Si El Hadi Ould Mohamed, qui s’en souvient ?

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Si El Hadi Ould Mohamed, qui s’en souvient ?

Des cas d’oubli, parfois complètement, de martyrs, et même de moudjahidine de la Révolution de Novembre 1954, sont nombreux. Si El Hadi Ould Mohamed est un de ceux-là.

Ce chahid, qui naquit le 3 avril 1918 à Kelaâ n’Ath Abbas (Béjaïa), est tombé au champ d’honneur en 1960 (à 42 ans) lors de son évasion du camp de concentration de Paul Cazelles (Aïn Oussera) en compagnie de plusieurs autres militants, qui, eux, s’en sont sortis. Si El Hadi Ould Mohamed avait une vingtaine d’années lorsqu’il quitta sa région natale pour s’installer à Alger, avec comme objectif d’y travailler et d’aider sa famille. C’est là qu’il adhéra, avant la fin des années 1930, au Parti du peuple algérien (PPA).

Animé de l’esprit du parti, ce militant se rendait ainsi souvent au bled, dans les années 1940, non seulement pour voir ses parents, mais surtout pour sensibiliser les jeunes de son village sur les injustices frappant le peuple algérien sous le joug colonial. Ses lieux et ses moments de prédilection pour des activités de sensibilisation politique sont la médersa et l’école primaire française du village, ainsi que les horaires de sortie des classes des élèves en fin d’après-midi.

Dans cette tâche, Si El Hadi est souvent accompagné d’un certain Azzoug Yahia. A deux et avec les élèves, ils s’adonnaient, en chœur, aux chants patriotiques de l’époque, tels Ya chabab heyyou elwatan, Chaabou el Djazaïr…, tout en faisant des tours du village, jusqu’à la place du marché, appelée Louda n’Souk, se rappelle aujourd’hui Si Brahim Ould Mohamed (81 ans), alors jeune élève et cousin du martyr. Selon lui, le 1er mai 1945, ce militant est à la tête d’un groupe de camarades au PPA, à La Casbah, avec, à ses côtés, Nafaâ Haffaf.

Il prend le départ avec ce groupe depuis le marché Randon (Djamâa Lihoud) pour se diriger vers la Grande-Poste, où un autre groupe devait les attendre afin de converger en direction de Belcourt. En arrivant à hauteur de la rue Henri Martin (Patrice Lumumba), Si El Hadi tira de sous sa chemise l’emblème national, brandi pour la première fois de l’histoire de l’Algérie.

Mais à peine ont-ils franchi la rue d’Isly (Ben M’hidi), que la police tira en direction du drapeau déployé. Quatre personnes y tombent ; Nafaâ Haffaf, Ziar Abdelkader, Boughelamallah Ahmed et Senoussaoui, qui succombera à l’hôpital. «Ceci pour dire que les toutes premières victimes de la répression coloniale de Mai 1945 sont celles-là mêmes qui furent tombées le 1er de ce mois à Alger, autrement dit une semaine avant les massacres du 8 du même mois et de la même année».

Cet emblème, qui a vu donc le jour en ce 1er mai 1945 est l’œuvre de l’ancien et grand militant nationaliste, Dr Chaouki Mostefaï. La marche pacifique, prévue en cette journée de la fête du travail, visait à rappeler aux alliés leurs promesses de libérer les pays sous domination coloniale une fois le nazisme vaincu. Ainsi, depuis cette date, Si El Hadi vit dans la persécution policière, jusqu’en 1957, date à laquelle il fut arrêté au cours d’une des rafles de la bataille d’Alger.

Son inséparable compagnon, Si Abderrahmane Naït Merzoug, échappa de justesse et regagna aussitôt le maquis en zone II de la Wilaya III où il est tombé au champ d’honneur en 1958. Depuis donc l’année 1957, Si El Hadi passait de prison en prison : Serkadji, El Harrach, El Asnam, Beni Messous, puis le camp de concentration de Paul Cazelles (Aïn Ouessara) où il a été tué en 1960 lors de l’évasion qu’il avait organisée avec ses compagnons, Mahmoud Abderrahmane, Branki Mustapha, Aïssa Kechida et un certain Bachir qui, eux, ont échappé. Les deux premiers tombèrent au champ d’honneur au maquis, tandis que les deux autres ont survécu jusqu’à après l’indépendance.

