Réflexion sur et autour de l’épidémie de choléra de cet été en Algérie

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Réflexion sur et autour de l’épidémie de choléra de cet été en Algérie

L’Algérie n’a pas connu de cas de choléra depuis 1996, soit depuis plus de deux décennies, et la réapparition de cette maladie sous forme épidémique mérite beaucoup plus d’attention qu’on ne lui a accordé jusqu’à ce jour. C’est le «diable sorti de sa boîte», pour reprendre une formule qui lui est consacrée depuis quelques années.

Le choléra, maladie pestilentielle des temps anciens, est actuellement la maladie des catastrophes naturelles, des périodes de guerre, des très mauvaises conditions d’hygiène et des mouvements de populations. Ce n’est relativement pas tout à fait le contexte actuel de l’Algérie. Certes, ce n’est pas rare d’assister à l’éclosion de quelques cas de choléra dans les pays qui n’en ont plus eu depuis des années, comme l’Algérie, généralement sous forme de cas importés, mais ceci est toujours resté un accident sans suite et surtout sans aucune propagation secondaire. Cela n’a pas été le cas, malheureusement, chez nous.

Cela veut dire à l’évidence qu’aujourd’hui encore les conditions de propagation de la maladie sont loin d’être contrôlées. C’est grave, dans la mesure où désormais le risque de réapparition et d’endémicité est réel. C’est désormais une nouvelle menace qui plane sur l’Algérie.

Cette épidémie est donc loin d’être un fait divers et soulève non seulement un certain nombre de questionnements notamment sur le plan épidémiologique, mais révèle objectivement aussi, une fois de plus, ou une fois de trop, toute l’impertinence de la politique de santé actuelle, entre autres.

Au plan épidémiologique, deux questions méritent d’être posées, la première est relative à l’origine du vibrion qui a entraîné l’épidémie, et la seconde est liée, d’une part, au retard dans la détection précoce de la maladie, et d’autre part, à la facilité de sa propagation.

A la question sur l’origine initiale du vibrion, il est très difficile d’y répondre complètement. C’est pour l’instant une enigme, qui ne sera pas facile à élucider. Néanmoins, en s’appuyant sur les connaissances épidémiologiques de la maladie, nous allons essayer d’apporter des éléments de réponse, qui n’expliqueront certes pas l’énigme, mais auront l’avantage, du moins nous l’espérons, d’apporter un éclairage plus objectif sur les conditions de cette éclosion. Le vibrion ne pouvait être réintroduit que par deux voies possibles, soit par une résurgence autochtone du germe, soit par la voie d’une importation externe.

La première hypothèse est la moins probable. Ni le puits, encore moins la rivière, où ont été isolés les vibrions, ne constituent des réservoirs naturels des germes de la maladie. Ces derniers ont toujours été les eaux saumâtres, les estuaires et éventuellement les mers. Il est difficilement pensable que ces puits et rivières renfermeraient des vibrions depuis longtemps, germes qui se seraient réveillés plus de 20 ans après. Donc, c’est la thèse d’une contamination externe des ces deux sources qui reste la plus vraisemblable. Nous aurions, sinon retrouvé, du moins fortement soupçonné, l’origine de la contamination si l’enquête épidémiologique du ministère, qui semble encore en cours, avait été rapidement et rationnellement diligentée. Ce qui n’a pas été le cas. La suspicion de choléra a été tardivement envisagée après l’atteinte de plusieurs wilayas.

La deuxième question que l’on est en droit de se poser et que d’autres ont déjà posée avant nous, est celle de se dire pourquoi n’y a-t-il pas eu de détection précoce des premiers cas de la maladie et pourquoi celle-ci a trouvé une facilité inattendue de propagation, touchant au moins trois wilayas, 22 ans après les dernières épidémies. Au moins trois causes majeures immédiates ont favorisé cette propagation (nous reviendrons dans les chapitres suivants sur les causes structurelles).

Il y a d’une part l’absence d’un système de veille sanitaire, d’autre part, l’existence de mauvaises conditions d’hygiène et d’assainissement et enfin une communication inadéquate autour des premiers cas de la maladie. Pour la première cause, force est de constater qu’il n’y a pas de système d’information sanitaire fiable en Algérie, encore moins de système de veille sanitaire. Cette épidémie en apporte la preuve s’il en est besoin. L’absence d’un tel système de veille sanitaire pour le choléra, mais également pour toutes les maladies à potentiel épidémique, est injustifiable.
C’est d’autant plus injustifiable que dans le cadre d’un Programme d’appui au secteur de la santé en Algérie de l’Union européenne, un projet de mise en place d’un «Système d’information sanitaire, (SIS), décisionnel (SID)» (2012-2013), avec une composante de «veille sanitaire» a été élaboré et développé jusqu’à sa mise en œuvre dans des zones pilotes.

