Si je vais toujours de l’avant, c’est d’abord par amour pour l’éducation

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Si je vais toujours de l’avant, c’est d’abord par amour pour l’éducation

Mohand-Akli Haddadou. Enseignant-chercheur en linguistique

Le linguiste évoque son enfance, ses études réussies, ses travaux qui font autorité, ainsi que ses projets dans le domaine de la linguistique...

– Natif de la tribu des Ath Waghlis (Béjaïa), vous quittez avec vos parents votre village pour Alger après les exactions de l’armée française. Inscrit au lycée Emir Abdelkader, vous décrochez votre baccalauréat en 1973. Après un cursus réussi à Tizi Ouzou et à Aix-en-Provence, vous obtenez votre doctorat. Qu’est-ce qui vous pousse à aller toujours de l’avant ?

Je vous remercie, monsieur Nadir Iddir, ainsi que le quotidien El Watan, de vous intéresser à mon parcours et à mon travail. Pour revenir à ce parcours, j’ai passé le baccalauréat algérien, et l’année suivante, c’était en quelque sorte un défi, je voulais décrocher le baccalauréat français, quant à nos enseignants de l’époque, des coopérants,  ils voulaient nous dissuader de passer ce bac.

Je m’étais inscrit non seulement au bac le plus difficile –le baccalauréat lettres-philosophie – mais je l’ai décroché avec la mention «bien», avec une note de 17/20 en philosophie ! Quand je me suis présenté au lycée Descartes, pour m’enquérir des résultats, je ne trouvais pas mon nom sur la liste. En fait, c’était sur la liste des admis au rattrapage de septembre. Je vais voir la responsable, elle me regarde d’un air moqueur :«Eh bien, jeune homme, vous le repasserez l’année prochaine !» – «Regardez quand même la liste des admis !»

Elle me toisa du regard : – «Vous ?» Elle regarde quand même et change de ton : «Eh bien, vous l’avez eu avec mention !» J’ai senti, ce jour-là, la plus grande fierté de ma vie… Celle d’être un Algérien. Après ces bacs, je m’étais inscrit à une licence de lettres françaises, j’ai suivi aussi un cours de sociologie en arabe. Puis ce fut le diplôme, le DEA (Diplôme d’études approfondies) en linguistique, avec pour thème «Analyse syntaxiques des textes fondamentaux de la Révolution algérienne».

J’ai soutenu un doctorat de linguistique berbère à l’université d’Aix-en-Provence, sur le thème «Structures linguistiques et signification en berbère», en 1985. C’est aujourd’hui, l’une des références, pour les étudiants. Comme on ne voulais pas m’inscrire à l’université d’Alger, avec un «diplôme de berbère», j’avais résolu de passer un magistère de linguistique appliquée.

On voulait m’accueillir à bras ouverts à l’université, mais j’ai préféré rester au lycée, où j’étais PES titulaires, jusqu’à 1990, année d’ouverture du département amazigh, à Tizi Ouzou où j’enseigne, jusqu’à présent. En 2003, j’ai obtenu le doctorat d’Etat en linguistique amazighe, le premier soutenu en Algérie. Depuis 2008, j’ai été promu au grade de professeur. Si je vais toujours de l’avant, comme vous le dites monsieur Iddir, c’est d’abord par amour pour l’éducation. Ensuite, c’est une sorte de défi, pour conjurer le handicap qui m’a privé de ma jambe. Ni le handicap ni la maladie qui m’ont frappé par la suite n’ont affecté mon moral.

– Y a-t-il des personnes qui vous ont inspiré dans votre parcours ?

Parmi les personnes qui ont inspiré mon parcours, il y a Mouloud Mammeri, notre vénérable maître à tous –que Dieu ait son âme. J’ai suivi les cours qu’il donnait au CRAPE d’Alger, et j’ai lu ses ouvrages. D’ailleurs, l’année dernière, en 2017, pour les festivités nationales organisée à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, je lui ai dédié mon dernier ouvrage, un Dictionnaire des néologismes, amazigh-français-arabe.

Il y a ensuite ma grand-mère maternelle et ma mère, que Dieu ait leur âmes, illettrées mais si riches de leur culture ancestrale, qu’elles m’ont inculquée. J’aime beaucoup la littérature, occidentale, arabe, mais surtout algérienne qui m’a beaucoup inspiré : Mammeri, Feraoun, Kateb, Benhadouga…, ainsi que les modernes.

– Vous êtes l’un des linguistes algériens les plus prolifiques. Vos guides, vos dictionnaires et autres glossaires, que vous avez publiés depuis le début des années 90’, font autorité…

J’ai publié plusieurs ouvrages dans le domaine berbère et la culture nationale.

