Ouled Fayet l’helvétique et le pays profond

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Selon la déclaration d’un édile relayée par les réseaux sociaux, la commune algéroise de Ouled Fayet serait mieux que la Suisse. Qu’à cela ne tienne, chacun étant libre de percevoir les choses selon le prisme déformant qui est le sien.

Le vieux septuagénaire qui prenait la route en cette journée ensoleillée d’octobre finissant eut à le constater sur une partie du trajet de la route nationale (RN 8) reliant Alger à Bou Saâda.

C’est ainsi qu’il prenait à son bord un auto-stoppeur au niveau du point giratoire du contournement de la ville de Sour El Ghozlane. L’homme de forte corpulence, la cinquantaine, exhalait une odeur de pomme ; le vieux conducteur, ancien professionnel de la santé, subodora un diabète mal équilibré.

– Où vas-tu ? dit-il à son passager.
– A Sidi Aïssa… car hier après avoir été à Sonelgaz, j’ai perdu mes papiers. Une bonne âme les a déposés à la station d’essence à l’entrée de la ville.

Pour entretenir la discussion, le conducteur lui posa une seule question sur son état de santé pour que le malheureux passager parte d’un monologue où la détresse peut réduire l’individu en loque sociale.

– Oui ! Je suis diabétique depuis plusieurs années, j’étais sous insuline, le médecin me l’a arrêtée pour me prescrire des pilules. De toute façon, je n’ai pas mangé depuis hier midi ; mes enfants probablement aussi car j’étais à Souagui, dans la plaine de Béni Slimane. L’entrepreneur chez qui nous travaillons et qui ne nous a pas payés depuis quatre mois nous a fait convoquer par la gendarmerie sous prétexte que nous l’avons menacé de mort.

Le chef de brigade, en bon père de famille, a vite compris l’entourloupe et fit promettre au patron malveillant de régler ce contentieux à la fin de ce mois. C’est pour ça que je suis sur les routes depuis hier…. J’ai expliqué aux gendarmes que mes enfants ont faim, ils risquent même de ne plus aller à l’école.

On m’a coupé l’électricité depuis plus d’un mois pour une redevance de 1500 DA…Le chef d’agence à qui j’ai essayé d’expliquer ma situation sociale aggravée par le handicap psychomoteur d’un de mes enfants en bas âgé dont l’entretien est rendu difficile à la lumière d’une bougie.

– Que t-a-t-il répondu ? questionna le vieil homme.
– Il a compati, mais il ne pouvait rien faire, les foyers qui étaient dans mon cas percevraient mal la chose, me dit-il.
Arrivé au niveau de la station d’essence indiquée, le vieux conducteur déposa son passager tout en lui souhaitant bonne chance.

Le nouveau contournement à double voie de la ville de Sidi Aïssa qu’on peinait à traverser, surtout le jour de son célèbre marché hebdomadaire, fait gagner aux automobilistes un temps substantiel par la fluidité du flux circulant. Le vieil automobiliste a encore à l’esprit ce père de famille empêtré dans ses soucis quotidiens et dont la détresse est à la limite du supportable.

Aïn El Hadjel, cette grosse bourgade – qui doit sa relative prospérité à sa restauration, notamment les grillades de viande et la boucherie – offre aux nombreux voyageurs une halte réparatrice. A une encablure de là, le promontoire boisé délivre un panorama fait de platitude annonçant la dépression alluvionnaire du Hodna.

Les touffes herbeuses, pacage des ovins et les rares arbustes rabougris couvrent les espaces steppiques à perte de vue. Arrivé au niveau du carrefour constitué par la RN 8 et les chemins communaux de Ben Zouh à l’ouest et Zerarka à l’est, toutes deux de la confédération des Ouled Sidi Brahim dont l’aïeul premier est enterré dans un sanctuaire niché à l’amirauté d’Alger, deux groupes de jeunes portant des gilets verts phosphorescents et placés de part et d’autre de la route arrêtaient les voyageurs en leur expliquant qu’ils étaient là en quête de générosité pour venir en aide à un enfant handicapé sur fauteuil roulant dont ils exhibaient l’image photocopiée.

Le vieil automobiliste les interpella par :

– D’où venez-vous ?
– Nous venons de Zerarka, répondit l’un des jeunes gens.
– Mais, Zerarka est sur la route M’sila-Aïn El Hadjel, rétorqua le vieux qui connaissait bien les lieux pour les avoir hantés pendant les campagnes nationales de vaccination des années 70’.
– C’est vrai, ya cheikh, mais comme vous le savez, cette route est plus fréquentée que l’autre car elle draine tout le sud-est. Ce que le vieux concéda en son for intérieur.

