Une mémoire à restaurer : Comment tourner le dos à son histoire (Une leçon algérienne)

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Dans la petite commune de Bordj El Kiffan, au lieudit «Bateau-Cassé», un fort se dresse fièrement face à la mer. L’histoire raconte que la construction du bordj fut achevée en 1581, durant le règne troublé de Djafar Pacha. Il faisait partie de la série de fortifications construites ou renforcées dès les débuts de la Régence d’Alger, afin de protéger El Djazaïr el Mahroussa des attaques venues de la mer.

Les travaux de restauration de ce fort ont été entamés, mais ils ont été interrompus et n’ont toujours pas repris. Non loin de là, quelques jeunes consument. A notre question : «Wallah, je n’en sais rien», nous dit l’un d’entre eux.

Un autre tente une explication : «Je crois que c’est un fort français.» Et à un troisième de lancer: «On ne peut pas connaître l’histoire de ce fort, et il n’y a même pas de plaque.» Ses compères acquiescent. C’est qu’il n’y a ici aucune lisibilité. On ne comprend pas ce que l’on voit. Cela vaut pour de nombreux sites, y compris les plus visités, tels que les ruines de Tipasa, le site de Djemila ou le tombeau de la Chrétienne.

Il y a souvent très peu d’informations sur les lieux, laissant la part belle à l’imagination des visiteurs.  Ces trous de mémoire se sont accentués par l’état de dégradation des sites.  Le constat est connu et les raisons sont nombreuses : les dégâts des «années noires» du terrorisme, l’avancée rapide de l’urbanité, l’indifférence du gouvernement,  ainsi que des assemblées nationales et locales, le pillage, l’érosion du sol, les aléas climatiques, le passage de routes…

Le fait est que dès les premières années d’indépendance, et parce que l’Etat avait d’autres priorités,  les lieux historiques  ont été livrés à l’oubli. «L’archéologie était, selon un préjugé encore répandu, un domaine réservé aux seuls étrangers», explique Nacera Bensedik, éminente archéologue. Jusqu’à aujourd’hui, ce domaine reste le parent pauvre de l’enseignement supérieur.

La production scientifique, les articles consacrés aux sites archéologiques algériens dans les grandes revues internationales sont, selon l’expression de Nacéra Bensedik, historienne et archéologue, d’«une rareté muséographique». Comment alors peut-on redonner de l’importance à ce qui, des années durant, a été relégué au rayon des  futilités. Si certains sites ont pu être sauvés (ou du moins éviter le pire) grâce à la vigilance des archéologues et de quelques conservateurs qui travaillent sur le terrain, avec le soutien des bonnes volontés, d’autres ont eu un destin des plus funestes.

Des vestiges entiers ont été enfouis au nom des programmes quinquennaux de construction de logements (Tipasa, Sidi Abdallah…) ou des zones d’expansion touristique (à l’instar de l’ancienne cité de Siga, capitale de Syphax, Aïn Témouchent). D’autres ont carrément disparu, Bab Echarq ou la Porte d’Alger,  la porte de Miliana et bien d’autres.  Comme souvent, l’aveu du crime est déjà un pas en avant.

Le ministère de la Culture a reconnu récemment que bon nombre de sites ont été laissés à l’abandon. Rien qu’à Alger, plus de cent sites archéologiques, datant de différentes périodes, étaient en état d’abandon. Il est à signaler par ailleurs que  l’OGBEC, organisme créé récemment pour la promotion et la restauration du patrimoine matériel algérien, s’attelle depuis quelques années à la restauration des sites archéologiques algériens. La tâche est immense tant l’ampleur du préjudice est énorme.

D’ores et déjà, 87 monuments à Tlemcen ont été restaurés pour un coût de 2,7 milliards de dinars et avec le recours à la main-d’œuvre maghrébine. Le même programme a été reconduit à Constantine, mais avec des moyens limités. La restauration de La Casbah d’Alger est en cours. A Oran et en prévision des Jeux méditerranéens qui se dérouleront en 2021, quelques sites ont été choisis pour une restauration, avec l’aide d’investisseurs privés.

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