Mon premier ouvrage, dans ce domaine, est le Guide de la langue et de la culture berbères. Je voulais y donner une image de cette langue – l’une des premières présentations générale de la langue, à travers ses différents dialectes. Il fallait non seulement démontrer l’unité de cette langue, mais donner un aperçu général de sa phonétique, de sa morphologie, de sa syntaxe et son lexique, en évoquant l’épineuse discussion sur ses origines.

J’ai aussi abordé son histoire, des origines aux temps modernes, sa littérature, son organisation sociale, etc., avec une bibliographie des œuvres recensées. Cet ouvrage a connu plusieurs éditions, en France, et trois en Algérie. Puis ce fut un petit livre, Défense et illustration de la langue berbère, aḥudduaḥunnu ftmazight, avec pour sous-titre «Apport des Berbères à la civilisation méditerranéenne», où j’ai expliqué, déjà en 2000, la nécessité de reconnaître tamazight et de l’intégrer dans le paysage linguistique algérien, en résolvant la question de langue-dialecte, et expliquant que la reconnaissance de tamazight ne remettait pas en cause l’unité nationale.

J’ai abordé des apports, en matière de mythologie antique, d’ouvrages littéraires, d’art, de gastronomie, etc. Il y eut ensuite, l’Almanach amazigh, publié en 2002 : c’est le premier almanach du genre, construit entièrement dur le comput amazigh, avec les informations générales sur les prénoms, des proverbes empruntés à tous les dialectes, les fêtes marquantes, une éphéméride des fêtes et des événements historiques touchant le Maghreb…

Il y a en plus des reportages sur l’art, la culture, les recettes de cuisine, particulières à la région. Je cite un autre ouvrage, qui a connu deux éditions,  Les Berbères célèbres, dans le style des ouvrages médiévaux en arabe, Mafarikh al-Barbar, qui recense plusieurs personnages célèbres, souverains antiques, souverains médiévaux, artistes, peintres, écrivains, anciens et modernes…

J’ai consacré un ouvrage entier à l’écriture, Alphabets berbères, de l’écriture libyque aux transcriptions modernes. J’ai abordé les écritures libyques et les tifinagh, que l’on peut considérer, aujourd’hui, comme le vrai symbole de la culture amazighe. J’ai décrit les systèmes arabes, puis toutes les transcriptions en latin.

A chaque fois, j’ai cité des exemples de transcriptions, de la fameuse dédicace du temple de Massinissa, à Dougga, en Tunisie, jusqu’aux textes ibadites en arabe, du moyen-âge et les différentes transcriptions en latin, de l’époque coloniales, jusqu’aux transcriptions des auteurs algériens, notamment, ce que l’on appelle aujourd’hui tamaamerit, celle de Mouloud Mammeri, utilisée dans les écoles.

Une étudiante du département de traduction l’a traduit en arabe. J’attends qu’un éditeur nous sollicite. Une Introduction à la littérature berbère a été publiée par le HCA et a connu une large diffusion. J’ai abordé la littérature antique, écrite en latin, puis la littérature écrite en arabe. J’ai ensuite consacré des monographies à des genres littéraires : le proverbe, la devinette, l’histoire courte ou nouvelle…

Une bibliographie complète des œuvres et des études a été annexée à la fin du livre. Puis ce fut l’époque des dictionnaires : j’avais ressenti le besoin de renouveler cette discipline. La lexicographie berbère, tous dialectes confondus, est riche de plusieurs ouvrages, produits surtout durant la période coloniale. La plupart étaient dépassés. Pourquoi ? Parce que le plus souvent, il ne s’agissait que de répertoires pour établir, ce que l’on appelait à l’époque, des «contacts avec les indigènes».

Mots mal définis, souvent mal transcrits, pas d’exemples, pas d’illustrations par des expressions, des proverbes… le Dictionnaire du père Dallet, consacré au parler des Aït Menguellat, est difficile : la classification par racines complique la recherche des mots, il fallait être un spécialiste de la langue pour pouvoir y accéder. Dans d’autres dialectes, il y a eu des dictionnaires, dont celui des parlers du Maroc central, mais il reprend aussi l’organisation par racines. J’ai d’abord pensé à un dictionnaire des dialectes berbères.

Je l’ai intitulé Dictionnaire des racines berbères communes. Je suis arrivé à recenser plusieurs centaines de mots communs à tous les dialectes : dialectes d’Algérie (touareg, mozabite, ouargli, kabyle, chaoui, chenoui et même zénati), du Maroc (chleuh, rifain, tamazight du Maroc central, de Tunisie (QalaatSned), de Libye (Djebel Néfousa), d’Egypte (Siwa), de Maurétanie (zénéga), du Mali et du Niger (touareg). Comme l’organisation ne pouvait s’effectuer que par racines, j’ai annexé un index, un lexique français, qui recense tous les mots.

