des partis politiques à intégrer des jeunes dans le processus de prise de décision. «Un jeune qui entre dans un parti politique est souvent négligé, sa parole est rabaissée et il est soumis à un système hiérarchique et bureaucratique qui l’empêche de s’épanouir dans une réelle vie politique», explique le chercheur Yahia Benyamina.

Selon lui, la manière de faire de la politique dans les partis conventionnels est en décalage avec les réalités des jeunes. «Le système politique est imprégné d’une vision patriarcale. Il faut avoir derrière soi 20 ans d’expérience pour être légitime, ce qui a fortiori décourage l’engagement des jeunes.

Ces espaces deviennent donc inutiles car il y a un décalage entre la vision d’une carrière politique et l’action effective.» Dans un contexte où le système politique reproduit le système de valeurs patriarcales inspiré entre autres par un passé révolutionnaire, les jeunes se cherchent des espaces d’expression non traditionnels : les associations, les comités de quartier, les cafés, la culture, les réseaux sociaux, le rire.

Parmi les initiatives qui résistent à l’effritement du tissu politique il y a l’association Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), créée en 1993 et présidée aujourd’hui par Abdelouahab Fersaoui. Le slogan de l’initiative : «Si tu te plains de ta réalité, demande-toi ce que tu as fait pour la rendre meilleure», indique le représentant.

«Le but du RAJ est de rassembler les jeunes autour d’espaces d’expression et d’action et à travers des valeurs : la citoyenneté, la démocratie, la culture», argumente-t-il. Selon lui, «les autorités du pays ont une responsabilité dans le désengagement des jeunes de la vie politique du pays. Ils ont tout fait pour éloigner les jeunes de la vie publique. Pour autant, ils n’ont jamais été dépolitisés, c’est la forme de la contestation qui change».

Depuis 2012, l’association organise chaque année des universités d’été réunissant les associations et des citoyens actifs. «Il faut mettre en valeur le potentiel humain de nos jeunes. La priorité pour nous est de responsabiliser les jeunes à travers une approche multidimensionnelle et de capitaliser cette énergie pour créer un rapport de force.»

Hormis ces niches et ces groupuscules militants, les jeunes ont du mal à trouver une offre politique. Pendant les années 1970, la plupart des jeunes étaient politisés dans les universités et les sections jeunes du FLN. Le politologue Yahia Benyamina l’explique par l’inadéquation du discours islamiste et nationaliste : «Au fil des années, l’islamisation et le nationalisme ont attiré beaucoup de jeunes. Aujourd’hui, ces rhétoriques sont caduques, car les nouvelles générations sont à la fois confrontées à des problèmes conjoncturels et à un défaut de projet politique à long terme.»

Citoyenneté 2.0 : Réseaux sociaux

Et les réseaux sociaux ont bouleversé le mode de participation politique des jeunes. Un post, un commentaire, une photo ou une vidéo détournés sont devenus des leaders d’opinion. Les réseaux sociaux sont devenus le théâtre d’une citoyenneté 2.0. «Cela permet aux jeunes d’échapper à la domination du groupe. Leur parole les engage directement. Ils y trouvent aussi une interaction, des commentaires qui permettent de valoriser le propos. Dès lors, ils se sentent écoutés et valorisés. Enfin, l’intervention directe a l’avantage de libérer la parole sans passer par une hiérarchie ou les structures bureaucratiques des partis», argumente le sociologue.

«Ma citoyenneté passe aujourd’hui par la forme humoristique.» Nazim Baya, 33 ans, pharmacien de formation, est l’un des premiers à avoir perçu le potentiel d’expression politique sur le Net. Crâne rasé, yeux rieurs et sourire malicieux, le jeune internaute s’est imposé sur la Toile comme un amuseur politique incontournable.

A partir de 2013, ses posts sur Facebook ont reçu de plus en plus d’audience et il a fini par créer El Manchar en 2015. «C’était pour répondre à une urgence politique avec le 4e mandat du président actuel», narre-t-il. Selon lui, l’exercice de la citoyenneté passe par la prise de parole dans le débat public : «J’ai perdu foi en la politique, le système est tellement verrouillé que toute initiative politique suscite en nous la suspicion. Facebook, internet – lorsque Houda Feraoun ne décide pas de le couper – reste le seul canal d’expression relativement libre en Algérie. On en use naturellement pour dire des choses qu’il est impossible de dire dans des médias classiques.»