Initialement géré par une institution sous la responsabilité de l’Union européenne en collaboration avec le ministère de la Santé, Il a ensuite été remis officiellement au ministère de la Santé en 2013 pour la poursuite de sa réalisation. Depuis, plus aucune information ni poursuite de sa mise en œuvre n’ont été rapportées. Aux oubliettes ? Pourtant, à la cérémonie de passation, le ministre de la Santé de cette époque s’est engagé publiquement à le finaliser et à le mettre en œuvre. Ceci est d’autant plus dommageable que ce projet avait reçu un financement mixte Algérie/Union européenne et avait mobilisé de très nombreux experts nationaux et internationaux.

La mise en place d’un tel système devient aujourd’hui strictement nécessaire devant les nombreuses menaces sanitaires qui planent sur le pays, dont celle du choléra, dont la tendance mondiale est à l’augmentation depuis quelques décennies (actuellement plus de 500 000 cas ont été recensés, certains parlent d’un million, uniquement au Yémen) et pour lequel un nouveau facteur de risque, reconnu officiellement par l’OMS, vient s’ajouter aux facteurs classiques, celui du réchauffement de la planète qui, comme tout le monde le sait, touche particulièrement le Maghreb.

Pour la deuxième cause, celle relative à l’hygiène et à l’assainissement, nous n’allons pas nous y appesantir au-delà d’une certaine mesure. La question a été longuement développée par tous les intervenants dans tous les mass médias à l’occasion de cette épidémie. Cependant, dans la mesure où c’est le facteur majeur de propagation de la maladie, il nous tient à cœur d’insister sur la responsabilité première de l’Etat, même si la population a également une part non négligeable dans cette responsabilité.

La troisième cause peut se passer aussi de longs commentaires, dans la mesure où c’est devenu une faiblesse structurelle renommée du ministère de la Santé et qui a contribué significativement, entre autres, à l’échec patent de certaines actions majeures de santé publique, comme l’échec malheureux de la dernière campagne de vaccination contre la rougeole. Tout le monde a relevé l’inconsistance de la communication du ministère sur cette épidémie de choléra, dont la conséquence a été certainement une certaine aggravation d’une situation pourtant maîtrisable.

Comme nous l’annoncions plus haut, s’en tenir uniquement à des explications techniques et épidémiologiques, c’est évacuer le problème de tous ses déterminants fondamentaux et c’est occulter l’essentiel. Les flambées de rougeole et l’épidémie de choléra (à qui la prochaine !) maladies transmissibles autrefois, complètement maîtrisées sur le plan épidémiologique, ne sont pas des faits divers. Cela signifie que la politique de santé actuelle, dont le système de santé n’est qu’une composante, n’est plus apte à contrôler des situations sanitaires naguère complètement maîtrisées.
Les raisons de ce triste constat sont multiples et nous n’allons pas les développer en détail dans cette brève analyse, mais nous les résumons à travers les conséquences directes de l’effondrement du secteur public, le seul à même de répondre efficacement à ces situations sanitaires inattendues.

Ce secteur qui, naguère, faisait la fierté du pays à l’échelle mondiale avec l’éradication du paludisme, le contrôle considérable de la tuberculose, le succès retentissant du planning familial et la lutte contre la malnutrition, le contrôle du goitre endémique et bien d’autres, est en pleine crise multidimensionnelle. Le secteur privé, qui travaille dans l’anarchie totale sur presque tous les plans, est devenu prédominant et les quelques statistiques sanitaires comparatives publiées entre le secteur public curatif, préventif, promotionnel et à but non lucratif et le secteur privé curatif et à but lucratif sont effarantes et outrageusement en défaveur du secteur public, dépassant même les situations qui existent dans les pays libéraux qui fondent pourtant leur politique sur le secteur privé. Il ne s’agit pas ici d’opposer les deux secteurs, mais de montrer le déséquilibre important entre les deux et surtout souligner le désengagement de l’Etat vis-à-vis du secteur public de la santé.

Devant l’accumulation de nouveaux problèmes de santé qui n’auraient pas dû exister, nous sommes convaincus que, sans un redressement urgent du secteur public sur la base d’une analyse de la situation objective de l’ensemble du secteur de la santé, faite par des évaluateurs externes, la situation sanitaire risque de s’aggraver encore plus au détriment de la santé de la majorité de la population. L’élaboration de ce programme de redressement doit être en rupture avec les méthodes anciennes et privilégier fortement la participation initiale et active de toutes les parties prenantes et naturellement bénéficier d’un financement suffisant.

 

Par Docteur Abdelhak Bendib , retraité

 

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