Le HCA a édité cet ouvrage qui a reçu une très large diffusion. Ce fut ensuite, le Dictionnaire de tamazight, dictionnaire des parlers de Kabylie, publié en 2014 aux Editions Berti. Il réunit plusieurs milliers de mots, du vocabulaire usuel et moderne. Je ne me suis pas contenté de définir les mots : j’ai donné pour chacun d’eux son étymologie, sa prononciation, sa catégorie grammaticale.

Les illustrations sont des définitions complètes, avec les pluriels, les féminins, les synonymes, les expressions, les proverbes, les devinettes, les extraits de chansons… Un index français-kabyle est annexé à la fin. J’ai essayé de trouver une organisation qui emprunte à la fois à l’ordre des racines et à l’ordre alphabétique. Mais je ne suis pas satisfait, et une deuxième édition, encore plus riche en mots est envisagée et j’ai prévu un ordre alphabétique pur ! Le dictionnaire, dont la première édition est épuisée, a reçu tous les éloges en Algérie et à l’étranger.

Il faut aussi féliciter les éditions Berti qui ont relevé le défi de faire un véritable dictionnaire, en deux couleurs, avec plusieurs illustrations en couleurs, des cartes d’Algérie à la cartographie générale, avec les noms en tamazight et en français, des images (animaux, fruits, légumes, fleurs…). Le dictionnaire dont nous avons parlé plus haut, Tamazight tatrat, Tamazight moderne, à propos de Mouloud Mammeri, est consacré à la néologie amazighe, envisagée en tamazight, en français et en arabe, avec l’étymologie de chaque terme. Deux index sont annexés, un index arabe-tamazight et un autre français-tamazight.

Plusieurs dizaines de pages, sous forme de tableaux, abordent des  «conversions» diverses : identité, famille, gastronomie, sciences et technique, religions etc., toujours en tamazight, en français et en arabe. J’ai aussi travaillé dans le domaine de l’onomastique (la science des noms propres). J’ai d’abord publié un ouvrage aux éditions ENAG, Glossaire des noms géographiques d’origine amazighe et at arabe, en citant des toponymes algériens.

Puis ce fut, en 2012, le Dictionnaire toponymique et historique de l’Algérie, pour la célébration du 50e anniversaire de l’indépendance nationale. J’ai recensé plusieurs centaines de noms de lieux, en retraçant leur histoire et l’origine de leur dénomination. J’ai mis, à la fin, la plupart des noms avec leurs dénominations antiques, médiévales, coloniales et modernes. J’aurais souhaité que cet ouvrage soit traduit en arabe, pour qu’il soit à la portée des élèves et des étudiants qui ont si besoin de connaître l’histoire nationale.

Enfin, toujours dans le domaine de l’onomastique, j’ai rédigé un Dictionnaire des prénoms du Maghreb et du Sahara, où après une introduction détaillée sur les systèmes amazigh ancien, phénicien, latin et arabe, j’ai abordé plus de 2000 prénoms de toutes les origines : amazigh, anciens, médiévaux et modernes, arabe, médiévaux et modernes, étrangers… A chaque fois, j’ai donné la source de la collecte et l’étymologie. Enfin, à l’intention des étudiants, j’ai publié, aux edition ENAG, un Précis de lexicologie berbère.

– Vos étudiants de l’université de Tizi Ouzou évoquent votre science et votre abnégation. Vous avez fait soutenir des dizaines de mémoires et de thèses… Que tenez-vous à leur inculquer ?

Je fais tout pour inculquer mon modeste savoir que j’ai accumulé auprès de ceux qui m’ont enseigné et au prix des efforts que j’ai consacrés à cette tâche. Nous avons fait soutenir, parfois, des magistères et des thèses dans des conditions difficiles. Le déplacement, par bus, d’Alger à Tizi a été très difficile, à cause de mon handicap, mais j’accomplissais ma tâche, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Le bus tombait en panne, et c’était pénible pour rentrer, surtout durant la décennie noire… Depuis que ma femme a appris à conduire, c’est elle qui me dépose. Elle a partagé mes peines, je la remercie vivement.