Avant le déclenchement de la lutte armée, Si El Hadi Ould-Mohamed et Si Abderrahmane Naït Merzoug, deux militants de la première heure, géraient, le premier, un restaurant au 12, rue du Chêne (actuelle rue Hamada Ben Mohamed) à La Casbah d’Alger, le second exerçait un commerce de chéchias à la rue Médée, dans la même zone. Ils connaissaient bien Boudiaf, Ben Boulaïd et Didouche, ainsi que Krim et Ouamrane.

Un jour, Boudiaf exprima à ces commerçants, ses amis d’entière confiance, le désir de rencontrer les deux maquisards de Kabylie. La mission était très difficile, sachant que Krim et Ouamrane étaient déjà dans les maquis et condamnés à mort par contumace.

Cependant, les jeunes trentenaires entrèrent en contact avec un autre militant de Bordj Menaïel habitant Beau-Fraisier, qu’ils chargèrent de transmettre l’information au duo de chefs des maquis kabyles qui ont l’habitude d’envoyer ce militant chez l’un ou l’autre des camarades commerçants de La Casbah. Un rendez vous est fixé au restaurant de Si El Hadi à la rue du Chêne où vont se succéder ensuite d’autres rencontres auxquelles se joignaient Boudiaf, Ben M’hidi, Didouche, Ben Boulaïd et Bitat.

Un autre rendez-vous y est fixé encore pour début août 1954 entre, d’une part, Krim et Ouamrane, avec sept «chefs de daïra» de maquis, à savoir Zamoum Mohamed, le futur colonel Si Salah, Babouche Saïd, Hammouche Hocine, dit Moh Touil, Zamoum Ali, Mellah Ali, Yazourene Mohand Ameziane et un certain Guemraoui de Bouira.

Surpris, Si El Hadi, qui ne s’était pas attendu à un tel nombre de militants, dirigea tout ce monde vers un hôtel non loin de La Casbah, appelé hôtel du Palais et appartenant à un certain Bessaïeh Abdelkader.

Il les confie à un autre militant qui travaillait dans cet établissement. Ould Mohammed prend contact ensuite avec Boudiaf, qui se présentera en compagnie de Ben Boulaïd, Ben M’hidi et Bitat, qu’il conduisit au 1er étage dudit hôtel. A l’issue d’une discussion, brève mais auréolée d’entente, les deux groupes s’entendirent pour une nouvelle réunion limitée à 10 personnes (5 éléments de chaque groupe) pour le mois d’octobre 1954.

A la date prévue, l’ultime et décisive rencontre eut lieu et regroupa, d’une part, Boudiaf, Ben M’hidi, Ben Boulaïd, Didouche et Bitat, et, d’autre part, Krim, Ouamrane, Zamoum, Babouche et Hamouche. L’accord étant définitivement scellé, le Groupe des 5 deviendra Groupe des 6, lequel décida du découpage du territoire national en 5 régions avec leurs chefs respectifs (I, Sud-Est constantinois : Ben Boulaïd ; II, Nord-Constantinois : Didouche ; III, Kabylie : Krim ; IV, l’Algérois : Bitat (permutation avec Didouche)  et enfin la V, Oranie : Ben M’hidi). Liberté est donnée à chaque chef de choisir ses adjoints. Boudiaf fut chargé de la coordination entre l’intérieur et l’extérieur du pays, ainsi que de la diffusion à l’étranger de la Déclaration du 1er Novembre, imprimée chez les Zamoum à Ighil Imoula (Tizi Ouzou).

Krim Belkacem et Ouamrane évoqueront alors le manque d’armes et de finances. Ben Boulaïd leur promit l’envoi de 100 armes. Avant l’éclatement du 1er Novembre, Si Mustapha Ben Boulaïd envoya en effet 27 armes à la rue du Chêne qui furent remises à quatre militants pour les passer aux maquis de Krim et d’Ouamrane.