En poursuivant son chemin, le vieil automobiliste se surprit à penser à tous ces services sociaux qui ne se rappellent de la misère sociale qu’à la veille du Ramadhan par un colis alimentaire humiliant ou à la veille de la rentrée scolaire par un modique cartable de l’orphelin (dernière trouvaille).

– A la sortie de Aïn Khermame, ultime bourgade à une trentaine de kilomètres de Bou Saâda, le décor d’une petite oasis est planté. Les rochers d’un ocre brun enserrant un oued asséché et les quelques palmiers et grenadiers qui dépassent des murets tourmentés des jardins annoncent le massif saharien dont les piémonts sont visibles au loin.
Un homme apparemment jeune portant une barbe de quelques jours et au teint clair se tenait à la sortie sud du village. Devinant son dessein, le vieil automobiliste s’arrêta à son niveau. Le jeune homme ouvrit la portière du véhicule et prit place à l’avant tout en remerciant son hôte.
Pour entamer la discussion, le conducteur lui parla des gens de la région, pensant ingénument que son passager est issu du cru.

Le jeune passager lui dit alors :

– Je ne suis pas de la région, je viens de Rouiba et je vais à Ouargla.
Un peu surpris, le vieux enchaîna :

– Une balade à Ouargla ?

Partant d’un rire nerveux, le jeune passager répliqua par :

– Moi, en balade ?… J’aurais aimé que ce soit vrai, malheureusement ce n’est pas le cas !

Il continua sur sa lancée pour dire :

– Mon épouse est atteinte d’un cancer ; hospitalisée dans un grand CHU de l’ouest d’Alger, l’association «X» m’a orienté sur un monsieur habitant Ouargla qui s’est proposé de me donner gracieusement une demi-boîte d’un médicament importé d’Amérique dont il n’a plus besoin.

Le silence se fit de plus en plus lourd entre les deux hommes. Dans une frénétique réflexion faite de «pourquoi», le vieil automobiliste se disait que s’il était lui-même à la place des initiateurs du geste caritatif, il aurait fait ramener le produit médicamenteux sans déranger les parents des malades.

Les navettes aériennes et automobiles, fréquentes entre Ouargla et la capitale, auraient suppléé avantageusement à cette errance en ramenant l’objet convoité au lieu d’envoyer le conjoint de la malade à l’aventure. Faut-il aussi que l’on se mette à la place de ces damnés de la détresse humaine ?

A hauteur de la gare routière de sa destination finale, le vieil homme esquissa une manœuvre d’arrêt pour permettre à son passager de débarquer pour continuer sa route par bus.

Ce dernier dit à son hôte du moment qu’il ne pouvait voyager qu’en auto-stop. Redémarrant pour le déposer plus loin, le septuagénaire comprit que son passager était désargenté, et dans la foulée il lui demanda s’il avait mangé à midi. Le passager baissa la tête et ne dit mot.

C’est ainsi que le vieux conducteur décida de le déposer à la sortie de la ville vers Biskra où de nombreux restaurants travaillent sans discontinuer. Avant de le quitter, il lui confia son numéro de téléphone au cas où il se trouverait en difficulté au départ ou au retour. Le jeune homme se fendit en remerciements et fonça vers le restaurant.

L’automobiliste quitta les lieux dans un état second. Se peut-il qu’il y ait tant de misère humaine autour de nous et que nous éludons par une insouciance coupable ?

Notre mimétisme simiesque nous fait prendre des attitudes étrangères à nos mœurs de solidarité pour en fin de compte en devenir indécent. Les exemples sont légion pour les citer tous, mais le plus élaboré de toutes ces impudeurs est cette émission hebdomadaire de la chaîne francophone de la TV nationale, qui à l’heure où l’audimat est à son apogée décline un programme divertissant dont le plateau est souvent un palace. Et c’est sous l’œil scrutateur de plusieurs caméras que l’animateur et ses convives sont servis par un chef de rang. A-t-on pensé, un seul instant, à cette multitude qui ne mange pas à sa faim ?

Deux jours après cette rencontre fortuite, le vieil homme est appelé téléphoniquement par le malheureux voyageur qui l’informe que le monsieur vers lequel il a été orienté était en cure thermale à Zelfana et qu’il ne rentrerait pas de sitôt chez lui.

– Que vas-tu faire maintenant ? lui demanda son correspondant.
– Je ne peux attendre plus… Je vais rentrer chez moi, mes enfants m’attendent.

 

Par Farouk Zahi

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