– Vous consacrez une partie de vos recherches au patrimoine islamique. Vous venez de publier une traduction du Livre des rêves d’Ibn Sirine…

Si je m’intéresse au patrimoine culturel et scientifique musulman, c’est parce que je considère que ce patrimoine nous appartient aussi. Beaucoup de Berbères y ont participé : historiens, poètes, mystiques, scientifiques…

Des amis qui s’intéressaient aux francophones, nationaux et étrangers, m’ont incité à leur proposer un aperçu. Ce fut l’Interprétation des rêves selon l’Islam, publié aux éditions ENAL et qui a connu un succès fulgurant. J’y aborde la question du rêve, dans le Moyen-Orient ancien, en Grèce et chez les musulmans, en citant les œuvres marquantes, telles celles d’Assurbanipal, d’Artémidor d’Ephèse, d’Ibn Sina… J’ai ensuite donné un répertoire des rêves, en puisant des exemples dans le patrimoine musulman (rêves du Coran, du Prophète, de ses Compagnons, des souverains…).

Un autre ouvrage a été publié en 2012, aux éditions Casbah, un Dictionnaire de l’interprétation des rêves dans l’Islam, avec une étude complète de l’origine de cette interprétation, depuis le Coran jusqu’au hadith, jusques aux auteurs les plus réputés. Le dictionnaire a consisté à présenter les thèmes des rêves, anciens et modernes, en suivant, pour les interprétations, le système adopté par les anciens.

Comme je cite souvent Ibn Sirin, le plus illustre de oniromanciens musulmans anciens, j’ai l’idée de traduire son célèbre ouvrage que j’ai intitulé La clé des rêves de Mohammed Ibn Sirin.

Il connaît, aujourd’hui, sa deuxième édition. J’ai aussi publié, à compte d’auteur, Le Coran et les grandes énigmes de l’univers. Cet ouvrage a été piraté et publié même, à mon insu, à l’étranger. Au moment où les caricatures disgracieuses à propos du Prophète étaient monnaie courante à l’étranger, j’ai réagi par un ouvrage, Ainsi parlait le Prophète, en donnant, à travers une compilation de hadiths, classés par thèmes, les visages modernes de la pensée du Prophète.

Enfin, un grand ouvrage d’art, merveilleusement illustré, a été publié en 2016, puis réédité en 2017, l’Almanach du patrimoine musulman, sur le modèle de l’Almanach amazigh : construit sur le modèle du comput hégirien, il recense, jour après jour, les événements du monde musulman, expose les festivités, donne des prénoms, des recettes de cuisine, des personnages et des villes célèbres… Une rubrique quotidienne recense les mots européens d’origine arabe et islamique…

– Des projets en vue ?

Oui. A l’hôpital, où j’ai passé une partie de l’été, j’ai achevé deux ouvrages que j’ai commencés avant mon admission. D’abord un Dictionnaire des Berbères, populations, tribus antiques et modernes, personnages historiques et légendaires. Je l’ai fait suivre d’une longue introduction sur l’origine des Berbères, de l’antiquité, au Moyen-âge, jusqu’aux farfelues divagations des soi-disant «linguistes et ethnologues» de l’époque coloniale.

Je termine par les assertions des scientifiques modernes. J’y recense des centaines de noms, de la mythologie anciennes, des poètes, des juristes, mystiques qui nous ont laissé des manuscrits en tamazight et en arabe. J’aborde les écrivains, les chanteurs, les artistes, les scientifiques de renom… On n’oubliera pas la chronologie des Berbères, des époques préhistorique, pharaonique, latine, arabe et moderne.

Une bibliographie de plusieurs centaines de titres  utilisés est annexée à la fin. Enfin, dans le domaine de l’islamologie, c’est un grand ouvrage, Ce que les musulmans ont apporté à la civilisation, Dictionnaire du patrimoine du monde de l’islam. Pourquoi le monde de l’islam ? Parce qu’il n’y a pas que les musulmans qui ont participé à cette tâche : en plus des musulmans de toute origine (Arabes, Persans, Berbères, Turcs…), il y eut des israélites, chrétiens, des sabéens…

C’est cela le patrimoine culturel de l’islam, un patrimoine multiconfessionnel, qui a fait, dans le passé, la gloire de cette religion et son phare pour l’éclosion de la science. J’y recense les grands noms (poètes, scientifiques, artistes), les disciplines (mathématiques, physique, médecine, chimie, phytothérapie, ophtalmologie…), des villes célèbres, des œuvres marquantes…

J’espère que cet ouvrage participera à la reconnaissance de l’œuvre des musulmans à la civilisation. Mes projets encore ? Si Dieu me prête vie, un Dictionnaire tamazight-arabe, arabe-tamazight. Je suis prêt à servir tamazight et a participer à sa modernisation et à son extension. J’aimerais aussi que les autorités de mon pays reconnaissent mes efforts et m’encouragent.

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