Une fois leurs régions respectives rejointes, les cinq désignèrent leurs adjoints. Adjoul Adjoul et Chihani Bachir pour Ben Boulaïd, Zighout Youcef et Bentobal Lakhdar pour Didouche, Ouamrane Amar et Zamoum Mohamed pour Belkacem Krim, Souidani Boudjema et Bouchaïb pour Rabah Bitat, et enfin Boussouf Abdelhafid et Ben Abdelmalek Ramdane pour Larbi Ben M’hidi. Krim et Ouamrane suggérèrent à ce que El Hadi Ould Mohamed et Abderrahmane Naït Merzoug soient chargés de s’occuper de la basse Kabylie, mais Mohamed Boudiaf s’est opposé en clamant que «ces deux-là ne doivent pas bouger d’Alger».

Parfaisant le découpage du territoire en wilayas, le Congrès de la Soummam, créera en 1956 la Wilaya VI et la Fédération de France, suivant la proposition de Ramdane Abane, en disant : «Aucun pouce du territoire national ne restera sans organisation, qu’il ait peu ou pas d’habitants. Une organisation doit être également implantée en France. Il faut que le sang coule aux Champs-Elysées !» Ali Mellah sera alors désigné à la tête de la Wilaya VI et Omar Boudaoud pour organiser la communauté algérienne à l’étranger.

Notre témoin ajoute qu’à l’approche du 1er Novembre, Boudiaf, accompagné de Ben M’hidi, s’est présenté encore chez Si El Hadi et Naït Merzoug, l’air pressé et anxieux, pour leur demander de lui procurer vite de l’argent. Les deux militants partirent aussitôt, chacun de son côté, le premier pour voir un certain Dahmane Rabah, dit Rabah Boussaï, militant et commerçant à la rue du Lézard (aujourd’hui rue des Frères Ouslimani).

Il lui remit 100 000 francs (une fortune à l’époque), le second se rendit à la rue de la Lyre (Bouzrina, à présent) voir un libraire. Ce dernier tendit la clé du coffre à son hôte en lui disant : «Si c’est pour toi, prends la somme qui te convient, mais si c’est pour le PPA, je ne donnerai pas un centime…» Cependant, la somme ramenée par Si El Hadi Ould- Mohamed était importante et la joie de Boudiaf est immense.

Avant de partir pour l’étranger, Boudiaf se rend chez ses deux amis de La Casbah auxquels il donne ses dernières consignes, notamment de ne pas se risquer trop, au déclenchement. «J’ai besoin de vous ici, et vous le savez, vous êtes mes seuls contacts à partir de l’étranger», les prévient-il, en les chargeant aussi de lui trouver d’urgence Si Ahmed Naït Merzoug (frère de Abderrahmane), après un refus successif de deux autres militants de partir avec lui à l’étranger.

Comme le jeune militant convoqué par son frère et Si El Hadi se trouvait en Kabylie, à son arrivée à Alger, il trouva Boudiaf déjà parti. Ahmed Naït Merzoug, enseignant de son état, futur capitaine Si Abdellah (à ne pas confondre avec Si Abdellah Meghni d’Ibsekriene), regagna le maquis en Wilaya III où il sera nommé chef de la zone II.

Il y sera fait prisonnier après avoir été gravement blessé dans un accrochage. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, et en dépit des consignes de Boudiaf, Si El-Hadi n’a pu résister, il prendra avec lui un groupe de militants pour inaugurer le déclenchement. Pendant ce temps, selon notre interlocuteur, il y eut des «chefs» qui partirent au Bois de Boulogne (face au port d’Alger) pour admirer les feux consumant les raffineries Mory.

A sa libération en 1962, Mohamed Boudiaf s’enquerra, sitôt le sol algérien foulé, de ce qu’il est advenu son ami Si El Hadi Ould Mohamed. On lui dira qu’il a été détenu dans un camp militaire au sud du pays, sans autres précisions.

Il chercha alors deux autres militants, Mourad Boukechoura et Abbi Ahcene auxquels il signa des ordres de mission pour aller, l’un à Djelfa et l’autre vers Laghouat, avec l’espoir de retrouver vivant son ancien intime en politique et vieux routier du nationalisme… Hélas ! La suite est connue. Notre interlocuteur affirme avoir recueilli ces témoignages auprès d’acteurs eux-mêmes du déclenchement de l’insurrection.

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