Faire rire pour faire réfléchir, tel est l’objectif avec El Manchar. Et en Algérie, le rire est le média le plus populaire. «L’humour est un enrobage qui sert à mieux faire passer la pilule. La satire, l’ironie, le sarcasme sont autant de registres que bien des philosophes et des écrivains ont manié pour transmettre des idées ou pour faire penser et réfléchir.»

Pop art Algérien : renouer avec la langue, identité

«Je considère qu’un pays sans artistes est un pays mort. J’espère que nous sommes vivants. Mes personnages n’ont pas déliré, ils ont subi. Mes personnages ont tous été torturés, ils n’ont pas seulement souffert de la guerre mais aussi de cette riche histoire, une histoire millénaire. Dans une célèbre interview de Canal Algérie, M’hamed Issiakhem s’exprimait sur l’importance de l’art dans la construction d’une identité.

Un pays sans artistes est un pays mort, car l’artiste s’engage, interpelle et dénonce. Sommes-nous morts pour autant dans un contexte aussi incertain où la sclérose politique, économique et sociale nous fait douter de notre avenir ? La vie, la résistance, l’action et l’art. Voilà, ce qu’il nous reste. Une conscience à construire envers et contre tout.»

Boumerdès, café El Madour. Tous les jours Hichem El Gaoua, alias El Moustach, et Omar Siakhene, alias El 3ou sirotent un café ensemble en refaisant le monde. Le premier a 39 ans, est ingénieur en électricité de formation et artiste graphiste par vocation. Le second a 28 ans et est linguiste. Depuis quelques années, il se consacre exclusivement à sa passion  : la musique.

Tous deux ont une chose en commun en plus du café qu’ils fréquentent  : sublimer la culture populaire algérienne, s’approprier les récits, les personnages historiques ou oubliés et valoriser la darija. Dans un de ses albums, El 3ou rend hommage à Ali La pointe, Mohamed Boudiaf, Matoub Lounès, El Hachemi Guerrouabi, Ali El Khencheli et tant d’autres. «Ma musique s’est politisée naturellement, on ne peut pas se défaire de cette situation lorsqu’on est artiste et que l’on vit dans ce pays», raconte l’un des pionniers de la musique électronique algérienne.

Sa musique raconte l’histoire et revisite les discours d’artistes ou de politiques. «Le régionalisme, le racisme, la corruption, les tendances religieuses ont réussi à nous diviser et l’enjeu pour nous tous en tant que collectif mais aussi en tant qu’artistes est de reconstruire un certain récit d’unité et d’apaisement», explique-t-il. Ami de longue date, El Moustach illustre ses albums. Depuis 2008, le graphiste a pris à bras-le- corps tous les signes distinctifs de la culture populaire algérienne.

Des expressions populaires au portrait en passant par des vidéos d’animation, il magnifie à coups de couleurs le récit d’une histoire trop peu valorisée. «Nous subissons l’influence culturelle étrangère et consommons tout ce qui parle de nous. Mon rêve est que nous imposions notre influence. Pendant trop longtemps nous avons cultivé le déni de nous-mêmes en refusant ce qu’il émane de notre culture, alors qu’elle est riche et abondante», raconte-t-il.

Selon Benyamina Yahia, les jeunes de la nouvelle génération sont confrontés à toutes les conditions objectives de changement. «L’Algérie a été marquée historiquement par la génération révolutionnaire. Aucune autre génération qui l’a suivie n’a pu surpasser le symbolisme de celle-ci. La décennie noire n’a fait qu’accentuer une crise de valeurs héritée de la société traditionnelle. Au carrefour de la tradition et du modernisme, nos jeunes se cherchent des valeurs stables auxquelles se raccrocher», finit-il.

Le défi reste lancé. Il s’agit de se réapproprier nos mots, leurs sens pour qu’ils ne soient plus délogés, de regarder notre histoire douloureuse et accepter sa complexité pour oser une Algérie moins amère, plus ouverte. «Nous sommes à la croisée des chemins et nous devons tous assumer notre responsabilité», résume Abdelouahab Fersaoui, président du RAJ.

Les générations se suivent et ne se ressemblent pas. Signer notre démission, c’est nous enterrer vivants. Et nous sommes vivants ! Le printemps viendra avec ses fleurs et son espoir. A ceux qui corrompent le sable rouge, les poussières guerrières et la mer du Nord, l’Algérie n’est pas une propriété privée. L’Algérie est une terre d’hommes libres. Rappelez-vous-en , il n’y a qu’un seul héros.

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