Vie et œuvre d’un joueur de dominos

  • 3 semaines il y a
  • 21 Vues
  • 0 0
Vie et œuvre d’un joueur de dominos

Parmi les personnalités culturelles qui ont marqué l’histoire récente de l’Algérie, Mouloud Mammeri occupe une place originale. En effet, il s’est consacré autant à l’expression littéraire qu’à la recherche en sciences humaines.

Ces deux activités, aux modalités très différentes, ont pourtant dialogué constamment entre elles, se rejoignant dans les passions d’un homme qui, jusqu’à sa mort, à l’âge de 71 ans, n’a pas cessé de défendre son indépendance d’esprit avec une élégance d’être et un enthousiasme jamais démentis.

Même à son troisième âge, il avait gardé le tonus d’un trentenaire. Les circonstances de sa mort en sont l’exemple. Pour se rendre à un colloque universitaire au Maroc, il avait pris son volant, n’hésitant pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres dans sa petite voiture et, à son retour, rouler de nuit jusqu’à l’accident fatal.

Entre l’écriture romanesque et ses investigations socioculturelles et linguistiques, il s’est voué à la même finalité : défendre et promouvoir l’identité culturelle algérienne dans sa globalité. On affirme souvent que seul le patrimoine amazigh l’intéressait. Il lui était bien sûr affectivement attaché et il lui a consacré l’essentiel de ses efforts.

Mais c’était parce que ce patrimoine était alors soit nié, soit folklorisé, soit ostracisé comme ce fut le cas lors de l’interdiction de la conférence sur la poésie kabyle qu’il devait donner à Tizi Ouzou et qui fut le déclic du Printemps berbère d’avril 1980.

Il s’était investi dans le patrimoine amazigh en tant que priorité sans négliger pour autant les autres sources de la culture nationale. C’est dans cet esprit par exemple qu’il réalisa un travail considérable sur Ahl Ellil, tradition ancienne et répertoire musical du Gourara (sud-ouest de l’Algérie). En grande partie, grâce à lui, cette pièce précieuse du patrimoine culturel a été sauvegardée et, plus tard, classée au patrimoine immatériel de l’humanité. En avril 1980, il répondit à l’article paru dans El Moudjahid et intitulé Les donneurs de leçons qui l’accusait gravement. Le journal refusa de publier cette réponse et Mammeri dut la faire circuler sous forme dactylographiée. Il y écrivait : «Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne, elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer.»

Issue d’une famille de lettrés, Mouloud Mammeri, né le 28 décembre 1917 au village de Taourirt Mimoun (Ath Yenni), a entamé en 1928 ses études secondaires à Rabat auprès de son oncle qui n’était autre que le secrétaire particulier et intendant du roi Mohammed V ainsi que le précepteur de Hassen II, postes qu’il avait obtenus sur concours.

Il poursuivra sa scolarité au lycée Bugeaud (auj. Emir Abdelkader) d’Alger puis au prestigieux lycée Louis-le-Grand de Paris. Il comptait entrer à l’Ecole normale supérieure mais, par deux fois, il sera mobilisé durant la Seconde Guerre mondiale. Il a participé ainsi aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne, au plus près des grandes batailles du siècle.

Signalons qu’un autre de ses oncles, Azouaou Mammeri (1890-1954), fut un pionnier de la peinture algérienne et ses œuvres figurent dans de grandes collections, telle celle du MoMa de New York.

Démobilisé, Mouloud Mammeri entame des études à Paris. Après son retour au pays en 1947, il enseigne à Médéa puis à Alger et publie son premier roman La Colline oubliée en 1957. Durant la guerre d’indépendance, il met sa plume au service de la Révolution, publiant des articles et textes remarquables. Il démonte l’idéologie coloniale affirmant l’existence historique de l’Algérie et de son peuple, combat les arguments du pouvoir colonial et contribue à faire connaître dans le monde la cause algérienne.

Il publie notamment en 1956 une lettre à Guy Mollet et, en 1957, une lettre à l’ONU. Dans son livre-entretien avec Tahar Djaout, il affirmera : «J’ai fait ce que je pouvais en tant qu’écrivain. Je n’ai pas tenu de mitraillette parce que ce n’était pas mon rôle.» En 1957, il échappe aux parachutistes français venus l’arrêter chez lui pour se réfugier au Maroc.

A l’indépendance, il rejoint l’Algérie où il enseignera tamazight à l’université malgré de nombreuses embûches et finalement la suppression de ce cours. Il est élu président de l’Union des écrivains algériens en 1965 mais démissionne assez vite, refusant la mainmise d’une culture officielle.

Entre 1960 et 1980, il est directeur du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques (Crape) où il réalise ou encourage de nombreuses recherches. En 1982, il crée à Paris le Centre d’études et de recherches amazighes (Ceram) ainsi que la revue Awal. En 1988, il devient docteur honoris causa de la Sorbonne.

Il a publié quatre romans : La Colline oubliée, 1952 ; Le Sommeil du juste, 1952 ; L’Opium et le Bâton, 1965 et La Traversée, 1982, le premier et le troisième adaptés au cinéma. On lui doit aussi trois pièces de théâtre, des nouvelles et de nombreux ouvrages sur la culture et la linguistique amazighes.

Voyageant beaucoup pour son travail et ses œuvres, il continue à vivre à Alger. Il n’a jamais envisagé de quitter l’Algérie et a décliné tant de postes à l’étranger qui lui faisaient entrevoir des carrières à la fois prestigieuses et prospères. Lors de son enterrement à Taourirt Mimoun, environ 200 000 personnes l’accompagnaient.

L’image que j’ai gardée de lui est celle, dans les années 1970, d’un homme en burnous tapant joyeusement ses dominos sur une table du vieux café de son village. J’aurais voulu parler à l’écrivain, mais je n’ai pas osé déranger l’homme.

El-Watan.com